ROTENTURM PASS

« Les morts vont vite »
(Inscription relevée sur le mausolée de la comtesse Dolingen de Gratz)


4 mars 1910. Il était huit heures du soir. La pluie s'était enfin arrêtée de tomber – il n'avait cessé de pleuvoir et de neiger depuis quatre jours que durait le voyage – et l'auvent de la gare de Deva luisait jaunâtre dans la nuit. Une foule de passagers, de marchands ambulants, de gamins désœuvrés et de Roms piétinait sur le quai, tous étrangement silencieux. Pas un cri, peut-être même pas un murmure. Le froid, ce terrible maître, imposait ici sa loi.
Un halètement lent annonça l'arrivée de la locomotive de manœuvre, qui pousserait cette partie du train – deux wagons réservés – sur l'arrière du convoi en provenance d'Alba Iulia. Il y eut quelques coups de sifflets, des ombres agitèrent des lanternes.
Un choc, et les deux wagons se remirent à rouler, ce qu'ils n'avaient plus fait depuis six heures de temps. Ce fut, chez les cinq passagers de la première voiture, un seul et même soupir de soulagement presque extatique : essayez d'imaginer ce que peuvent durer six heures passées à ne pas bouger d'un mètre, lorsqu'on est enfermé dans un caisson en tôle monté sur des roulettes qui ne roulent pas, décoré d'une façon ridicule, et sur le toit duquel la pluie tambourine bêtement un petit air qui ne varie jamais ?
En outre, impossibilité absolue de descendre sur le quai, voire même de communiquer avec qui que ce fut en descendant une vitre ; le représentant de la k.k. österreichische Staatsbahnen, un certain Varga, sinistre et buté, bien dans son rôle, veillait au grain, avec dans sa poche la clé de l'unique porte par où les reclus eussent pu s'échapper. Nul ne savait, en effet, si ces fous qu'il surveillait n'étaient pas, d'une manière ou d'une autre, devenus contagieux.
Si cette horrible maladie qui les suivait dans le fourgon plombé – le second wagon spécial – pouvait, comme il le semblait, surgir de terre et sauter sur les bêtes et les hommes, alors elle pouvait tout aussi bien s'en prendre à un professeur autrichien et à son équipe, puisqu'on ne savait rien d'elle, et transformer tout ce petit monde en quelque chose qu'il ne faudrait surtout plus laisser vivant. Aussi le représentant Varga, ancien militaire, puis ancien flic, avait-il sur lui et devant lui plusieurs armes chargées.
Un autre choc, et ce fut la fin du voyage : trente mètres, jusqu'au wagon de queue du train normal, qui transportait des voyageurs normaux. Alors de nouveau, ce fut l'immobilité, à rendre fou. Le professeur s'était endormi.

 

I

Quatre jours auparavant, dans une vallée forestière au nord-ouest de la Rotenturm Pass, qui sépare la Transylvanie de l'ancienne Valachie, aux confins septentrionaux d'un territoire jadis tenu par le prince Vlad III Basarab dit Tepes, « l'empaleur », à cause de ses discutables méthodes, le professeur Kirchweger, de l'Institut de biologie expérimentale de Vienne, avait enfin réussi à piéger et à enfermer – en grande partie grâce au courage et à la robustesse de ses jeunes assistants – deux spécimens contaminés, l'un humain, l'autre canin, l'un entier l'autre non, mais tous les deux bien vivaces à défaut d'être vivants.
Gigoteurs et bruyants. Sauvages, puants, ronchons, dramatiquement dangereux. Hurleurs à faire sauter les montagnes – l'humain n'était plus qu'un tronc mais il avait du coffre – et pourvus d'une généreuse dose de ce pouvoir hypnotique, terriblement suggestif, qu'on appelait ici « l'œil insupportable », insupportable se disant insuportabil, ou, en patois local : nesuferit, « qu'on ne puis souffrir », un vocable que madame de Laszowska, la fameuse Emily Gerard, avait retranscrit, dans son ouvrage The Land Beyond the Forest: Facts, Figures, and Fancies from Transylvania, par le mot nosferatu.
Dans le cas de l'humain, ne plus avoir de tête ne semblait pas rabaisser le niveau de ses émissions psychiques – ce qui prouvait en passant qu'elles n'avaient rien de psychiques, justement. Le silence qui baignait le quai au voisinage du wagon plombé en était, en quelque sorte, une preuve éloquente. Car c'était peut-être bien ce pauvre tronc, en somme, le véritable maître de cette nuit, et non point le froid : aux abords de sa geôle, les pensées se taisaient ; en chacun montait l'image d'une jeune fille au doux sourire, au regard si plein de lumière amoureuse que tous les cerveaux mâles en tombaient transis, subjugués, disponibles pour la mortelle illusion.

Or, ce soir-là en gare de Deva, vers les neuf heures moins le quart, cet oppressant silence fut remplacé par un léger murmure qui lentement prit de l'ampleur, comme une mer qui, peu à peu, lève ses vagues le long de la plage. La foule sur le quai laissa filtrer une façon de marmonnement ; d'abord une, deux, trois, cinq voix qui se mirent, là-dehors, à bourdonner. Dix voix, puis vingt, qui réveillèrent le professeur, tandis que, sortant du bâtiment, des policiers venaient voir ce qui causait ce bruit bizarre.

« J'ai encore été obligé de rêver de mademoiselle, évidemment... Stefan ?
— Oui professeur ?
— Reste-t-il du café chaud ?
— Je vais vous en refaire du neuf, ça vaudra mieux.
— Qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qu'ils font ?
— Ils prient, je crois. »

L'autre assistant, Jonas, essuya une vitre pour tenter d'y voir à travers, mais des coulures de neige fondue barbouillaient la face extérieure, brouillant la vision sans remède. Impossible, bien entendu, de baisser un carreau : tous étaient soudés, avec, en plus, là aussi, un triple plombage aux sceaux de la compagnie, du ministère des Armées, et de la maison de l'Empereur.
Sur le quai, des soldats montaient la garde devant les deux wagons, surveillant les issues, surveillant les piétons : un tous les mètres, armes chargées, prêts à tirer. Effrayés par ce qu'ils sentaient monter en eux, et qui prenait sa source juste dans leur dos, à quelques centimètres de leurs vertèbres, derrière la mince tôle glacée. Et pourtant, que savaient-ils ?

« Ils sont aux premières loges pour se prendre l'impulsion, remarqua le professeur. J'espère que l'encadrement pense bien à changer les équipes. Quelle heure avons-nous ?
— Bientôt neuf heures, répondit Jonas. Vos instructions auront été suivies à la lettre. Le ministère est parfaitement conscient des enjeux. N'est-ce pas, monsieur Monteanu ? » L'assistant se retourna vers un représentant du Comitat, qui baillait dans un coin et faisait le cinquième dans cette bande de prisonniers volontaires.
« Je suis absolument certain, répondit celui-ci, que les officiers de notre garnison sauront lire un papier signé de l'Empereur. Et puis, je suis prêt à parier que les surveillants sont eux-mêmes surveillés.
— Alin Munteanu, vous êtes un optimiste, annonça le professeur. Et moi j'envisage toujours le pire, afin de n'être surpris que le moins possible. Or, nous n'avons ici plus aucun moyen de contrôle sur ce qui se passe là-dehors, et qui pourtant est à portée de notre main... Si quelque chose s'échappe, je ne pourrai rien faire... Je n'ai jamais aimé ces dispositions, que l'on m'a imposées sans discussion, et je les aime encore moins aujourd'hui... Bon et puis qu'est-ce qu'ils ont à psalmodier comme ça ? »

Dehors, c'était maintenant une vraie chorale de gémissements chantonnés d'un ton rêveur. Des soldats rappliquèrent en renfort. On les entendit gueuler, lancer des sommations, repousser les gens. Deux coups de feu furent tirés en l'air, mais ils ne calmèrent personne. La clameur enfla encore. Derrière les vitres, les savants virent les gardes balancer des coups de crosse, bousculer toute une foule qui était venue faire grumeau juste ici, attirée sans doute par ce qui émanait du cercueil. Il y eut des cris, et encore des coups de feu.
Puis un paysan s'écroula en hululant, et disparut à quatre pattes sous les essieux. On se pencha sous le wagon, on cria des ordres et des menaces, on tira cinq fois au revolver, on ramena un cadavre. Dans la cohue créée par l'accident, personne ne prit garde à ce qui s'abattit sur les soldats encore en état de penser par eux-mêmes : une vague psychosuggestive d'une puissance d'avalanche, dont l'onde de choc alla même fouetter les cinq reclus, qui voyaient, impuissants dans leur wagon fermé, venir la catastrophe, et l'échec de tout un programme.
Juste après, il y eut, venant du fourgon plombé, un craquement, et puis d'autres, énormes, avec des bruits de ferraille tordue, tandis que le niveau des cris montait encore, comme chez des fidèles assistant au miracle. Des sifflets se mirent de la partie, mais il était impossible de savoir si c'était le fait des policiers, ou si c'était le personnel de quai qui s'occupait à signaler aux voyageurs le départ imminent du convoi pour Arad, Budapest, Vienne, et cette infinité de petits arrêts intercalaires qui poivrent jusqu'à l'abus toute traversée de l'Europe centrale par le chemin de fer. De fait, le train démarra.

« Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent ? grondait le professeur... Jonas, poussez-vous ! » Dans l'ébranlement du départ, un grumeau de neige sale avait entrepris de glisser le long d'une vitre, dégageant un sillage de transparence devant lequel tous les passagers du wagon vinrent s'agglutiner, abandonnant le café à de regrettables ébullitions.
Dehors, des soldats épaulaient, des officiers gueulaient. L'un d'eux tourna un instant la tête vers les cinq à la fenêtre, leur adressa un regard furibond, puis se remit à engueuler quelqu'un qu'on ne voyait pas.

« J'ai l'impression qu'un crétin a décidé de délivrer votre jeune fille, annonça Varga d'un air mauvais. Car c'est bien une femelle, n'est-ce pas ?
— Oui, oui, répondit le professeur, catastrophé. Mais qu'est-ce qu'ils attendent pour tirer, bon sang ? Qu'il pénètre dans le wagon ? Tirez, nom de Dieu ! »
Finalement, vingt fusils déchargèrent et la pétarade fit trembler les vitres. Les soldats se mirent à courir le long du convoi, tout en essayant vainement de réarmer. Les voyageurs se retournaient, surpris, se faisaient bousculer, s'écartaient. Puis ils regardaient dans la direction du fourgon de queue, et beaucoup portaient les mains à leur bouche.

Il y eut alors, venant de l'arrière, un rugissement qui fit s'enfuir tous les civils. Tandis que le train prenait de la vitesse, on vit les gens se précipiter vers les sorties, sauter par dessus les barrières, filer dans la nuit. Un nouveau groupe de militaires, posté tout à la fin du quai, tira au passage sur le wagon plombé, et il y eut un long cri aigu, suivi du bruit sourd d'un choc.

« Ça va mal, gémit le professeur. Qu'est-ce qui s'est passé ? Comment pourrait-on savoir ?
— À mon avis, répondit Varga, un crétin aura tenté d'ouvrir le volet. Mais à cette heure il est mort. Vous avez entendu le bruit ? Le type sera passé sous les roues.
— Et ça, qu'est-ce que c'est ? » On entendait un truc claquer.
« Le volet qui bat, répondit le représentant du Comitat. Ne vous en faites pas ; En gare d'Arad, il y aura des gens pour sceller de nouveau cette issue.
— En espérant que l'autre ne se soit pas mis à l'abri dedans, oui ! Ne pourrait-on stopper le convoi, le temps que l'armée vienne vérifier ?
— Il n'y a pas de signal d'alarme dans les trains de cette ligne, répondit Varga. Maintenant, monsieur Kirchweger, je vous demanderai de vous rasseoir ; cessez de nous effrayer, et buvez votre café. Moi non plus je n'aime pas ça, mais on ne peut absolument rien y faire et vous le savez !
— Combien d'arrêts entre ici et Arad ? » demanda le savant....
Varga, de mauvaise humeur, extirpa un papier. « Mintia, Vetel, Sacamas, Gurasada, Câmpuri, Tataresti, Burjuc, Zam, Petris, Toc, Savirsin, Halablis, Capruta, Bârzava, Conop, Lipova, Plete, et enfin Arad. Ça vous va ?
— Il s'arrête partout, alors !
— Dites-moi donc à quoi pourrait bien servir un train qui ne s'arrête pas ? »

Dix-huit arrêts sur cent-quarante-cinq kilomètres de trajet... Le professeur prit un air accablé. Il y en aurait au bas mot pour quatre heures, peut-être six. Et pendant ce temps, que se passerait-il dans le fourgon ?
Une odeur de feu de bois s'insinua dans le wagon. Car, en plus, cette saleté de locomotive consommait des bûches, et non point du charbon, comme tout engin moderne et digne de ce siècle. Donc, pour tout arranger, il faudrait supporter les mols élans d'une machine sans puissance, poussive dans les départs, lente même sur le plat. Derrière, le volet descellé battait dans la nuit. Il se remit à pleuvoir.


II

Dans l'Antiquité, en Italie, depuis la côte qui regarde la Sicile jusqu'aux îles de la mer Tyrrhénienne inclusivement, s'étendait le domaine des sirènes dont on disait qu'elles étaient capables de voler, et aussi de chanter d'une manière si merveilleuse que leurs auditeurs, subjugués, s'approchaient, s'approchaient encore, et finissaient d'ordinaire sous les crocs des petits monstres. Car les sirènes antiques étaient carnivores, et folles absolument.
Homère les mettait, quant à lui, plus à l'est. Et de fait, dans le sud de la mer Égée, il y eut, dit-on, une île où des êtres ressemblant à des femmes chantaient au milieu des ossements de leurs victimes.
Le professeur Kirchweger voulait y voir une maladie à l'œuvre, une de ces infections terriblement contagieuses, sur le modèle de la rage qui se transmet non seulement par la morsure ou par le léchage d'une plaie, mais aussi, imaginiez-vous ça, par les éternuements. Car il y a des grottes, bien tièdes, bien exigües, remplies de chauve-souris enragées et enrhumées, dans lesquelles les miasmes seuls provoquent déjà une intrusion virale ; les visiteurs qui ressortent de là sont en train d'incuber, et ne le savent pas.

« Les Sirènes pourraient bien avoir été des femmes infectées par un organisme qui les aura rendues folles, disait le professeur à un Varga dégoûté par toutes ces discussions sur les glaires. Mais pourquoi, n'est-ce pas, pourquoi uniquement les femmes ? À cela je vous répondrai que plusieurs hypothèses peuvent être émises, parmi lesquelles celle-ci qui retiendra votre attention : les femmes sont, dans les cultures méditerranéennes, des êtres souvent mis à part, au point qu'on a pu retrouver sur quelques îles de véritables camps d'internement qui leurs étaient spécialement affectés. J'en veux pour exemple récent cette Isola delle Femmine près de Palerme, dont il est dit qu'elle abrita, au Moyen-Âge, une prison de cette espèce.
— Mais pourquoi spécialement les femmes méditerranéennes ? grinça Varga (et il n'avait pas tort). Car enfin, il y a des prisons pour femmes partout ! Vous imaginez sinon, la pagaille, si l'on mélangeait tout le monde ?
— Raison de plus, répondit Kirchweger. Mais vous remarquerez tout de même que ces dames étaient isolées, au sens étymologique du terme ; isolées, si vous me passez le pléonasme... sur des îles ! Tandis que les hommes, à ce que nous savons, étaient enfermés dans des bâtiments situés sur le territoire de la cité, et non pas au diable sur un caillou pelé.
— Vous êtes en train de me dire que des femmes, sur une de ces îles-prisons, attrapent sans qu'on sache comment une espèce d'infection qui les transforme en sirènes ; elles deviennent folles, se conduisent en bêtes, chantent, et bouffent tout ce qui bouge...
— Correct.
— Ah mais c'est charmant ! Nous faisons bien de vivre aujourd'hui.
— Et comment ! s'exclama le professeur. Les microbes sont des organismes si passionnants ! Et l'on n'en savait rien pendant tous ces siècles ! Nous commençons tout juste à soupçonner les premiers mystères... Par exemple, nous ne savons même pas pourquoi beaucoup ne résistent ni à la lumière, ni à la chaleur, ni au sec.
— Ça tombe bien, répliqua Varga, il fait nuit, on se gèle, et il pleut. À ce propos, j'ai du schnaps, est-ce que ça intéresse quelqu'un ?
— Qu'est-ce que c'est ? voulut savoir Kirchweger
— Obstler, tout simplement. Alcool de fruits, mais celui-ci vient de Prusse.
— Ouh de l'exotique ! Alors nous sommes tous volontaires ! »

Les puissantes émanations qui s'échappaient du fourgon s'apparentaient en effet au charme des antiques sirènes. Il était remarquable de constater que, dans le cas présent comme jadis, les spécimens émetteurs étaient de sexe féminin exclusivement. Car le loup, pour sa part, n'exprimait rien ; était-ce parce qu'il était un mâle, ou parce qu'il était un loup ?
Tant de questions fascinantes auxquelles peut-être enfin il serait permis, grâce à ces deux captures, d'apporter quelques débuts de réponses. Cette perspective ragaillardit le professeur Kirchweger, qui s'envoya dans le gosier tout son schnaps de qualité prussienne sans seulement y faire attention. Après quoi il attendit, penaud, que Varga voulût bien les resservir, ce qu'il ne fit pas et qu'il ne ferait jamais plus.

Stefan se redressa soudain : « Vous avez entendu ? » Le représentant du Comitat confirma : « Il se passe quelque chose dans le fourgon.
— Qu'est-ce que vous avez entendu ? gronda Kirchweger. Parlez, vite !
— Un cri...
— Audible malgré le train, dit Stefan. Donc, un cri fort !
— Est-ce que le loup, commença Varga...
— Vous l'avez vu vous-même, il est muselé. Non, ça vient soit du tronc de la jeune fille, soit... Où sommes-nous ?
— On a quitté Savirsin il y a dix minutes, répondit Varga. Professeur, rappelez-nous, je vous prie, quelles précautions vous avez prises pour le... l'empaquetage de vos deux spécimens. S'il vous plaît...
— Ils ne peuvent rien faire par eux-mêmes ; le tronc n'est qu'un tronc, et il est dans son cercueil, vissé dans sa cage, qui est soudée au plancher, et cadenassée. Quant à l'animal, qui est muselé comme je l'ai dit, il est enfermé dans un sac de cuir bien étroit qui est lui-même entouré d'une sangle bien tendue. Le tout est dans une caisse en tôle, soudée elle aussi, et cadenassée.
— Donc le chien est saucissonné, et le tronc est impotent. Dans ce cas, que peut-on craindre ? Ne pourrait-on simplement s'asseoir et envisager de se détendre enfin, ou faudra-t-il que vous sursautiez jusqu'à Vienne ? »

À ce moment-là, pour bien signifier à Varga que toute détente, évidemment, serait illusoire, le tronc, dans sa cage d'acier trempé, se mit à rugir comme un démon à la torture, après quoi il émit les images les plus pornographiques qu'il avait en magasin.
« C'est extraordinaire ce que cette petite paysanne avait en réserve, s'extasia le professeur. Un potentiel étonnamment riche d'images et d'histoires intimes, inventées sans doute, qui peuplaient son inconscient, et qu'elle nous jette à la figure pour nous attirer à elle... Non, ce n'est pas ça...
— Elle n'a plus de tête, professeur. Comment pourrait-elle ?
— Je sais, Jonas ! Je sais ! Je cherche à comprendre... C'est nous, ce sont nos inconscients qui interprètent ce qu'elle envoie ; mais qu'envoie-t-elle ? Vous qui êtes encore étudiant, et vous aussi Stefan, je vous conseille de bien étudier Sigmund Freud. Un cerveau extraordinaire ! Sa première topique met bien des choses au clair... On y soumet à notre sagacité des concepts qui seront, je pense, déterminants pour nos études sur cette infection. Ce qui m'inquiète, du coup, c'est que les mots employés par l'inconscient sont, pour la plupart, communs à tous les humains : c'est à dire que cette jeune fille n'a même pas besoin de savoir exploiter nos failles, nous les lui ouvrons en grand, et tous de la même façon ; c'est parfaitement désagréable... Donc : certes, Jonas, vous avez raison, elle n'a plus de tête, mais elle a les nôtres...
— Vous êtes en train de nous dire, intervint Munteanu, que cette demoiselle ne nous parle pas, mais nous fait rêver ? je saisis mal comment elle s'y prend.
— Nous ne recevons pas d'illusion, puisqu'il n'y a rien pour l'émettre. Donc, c'est nous qui la sécrétons, sous l'action d'un stimulus qu'elle active ; voilà quelle est la qualité de cette fameuse impulsion. Quant à sa nature... Une piste serait, par exemple, un gaz...
— Un gaz ? Mais nous roulons, si c'était un gaz il...
— Il fuirait par l'arrière, bien entendu. Mais nous avons été arrêtés si longtemps... Peut-être sentons-nous seulement maintenant ce qui a provoqué l'émeute de tout à l'heure ! Nous étions enfermés, et c'est ce qui nous a sauvés... Enfin, c'est juste une hypothèse... Une fois tranquillement installés à l'Institut, nous ferons toutes sortes d'essais. »

Le train ralentit et stoppa dans la nuit, au large de Halablis. Personne ne descendit, personne ne monta. Il n'y avait de lueur nulle part. Il ne pleuvait plus. Dans le silence, on entendit alors quelque chose remuer avec violence dans le fourgon. C'était impressionnant. Puis il y résonna une voix indiscutablement humaine.
« Quelqu'un a réussi à monter... Le crétin de tout à l'heure n'est toujours pas mort, et les soldats visent comme des pieds !... Monsieur Varga, il va falloir que nous allions opérer par nous-mêmes, nous ne pouvons plus attendre ! Imaginez que quelque chose se sauve, à la faveur d'une halte comme celle-ci !
— Et après ?... La contagion ? Oui, évidemment la contagion.
— Nous ne savons pas quels en sont les vecteurs ! Ça peut être n'importe quoi ! Un aérosol, une projection de fluide, que sais-je ?
— Nous ne devrions pas sortir...
— Ce volet ne devait pas s'ouvrir ! Malheureusement, de toute évidence, il est ouvert... Varga, nous sommes au diable, et il y a maintenant un humain là-dedans ! Mâle, et vivant, vous imaginez ça !? Enfermé avec le cas Index qui se conduit comme une vraie sirène... Toutes nos sécurités ont été foutues en l'air ! Nous ne pouvons plus rester à ne rien faire !
— Que préconisez-vous ?
— Tuer cet imbécile ! glapit Kirchweger. Le tuer ! Et puis, pourquoi pas, le mettre avec la fille... De toute façon il est cuit, n'est-ce pas ? Ou c'est tout comme ! Enfin quoi, vous prendriez le risque de le laisser vivre ? »

Varga se taisait, mais son regard vacillant montrait assez qu'il se laissait gagner ; horreur suprême, il allait falloir saborder les sacro-saintes consignes. Toutefois, en tant qu'homme habité par le règlement, il hésitait encore à sauter le pas. Et puis, ce professeur sanguinaire, qui condamnait si légèrement les autres, lui déplaisait au plus haut point.
« Je ne sais pas, je ne sais plus... » soupira-t-il. Il serrait convulsivement la clé du wagon dans sa poche, et ne s'en apercevait pas. Les quatre autres le regardaient faire. Dans son coin, Munteanu, le représentant du Comitat, était bien content de ne pas avoir de décision à prendre. Ce train arrêté en rase campagne, tout endormi, inerte, comme offert à Dieu sait quelle menace tapie dans l'ombre juste là de l'autre côté des vitres, exhibait ses proies en pleine lumière. Or, Monteanu ne voulait pas être une proie.

En outre, on ne pouvait plus ne pas entendre, dans le silence de la halte, cela qui fourrageait derrière. Maintenant, tout pouvait arriver. Monteanu avait déjà une frousse de tous les diables et commençait à trembler, ce qui l'humiliait et l'enrageait. Le hurlement de la locomotive qui redémarrait acheva de lui démolir les nerfs, tandis que, dans le wagon-salon, ce fut une explosion de cris désolés ; on ne pourrait plus rien faire avant la halte suivante.

III

Le transport des spécimens depuis le cimetière perdu dans la montagne jusqu'à Rotenturm Pass, la passe de la Tour Rouge, avait été une épreuve presque surhumaine. Les chevaux avaient d'office sombré dans la folie ; la terreur des choses que contenait la carriole les avait fait à chaque instant s'effondrer, ruer, hurler même, car ce n'étaient plus des hennissements qu'ils produisaient. Les grognements, les pets, les épouvantables gueulantes que poussait le tronc à travers sa cage, n'étaient pas les seuls en cause : le loup, infecté par une des jambes de la jeune fille morte, jambe qui avait servi d'appât pour attirer la pauvre bête, agonisait de la manière la plus pénible qu'on pût imaginer ; les trois scientifiques en avaient mal pour lui. Effondré dans la même cage que le tronc, l'animal changeait peu à peu, dans des douleurs et des crises de rage d'une violence ahurissante. Puis il était tombé dans cet état si semblable à la mort qui est la caractéristique première des êtres attaqués par cette peste.

Kirchweger et ses deux assistants avaient fait toute la descente dans des tenues bizarres qui rappelaient celles des scaphandriers ; mais sans le casque, qu'ils avaient remplacé par une espèce de cagoule de pénitent espagnol, avec des hublots devant les yeux qui leur donnaient l'air de calamars hallucinés.
La traversée du hameau juste au-dessus de l'arrêt de Turnu Rosu avait été un spectacle que ses habitants n'étaient pas près d'oublier. D'abord, tout le monde était parti se planquer, tant le son qui descendait des montagnes avait été insupportable, insuportabil, nesuferit, mauvais, néfaste à l'esprit qu'il renversait sens dessus-dessous, et hachait menu malgré toutes les prières et les signes de croix frénétiquement tracés en l'air.

Et puis, le spectacle des chevaux fous avait été si effroyable, et si pitoyable en même temps ! Quant à ce qui rugissait dans la cage, sous les bâches qui la recouvraient, il n'existait pas de mot pour en exprimer l'agressivité, la massive, totale et chaotique méchanceté brute.
Le nosferatu, passant dans sa charrette, avec sa victime hurlante collée contre son torse, encadré par trois monstres à peine humains qui avançaient avec des gestes d'algues, tirant, poussant et torturant les chevaux qui rugissaient de folie éruptive ; ce cauchemar s'agripperait au hameau pendant des générations. Vision de quelque chose de non terrestre.

« Comment avez-vous réussi à trouver Index ? demanda Munteanu. Les habitants ne devaient pas être trop diserts, je présume...
— Jonas est immergé dans le canton depuis onze longs mois, répondit le professeur. Voyez comme il porte bien son nom, car votre Transylvanie, mon pauvre ami, est un ventre qui digère les esprits et les rend pitoyablement superstitieux... Et forestiers, aussi, ce qui, pour notre affaire, fut plutôt une bonne chose. Mais il a bien fallu ces onze mois pour transformer notre élégant petit Viennois en un aventureux cinglé comme je le voulais, sauvage, hirsute, sentant le lichen, homme des bois comme des fenils. Il s'est plongé dans le secteur de Turnu Rosu, il s'y est intégré, il en est devenu l'une des figures errantes. Lorsque la fille, tout là-haut, s'est fait attaquer, qu'elle est morte et qu'elle a été traitée par son clan, c'est à dire que son corps a subi une espèce de rituel d'inhibition – totalement inefficace, comme vous le constatez – Jonas l'a su très vite... Il est monté voir... C'est sur son avis que l'opération a été lancée. Deux mois pour obtenir les autorisations, le concours de votre Comitat, de celui d'Arad, la coopération des Chemins de Fer, des garnisons locales...
— Deux mois c'est peu, tout de même, pour faire tout ça...
— Mais, mon cher, répondit Kirchweger d'un air important, c'est parce qu'il y avait eu, en amont, une importante phase de préparation ! Et puis cette affaire relève de la sécurité impériale ; elle est tout autant militaire que politique, et scientifique bien entendu. Sinon, nous en serions encore à essuyer des refus...
— Attendez, mais alors !... Munteanu avait l'air secoué.
— Monsieur le professeur n'est en train de rien dire d'autre que ce qu'il vous a dit, intervint Varga. N'allez pas imaginer quelque chose de désobligeant !
— Ah pardon, protesta l'autre, mais ça change tout ! Vous dites que cette affaire est militaire... On prépare une arme, c'est ça ?
— Et ça vous chiffonne ? gronda Varga
— Vous avez prononcé le mot magique, Alin, répondit Kirchweger. Vous savez aussi ce que vous avez signé ; alors prenez garde et taisez-vous ! Sinon, forteresse !
— Assis, Monteanu ! »

Jonas ayant donné le signal, des soldats étaient montés jusqu'au hameau de la jeune fille. Ils avaient embarqué tout le monde, abattu le bétail, brûlé les maisons. Un train avait transporté les habitants jusqu'à un centre de rétention, où ils devaient croupir encore, en quarantaine longue, attendant d'être fixés sur leur sort ; vraisemblablement une mine. Puis les savants étaient arrivés. La haute vallée vidée de ses habitants, ils avaient pu opérer dans la plus absolue tranquillité.
« Ils séparent la tête du corps, et la brûlent. Quand nous avons exhumé les restes, elle manquait ; et manquait aussi une jambe, inexplicablement...
— Peut-être un sorcier local embarqué dans une recherche personnelle...
— Nous avons utilisé l'autre pour attirer un chien errant ; ce fut un loup. Ce qui fait qu'il ne reste, de la fille, que le torse, avec le cou jusqu'à la seconde cervicale, et donc aussi le larynx, comme on peut s'en rendre compte par les cris stupéfiant que cette chose est capable de pousser.
— Quand nous sommes arrivés à Turnu Rosu, dit Munteanu, vous n'aviez plus vos chevaux, ni votre matériel... Rien d'autre que la cage, et la caisse du loup, que vous aviez assemblée en nous attendant... Qu'avez-vous fait du reste ?
— On a tout brûlé sur la charrette, répondit Stefan.
— Les chevaux aussi ?
— Avec les chevaux, bien sûr. »

Le train spécial, composé du fourgon blindé et d'un wagon-salon rempli de stupides napperons à dentelles et de rideaux à froufrous, s'était présenté huit heures après l'arrivée des savants et de leurs proies sur le quai minuscule, poussé par une locomotive conduite par quatre anciens lieutenants de la Landwehr dont deux étaient sourds, et deux étaient aveugles. Du wagon-salon étaient descendus d'abord un capitaine, petit, sec, l'air en pétard, puis Varga et sa bedaine, et enfin le mol Monteanu, unique civil de cette clique bizarre, innocent fonctionnaire désigné volontaire d'office pour la mission. Les lieutenants n'avaient pas mis pied à terre.
Les savants avaient chargé leurs proies dans le fourgon. Kirchweger, Stefan et Jonas avaient fixé la cage et la caisse au plancher, vérifié les verrous, refermé la porte coulissante, puis ils s'étaient déshabillés dans un ordre bien précis, avant de mettre le feu à leurs tenues de travail usagées. Pour finir, ils étaient montés dans le wagon-salon pour inspecter les combinaisons neuves que tout le monde devrait mettre à l'arrivée en gare de Vienne. Varga et Monteanu les avaient rejoints. Alors seulement, sous la surveillance du capitaine, les quatre lieutenants étaient descendus souder les ouvertures du fourgon, et y apposer des scellés. Tout le monde était ensuite remonté à bord, et le train était reparti.
En gare de Sibiu, le capitaine avait, d'un signe, souhaité bonne chance aux cinq reclus, était descendu, et avait disparu. Jamais il n'avait su ce que transportait le fourgon. Des soldats avaient alors entouré les deux voitures, et soudé toutes les issues du wagon-salon sauf une, dont Varga possédait la clé.

« Le machiniste aussi en possède un exemplaire. Nous n'avons pu faire autrement ». Il avait fallu lui expliquer deux ou trois petites choses. Varga n'avait pas l'air très satisfait d'avoir dû lâcher quelques informations à cet animal, mais lui-même savait ce que le règlement de la compagnie imposait. Ou alors, il aurait fallu passer par un train spécial de l'armée, et ça aurait fait toute une histoire, des tas de gens auraient capté ici ou là quelque bribe d'information, et c 'était ce que deux ministères, plus la Maison Impériale, ne voulaient surtout pas. C'était compréhensible.
Du reste, une opération de ce genre ne reste jamais secrète bien longtemps. Mais l'essentiel était que les marchandises pussent être convoyées jusqu'à leur destination sans que personne ne fût en mesure de tirer des conclusions trop vite.
« Par conséquent, reprit Varga, vous comprendrez pourquoi j'hésite encore à bousiller le secret en vous laissant sortir. Mais je crois bien que nous n'avons plus le choix, écoutez-moi ça ! » On venait d'entendre un coup de feu.
« Un soldat ! cria le professeur. C'est un de vos crétins de soldats qui s'est fait attraper ! Et voilà, la demoiselle a de la viande fraîche à sa disposition, maintenant ! Merde merde merde merde merde ! Que faire ?
— Encore un coup de feu ! Il tire sur le cadenas ? Varga commençait à pâlir.
— Eh oui, bien sûr, il veut délivrer la belle ! C'est un jeune gars plein de tempérament ; il doit être amoureux, à cette heure-ci.
— Il va... Vous croyez qu'il va... Avec le tronc ? » La biologie est parfois dégoûtante, surtout en version nécro, et Varga vira du blanc au verdâtre.
« Hah ! Il aura une jolie surprise, répondit Kirchweger, qui était au-dessus de tout ça depuis trente ans au moins... Cependant, nous aurons quelques bonnes chances qu'ils ne puisse ressortir sans aide ; après tout, il s'est fait tirer dessus.
— Et pas qu'un peu, renchérit Stefan. Il doit être truffé de plomb. Il aura du mal à se déplacer... C'est bon pour nous ! »
C'est ça, croyez-le bien fort ! De l'autre côté de la cloison, dans le fourgon plombé, un jeune homme gravement blessé, tombé sous le charme d'un bout de viande morte habitée par une colonie d'organismes qui voudraient vivre et se reproduire, se rend soudain compte que quelque chose va vraiment très mal. Dans son coffre, la princesse endormie se transforme... Et où sont les jambes ? Et puis cette odeur !
Le tronc hurla, et le soldat se réveilla dans une nuit bruyante, venteuse, pleine de douleurs, en compagnie d'un monstre qu'il ne pouvait voir, et qui haletait sous sa poitrine. Un cri interminable qu'il poussa fit comprendre aux cinq humains du wagon-salon que la contamination était en cours.
« Contact établi... Très difficile à gérer, pour les spectateurs » commenta Jonas, qui repensait au loup, et à ce qu'il avait subi. « On en a eu pour deux heures complètes, la dernière fois. »

Les hurlements ne cessaient plus. La victime devait s'être remise debout, et se cognait dans tous les angles, s'amochant encore plus. Alors le tronc exprima de la rage, un énorme bloc de rage en béton de casemate qui traversa les cloisons et vint fouetter les savants, leur donnant pendant une seconde embrasée des envies de meurtres et de cataclysmes.
Puis la bourrasque passa ; Stefan vomit son schnaps, Varga éclata en sanglots et Kirchweger extirpa quelques doigts de sa bouche. Jonas regardait vers l'arrière, avec l'air profondément idiot d'un poisson rouge en train de bailler ou de réfléchir. « Comment a-t-elle fait ? se demandait-il... Nous roulons, et nous y avons eu droit... » Le vecteur n'était donc pas un gaz.

Dans le fourgon, le résultat de cette fureur ne se fit pas attendre. Des bruits firent trembler les cloisons, montrant assez que le soldat piégé n'avait plus du tout le contrôle ni de son corps, ni de ses émotions ; une suite ininterrompue de jurons haineux ponctuait chaque coup formidable qu'il donnait aux parois, à la caisse du loup, au plafond. De temps en temps, la douleur de la contamination le précipitait sur la cage où il s'effondrait en hurlant, s'étranglant presque ; « l'autre chant des sirènes » d'après Kirchweger. Puis le train ralentit parce qu'on arrivait à l'arrêt de Capruta.

IV

Alors voici la nuit, et ses nuages pressés, noirs, qui dévoilent par moment le gros œil étonné de la Lune plantée dans le ciel. Dans la grande vallée qui serpente vers l'ouest, la rivière a débordé ; les champs sont recouverts d'une fine pellicule de boue très liquide qui s'écaille en des milliers de reflets frissonnants lorsque le vent passe, et qu'il s'écrase sur la plaine. La Lune blanchit d'un voile crayeux la terre inondée, avec, au milieu, la voie ferrée sur laquelle le train s'est immobilisé, près d'une espèce de cabane ridicule qui sert de poste à cet arrêt, juchée en tête de ce qui ressemble, cette nuit, à un ponton de bois lancé au-dessus de la mer, et qui est le quai. Les wagons du train jettent des carrés de lumière jaune moche dans l'eau boueuse des champs. Derrière le train, de l'autre côté, voici la lisière de la grande forêt qui monte dans les collines ; sauvage, échevelée, la grande forêt qui s'agite dans le vent de la nuit. Au débouché d'un vallon, il y a une longue ombre qui dort, et c'est Capruta.

Il se remet à pleuvoir. De toute la plaine inondée monte la rumeur des gouttes. La locomotive hurle une longue plainte coléreuse de bête seule. Dans le fourgon de queue, un monstre perdu au fond d'un puits de douleur lui répond, et puis un autre, et puis un troisième, et le toit du fourgon explose.

« Il a crevé la tôle ?
— Il n'est plus question de sortir ; pas avec ce truc dehors !
— Et ce train qui n'en finit pas de rester immobile !
— Avance, bourrique ! »
Mais la bourrique observait le règlement ; il restait encore quatre-vingt-dix secondes à patienter avant de repartir dans la nuit. Le chauffeur rechargea son foyer en bûches, vérifia les pressions, la colonne d'eau. Le machiniste actionna le sifflet une seconde fois, et le cri déchira la campagne, allant par-dessus les champs noyés jusqu'au petit hameau réveiller à moitié les paysans, qui se retournèrent dans leurs lits en ronchonnant après la Compagnie et ses horaires invraisemblables. Puis le vent colla une espèce de grêle sur les vitres des wagons, et le raffut sur le toit fit sursauter les soixante-quatorze voyageurs du train pour Arad, Budapest, Vienne... Vienne qui semblait maintenant si lointaine au professeur Kirchweger qu'il ne s'imaginait plus du tout y arriver. « Ça... ça c'est embêtant » murmurait-il, tandis qu'on entendait grincer des ferrailles dans le fourgon. Que pouvait-on faire, maintenant, pour enrayer la catastrophe en cours ?

Le train siffla son dernier coup. Le soldat, debout dans le fourgon, poussa un hurlement de damné, prit son élan et bondit par la brèche. Les cinq humains l'écoutèrent se rétablir, et galoper sur le toit du salon ; il était là, juste au-dessus ! Il passait ; il était parti. « Il a sauté sur l'autre wagon... Mais il est mourant. Ce n'est même pas la peine d'essayer de lui parler, il nous attaquerait... Et là, qu'est-ce qu'on entend ? »
C'était, au milieu du tintamarre des grêlons qui rebondissaient sur les tôles, une série de crissements comme si un patineur sur glace, derrière, était en train de déraper. « Ça ne peut pas être la fille...
— Alors c'est le loup... Ce sont les griffes du loup. Il a été libéré, il glisse !
— Mais il glisse dans quoi ? demanda Varga
— Comment voulez-vous que je sache !! explosa Kirchweger. Dans du sang, de la sanie peut-être !
— Nous avons remarqué que les ongles poussent, sur les sujets infectés, proposa Stefan plus calmement. Il est possible que le loup ait quelques problèmes avec ses griffes, maintenant. Elles sont trop longues »...

Un affreux grincement raya ce qui restait de silence. Puis il y eut un instant de flottement ; chacun se demandait ce que cela pouvait signifier quand il y eut un choc énorme juste au-dessus de Jonas, qui en tomba de son siège et se mit à glapir. Le loup venait de bondir, à son tour, sur le wagon-salon.
« Ça ne s'arrange pas. Bon, Varga, tant pis, il faut partir en chasse. Ouvrez-nous cette porte ! Stefan, sortez les équipements ! On ne va pas laisser deux saletés de carcasses crevées saccager notre mission ! »
Mais le train s'ébranla, avec le résultat que l'on devine.
On entendit d'abord une longue série de crissements frénétiques, puis le loup passa par-dessus bord. Une espèce de porte-manteau osseux et sanguinolent se balança dans la nuit à quelques centimètres du nez d'Alin Monteanu, qui poussa un rugissement de lion ébouillanté et bondit jusque sur la banquette de Varga, de l'autre côté de l'allée.
Le corps disloqué de ce qui avait été un grand animal sauvage se propulsa comme un gibbon le long de la gouttière du wagon, passant de fenêtre en fenêtre, aspergeant les vitres d'un liqueur beaucoup trop claire pour être seulement du sang. De grands pans de peau lui pendaient, comme des haillons.

« Épidermolyse, nota Kirchweger... C'est pourquoi nous avions recouvert la cage d'une bâche pour le transport... Mais vous voyez, ça n'a pas suffi. »
Le loup disparut vers l'avant. Varga claquait des dents. Il s'enfila une grosse lampée de son alcool de fruits, toussa, poussa un cri primal et posa enfin la question cruciale : « que peut-on faire pour se défendre ? »

V

« Vingt personnes ont tiré sur ce soldat, gémit Jonas ; puis vingt autres encore. Et voyez comme il se démène ! Enfin, il n'est pas encore entré dans cet état de prostration qui fait croire aux paysans que la victime est morte. À ce moment-là, seulement, nous aurons notre chance.
— Pourquoi ? demanda Varga. Racontez-moi !
— Il sera inerte. Terriblement dangereux, certes, un vrai poison, mais inerte. On pourra l'enfermer avec le tronc, l'immobiliser ou le mutiler pour qu'il ne puisse plus s'échapper.
— On lui découpera ses jambes, approuva Kirchweger, c'est plus sûr.
— Vous êtes inhumains, tous les trois, constata Varga.
— L'Évolution, répliqua Kirchweger, a fabriqué cet organisme stupéfiant, qui, à force de mutations, est parvenu à prendre le contrôle des animaux morts ou vifs qu'il rencontre, aussi facilement que nous autres dirigeons des chevaux. Le corps brûle alors ses dernières réserves, en une course effrénée à la proie, pour que le parasite puisse s'y reproduire. Et ce train, Varga, ce train regorge de proies ! Voyez donc où se situe votre devoir, et ne nous insultez plus avec vos jugements imbéciles !
— Bon sang, ne vous énervez pas !
— Les premières victimes pourraient bien être les conducteurs de la machine, reprit le savant. Peut-être viendrons-nous en dernier. Varga, puis-je avoir de votre schnaps ? » Mais Varga avait tout sifflé. Il était blanc, il transpirait ; il redemanda : « Que pouvons-nous faire ?
— Les indigènes prétendent que ces choses n'aiment pas la lumière, annonça Jonas. En tout cas pas celle du Soleil.
— C'est la nuit, bordel ! Vous n'avez pas mieux ?
— L'ail est très dangereux pour eux.
— C'est les péquenots qui vous ont dit ça ?
— Oui, intervint Kirchweger. C'est pour cette raison qu'il n'y a pas une once d'ail ici ; nous ne tenions pas à empoisonner nos cobayes.
— J'admire votre prévenance. Vous êtes une vraie mère pour ces petites putes. Quoi d'autre ? Donnez-moi des idées constructives, bon sang !
— Hyperesthésie ! cria Stefan. Oui mais non, ça ne marchera pas...
— Pas dans sa forme aérienne, non, compléta Jonas.
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire, gronda Varga. Je veux comprendre !
— Dans sa forme qu'on appelle dormante, répondit le professeur, les réceptacles de cette maladie ne supportent ni les déplacements d'air, ni l'eau, ni le sec, rien. Tout les dérange.
— Les réceptacles ?
— Les corps. D'où le mythe du vampire, qui dort dans un cercueil, à l'abri de tout, au fond de son caveau sans lumière.
— Je vois... Mais ici, non non non ne me dites rien, laissez-moi deviner ! Il ne s'agit pas de la forme dormante, ce serait trop beau...
— Correct. Il ne s'agit plus de dorloter les vecteurs, il faut qu'ils servent. Donc, ils sont utilisés à outrance... Cependant, il se pourrait que, dans un premier temps, les individus nouvellement infectés soient mis à l'écart...
— Parce que vous trouvez que le soldat, ou le loup, ils craignaient la pluie ?
— Nous ne sommes plus en forme dormante, Varga, n'oubliez pas ! Cependant, il reste le froid ! Le froid, comprenez-vous ? Ils sont obligés de ne pas s'exposer trop longtemps au vent de notre course ! Sinon tout s'arrêterait. Aussi le soldat va-t-il chercher assez vite à se mettre à l'abri...
— Dans la locomotive ?
— Au chaud près du foyer, absolument.
— Merveilleux ! Et donc, il cause présentement avec le conducteur ». Ce qu'il ne faut jamais faire, comme chacun sait.

Pour bien confirmer cette hypothèse, le train, au lieu de ralentir aux abords de Bârzava, accéléra, et fila sans s'arrêter. Il s'enfonça dans l'eau qui recouvrait la plaine. Les roues des wagons soulevèrent des gerbes impressionnantes.
« Nous coulons, dit Monteanu. Sauve qui peut...
— De toute évidence, reprit Varga, le machiniste n'est plus en mesure de diriger cet engin, qui fonce et ne s'arrêtera plus de lui-même. Je propose que nous tâchions de détacher notre wagon du convoi, ou de progresser jusqu'à l'avant, et de reprendre le contrôle de cette locomotive.
— La seule porte qui n'est pas soudée donne sur la voie, rappela Kirchweger. Celle qui ouvre sur la plate-forme est condamnée, Varga.
— Alors il faudra monter sur le toit !
— Et déraper sur les souillures des vampires ? Vous infecter, peut-être ?
— J'en ai marre de vos objections ! Vos tenues de moines fous, là ! Elles vous ont protégés, correct ? Vous n'êtes pas morts ? Alors elles feront l'affaire ! Je refuse de crever ! Sortez-moi les neuves que vous réserviez pour Vienne !
— Jonas, ordonna Kirchweger. Ouvrez les coffres !
— Qui vient avec moi, demanda Varga ?
— Mes deux assistants ! Ils sont robustes et débrouillards. Ils vous aideront à grimper. Vous deux, vous passez sous ses ordres ! »

VI

On prétend que l'infecté qui devient nosferatu a besoin de mâcher de la chair, d'ingurgiter du sang. Kirchweger, qui avait beaucoup lu, se souvenait du De Masticatione Mortuorum de Retrius, ouvrage célèbre chez tous les timbrés, où sont rapportés quelques cas d'autophagie fort curieux. Figurez-vous que certains ensevelis ont un petit creux ; il y en a même qui mangent leurs tripes. Mais comment font-ils ? On cite même des cas de linceuls rongés, ce qui n'est pas mal non plus. Les Latins, qui n'avaient pas les yeux dans leurs poches, on trouvé le terme manducator pour qualifier un mort qui mastique. « Lève-toi et mâche » comme dit l'autre ou presque. Il est conseillé de couper alors la tête du cadavre, et de la brûler, voire de tout brûler. Quant aux pieux, les textes sont formels, ça ne marche pas.

« Et vous croyez à toutes ces bêtises ? s'étonnait Varga
— Un savant moderne ne croit pas, rétorqua Kirchweger. Il sait, ou il suppose, ou il ignore. Mais surtout, il croit le moins possible. Et moi je ne sais presque rien du vampirisme, donc je ne rejette rien... Bon, ça traîne, là ! Ne pourrait-on s'activer un peu ?
— Dites-donc, je ne vous ai pas demandé d'y aller, que je sache ! Ça vous va bien de nous faire des remarques ! C'est vous, le génial inventeur de ces tenues de mollusques ? C'est la guerre, pour les enfiler, vos tentacules !
— Mon jeune ami, si j'avais votre âge, je ne vous aurais pas attendu pour aller foncer massacrer tout le monde ! Je sais, moi, ce qu'il en coûte de traînasser, tandis que notre petit soldat déjeune avec le personnel de bord !
— Pour l'amour de Dieu, gémit Monteanu, arrêtez de vous engueuler ! » Mais Dieu, qui n'est pas ce que les humains croient, regardait ailleurs et se fichait absolument du train, des vampires et de Monteanu.

Sortons un peu de ce wagon, ça nous changera les idées. Prenons de la hauteur, et, dans le vent de la course qui nous hurle à la figure et nous enfonce des grêlons dans les orbites, remontons courageusement ce petit convoi de wagons à l'intérieur desquels des voyageurs sommeillent, à part un groupe de paysans furibards qui voulaient sortir – voyez comme les choses se goupillent mal – à Bârzava. L'arrêt leur a filé sous le nez, et ils se retrouvent comme des idiots, avec tout leur bagage de retour de marché, debout devant les portes, en route pour le néant de la mort, ou le Paradis, ou peut-être pire encore. Bien entendu, ils n'en savent rien, et gémissent en imaginant qu'ils vont devoir aller jusqu'à Arad pour trouver un buffet ouvert, en attendant le train de midi-quarante qui les ramènera chez eux.

Or donc, dans l'abri de la locomotive, tout va très mal : le loup contemple les manomètres, le soldat s'essuie la bouche et commence à sombrer dans le néant. Le cerveau qui dirige ce corps n'aura plus jamais l'occasion de se réveiller en étant lui-même. Une colonie de petits monstres s'occupe déjà à construire la prochaine personnalité de ce grand bipède en uniforme.
Le chauffeur a été poussé dans la nuit, égorgé, et son corps a fait des galipettes sous les roues des trois premiers wagons. Le machiniste, mordu et remordu par les deux possédés, est dans une espèce de coma dont il sort lentement. Voici que de sombres rêves ondulent sous la surface de sa conscience, et que la colère, épicée d'un fort sentiment d'injustice, s'empare de son esprit en même temps que les virus s'y répandent. Cet homme, qui, bientôt, va connaître la douleur, est prêt pour la vengeance ; elle sera un moteur suffisamment puissant pour le mener à rechercher, à travers de prétendus coupables, de nouvelles victimes pour ce qui, dorénavant, le chevauche.
Le machiniste se lève, enragé. Il est perdu, il le sait, il le sent, et il va le faire payer à ces cinq immondices de l'armée à cause de qui tout est arrivé, avec leur chargement maudit ; ces criminels qui se prélassent dans le dernier wagon tandis que lui perd sa vie. Il bondit sur le tender, escalade le tas de bûches, grimpe sur la première voiture.
Le soldat en train de sombrer cherche à combattre cette hébétude qui l'engloutit. Peu de choses le distinguent encore d'un vulgaire poulet somnolent ; même le loup est à cet instant plus intelligent que lui. Tout au plus peut-on dire que les petits regards vacillants qu'il lance à l'entour sont encore ceux d'un humain ; soudain le voici qui se dresse, désespéré. Il porte les doigts de sa main gauche à sa bouche, mâchonne un peu, saute à son tour sur le tender, et s 'y effondre au milieu des bûches. Il n'ira pas plus loin. La mort s'empare de son esprit, et l'efface tout entier. Quant au loup, il s'endort auprès de la porte ouverte du foyer.

VII

Varga se démenait avec ses biceps. Ceux-ci refusaient de faire passer le poids de son corps par dessus le rebord du toit. Les deux pieds plantés sur les épaules de Stefan, il sautillait, levait une patte, hésitait, hissait sa masse jusqu'au bout de ses forces, et la laissait retomber sur le crâne du pauvre assistant, lequel ne savait plus comment respirer au milieu des formidables effluves de saucisson bouilli qu'émettaient sans jamais s'épuiser les godillots de l'ancien flic.
Jonas vint à la rescousse. Lui et son compère s'accroupirent, puis, chacun soutenant une jambe, d'un grand coup de rein propulsèrent Varga vers les hauteurs tempétueuses. Alors seulement le bonhomme, tout tremblant à l'idée de chuter, put trouver dans cet élan et dans cette frayeur le moyen de franchir l'arête sans se claquer un muscle. Il rampa sur le toit, grondant toutes sortes de jurons pitoyables, et manœuvra avec une lenteur de cachalot échoué pour venir prêter main-forte aux deux garçons. Sa cagoule de calamar, qui battait dans le vent de la course, apparut par-dessus le rebord, et contempla Jonas de ses grands yeux écarquillés.
« Hmmm fww mwwf hmmm wwwf ww ! » Puis il tendit sa main droite. Jonas eut la bonne idée de comprendre, et, se pendant sur cette main tendue, d'un prompt coup de jarret, se porta à hauteur de Varga. Il allait franchir le rebord quand il avisa du mouvement vers l'avant. Il regarda, et vit à quelques mètres à peine une forme imprécise et grotesque qui titubait dans les bourrasques. La chose s'arrêta, observa le couple de mollusques quelques instants, et poussa un rugissement à humilier une locomotive. Jonas n'hésita pas : il remit à plus tard son expédition sur les toits, se jeta dans la voiture, referma la portière, et enleva sa cagoule.
« Eh bien ? Que vous arrive-t-il ? cria Kirchweger
— Il y a du monde sur les wagons... Le machiniste vient nous rendre visite.
— Et Varga ?
— Il a son pistolet.
— Ça ne suffira pas ! Autant dire qu'il est mort.
— Ça c'est embêtant.
— Bien. Voilà ce que nous allons faire. Cassez-moi cette vitre, là.
— Qu'avez-vous en tête ?
— Vous allez me mettre debout sur le rebord de cette fenêtre, et de là, je tirerai sur l'ennemi. Il faut essayer de sauver Varga, bon sang ! »

Mais au moment ou Stefan, qui avait trouvé un serre-boulons dans la trousse à outils, allait s'en servir pour fracasser la vitre, le wagon, qui s'enfonçait de plus en plus dans l'eau, se mit à vouloir y flotter, et décolla de la voie ferrée. Le train ondula du croupion, toutes les bogies s'envolèrent de quelques centimètres, et les voitures chassèrent un peu dans un virage à gauche avant de retomber avec un ensemble parfait juste à côté des rails, sur les traverses. Ce qui n'alla pas sans quelques conséquences.
Tout d'abord, les wagons commencèrent par tressauter dans un vacarme à péter les tympans. Les voyageurs se mirent à crier à la fin du monde. Les sacs sautillaient dans les allées, les cages à poules s'éventraient en tombant des porte-bagages, lâchant de la volaille ; quelques parapluies s'ouvrirent, un contrôleur perdit son dentier qui s'en alla mordiller les pieds des gens, et deux monocles filèrent se cacher dans les rainures du plancher, loin sous les banquettes. Varga, sur son toit, se mit à rebondir, blonblonblonblonblon, en direction de la chose qui arrivait, laquelle ne resta pas insensible à tout ce chambard mais commença par déraper, puis tomba carrément par-dessus bord ; malheureusement, elle se retint de justesse à la rive de gouttière. Monteanu, qui, paniqué, s'était jeté dans un siège justement de ce côté-là, eut encore l'immense privilège de pouvoir hurler comme une cantatrice à Bayreuth en découvrant l'immonde gnome en bleu de chauffe qui se tortillait à quelques centimètres de son, derechef, nez. Le cri qu'il produisit acheva de terroriser tout le monde.
Alors, les trois derniers wagons se couchèrent majestueusement, comme un monument qui s'écroule, soulevant une vague d'étrave qui fit office de gouvernail, ou de pagaie plantée dans l'eau. Sensible à cette résistance venue de l'arrière, la locomotive se cabra d'un petit degré, dérailla, et plongea dans un fossé, projetant le soldat et les bûches dans la nature. Les premiers wagons suivirent la machine, et se couchèrent à leur tour.

L'accident s'était produit juste dans la courbe qui termine la longue ligne droite de Bârzava, dans un endroit où la rivière, les collines, la forêt, plus un gros torrent, se rejoignent et mélangent leurs zones d'influence, ainsi que leurs exigences propres, en un inextricable fouillis fort intéressant à observer lorsqu'on est un savant biologiste, ami des insectes et des fondrières ronçues, mais beaucoup moins amusant à traverser de nuit, à pied, lorsqu'on est un voyageur blessé dans un monde en crue sous la tempête, et que le train vient de verser dans un bourbier gluant à faire hésiter les sangliers.
Varga était tombé, lui aussi, et avait plongé la tête la première dans le drain qui longeait la voie. Comme celui-ci était en crue, la chute ne fut pas trop grave. Mais un courant assez violent, encouragé par les masses d'eau qui venaient des collines, propulsa le représentant vers l'avant, jusqu'au moment où un déversoir l'invita à piquer une tête dans le torrent. Or, celui-ci commençait à produire une vague, un gros bourrelet de colère, contrarié dans sa course par l'apparition inopinée sur son trajet d'une locomotive gisant sur le flanc, suivie d'une ribambelle de voitures qui faisaient digue.
Varga fut aspiré. Il s'assomma contre des troncs, puis il alla rebondir de roue en roue sous le ventre de la machine. Enfin, il put s'accrocher à quelque chose de pas trop graisseux, et se hissa, épuisé, jusque sur le flanc de la locomotive. Il s'assit, batailla quelques instants avec sa cagoule de calamar, l'arracha, et découvrit devant son visage celui du loup qui l'observait, hagard et décomposé, très mort et très surnaturel.

Pendant ce temps, dans la voiture-salon, êtres et choses baignaient dans un peu ragoûtant brouet. Stefan était blessé. Kirchweger, à quatre pattes dans l'eau, cherchait ses lunettes et ne trouvait qu'une bouteille vide de Schnaps. Jonas, debout en travers du wagon, retenait la lourde sacoche à outils qui se retrouvait maintenant perchée à deux mètres de hauteur, sur une banquette côté ciel. Elle s'était ouverte, et perdait de son contenu sur la tête de l'assistant : des clés à pipe, un petit marteau, une boite de clous... Un mètre plus haut, le machiniste, allongé sur la vitre, la regardait se vider. Il avait extirpé de sa poche une clé de chasse, qui est une sorte de gros engin pour torturer les tuyaux, et s'occupait à essayer de briser la glace ; mais ce n'était pas simple, car son quotient intellectuel baissait à grande vitesse. Sous son ventre, il voyait ses proies gesticuler, hors de portée, et ça le rendait encore plus malade.
D'un wagon situé vers l'avant monta soudain un chœur de caquètements pitoyables. De toue évidence, le loup, en ayant terminé avec Varga, avait trouvé à s'occuper. Bientôt, il y aurait une escadrille de poules vampires, et Dieu seul sait ce que le monde deviendrait alors, attendu que les vampires sont très justement réputés pour leur dentition, tandis que les poules, non ; ce que rappelle un fameux dicton.

À ce sujet, il paraît que cette histoire de dents proéminentes serait causée par une nécrose des gencives. Ceci, ajouté à une intense production salivaire, au teint naturellement blafard des grands blessés dont le cœur bat de plus en plus lentement, et à l'aspect généralement ruiné, écroulé, du visage, donne au vampire son aspect légendaire. Chacun sait cela aujourd'hui, mais, à l'époque, Kirchweger ne se doutait de rien, lui qui pourtant doutait de tout en ne voulant rien croire. Aussi fut-il très désagréablement impressionné par l'espèce de gargouille qu'il découvrit au-dessus de Jonas, et ne comprit-il pas tout de suite qu'il avait affaire au machiniste. Tandis que l'autre, postillonnant de rage et de frustration, savait parfaitement qui se tenait en dessous de lui, la bouche ouverte et sans ses lunettes : son pire ennemi, l'infâme Viennois plein de morgue qui l'avait fait menacer, secouer par les soldats, et battre préventivement ; celui dont les deux abominables wagons étaient venus se greffer à son convoi, comme un organisme corrompu qu'on aurait raccordé à un corps sain : veine à veine, nerf à nerf. Il se rappelait du poison qu'il avait senti sourdre du fourgon plombé, des aboiements des militaires qui le gardaient, de leur peur aussi, et de ces visions fulgurantes de scènes ultra-salaces et dégoûtantes qui s'étaient emparées de lui, à son âge, tandis qu'il s'enfuyait vers la locomotive. Ils se rappelait aussi du malaise des voyageurs, de leur hébétude lorsqu'ils passaient à côté de ces deux voitures.

Le responsable de cette horreur se tenait tout juste de l'autre côté d'une maigre vitre, et l'observait comme on regarde un insecte. C'était insupportable. Le machiniste, qui saignait de partout et se sentait mourir, leva son outil, se dressa à genoux, et abattit de toute sa rage la clé sur le vitrage, qui explosa, et ce fut l'avalanche. Il poussa un hurlement d'Apache en fracassant au passage la tête de Jonas, qui s'écroula, laissant choir la trousse à outils et tout son chargement.
Kirchweger s'était reculé ; il arma son revolver, et tira. Le coup, énorme, lui ruina le poignet, mais l'autre avait maintenant un vilain trou noir dans la poitrine et un beau cratère dans le dos, à l'endroit où le projectile était ressorti. Entre les deux orifices, la balle avait sectionné la colonne vertébrale, et le bonhomme s'écroula comme un édifice, se recroquevillant en un petit tas haineux qui disparut dans l'eau, où il se noya. Fin du machiniste.
« Stefan, venez m'aider !
— Je suis blessé, professeur. Je crois que je me suis cassé le genou.
— Comment avez-vous réussi un coup pareil ? Bon... Monteanu... Monteanu !
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Debout !
— Je... Me...
— Jeu, meuh, quoi encore ? Debout, vous dis-je ! Pour une fois vous allez servir à quelque chose, ça nous changera !
— Que faudrait-il que je fasse ?
— Que vous tiriez dans cette serrure, là au-dessus. Moi je n'ai plus assez de force dans les poignets, mais vous êtes jeune, vous résisterez !
— Mais je n'ai jamais tiré...
— Sortez-nous de là, nom d'un chien ! Vous seul pouvez le faire ! Prenez cette arme et tirez bon sang ! Et ne lésinez pas, j'ai des cartouches...
— Eeet mais...
— Allez !!!
— Mais la fenêtre vient d'être ouverte !
— Je ne veux pas enjamber ces trucs ! Dieu sait qu'ils ne sont pas morts ! »
Alors, dans le fourgon blindé, le tronc, par qui tout était arrivé, explosa en borborygmes tonitruants. C'était interminable et tout à fait insupportable, insuportabil, nesuferit. Monteanu, au lieu de tirer dans la porte au dessus de lui, se boucha les oreilles et se balança d'avant en arrière, en route pour le pays des gagas. Stefan hulula ; au loin, les poules se mirent à coasser (mauvais signe), et des voyageurs couinèrent sans plus pouvoir s'arrêter. Au milieu de cette belle chorale, Kirchweger, ivre de fureur, donnait des coups de pied dans le corps du machiniste en injuriant tout le monde et Monteanu en particulier, qui commençait à pleurer.
C'est ce moment que choisit le loup pour sauter dans le wagon. Il avait perdu ses yeux en chemin, et sa truffe pendait à une babine. Dans cet état, il n'était plus un tueur très efficace, mais cette déficience était fort largement compensée par son allure de porte-manteau disloqué, tout en dents et en grimaces. Son apparition coupa le sifflet aux trois humains qui restèrent à le contempler, incrédules et la bouche ouverte, avec l'air interdit du pigeon chargé par un tonneau dans une rue en pente.
Puis trois coups formidables enfoncèrent la tôle du toit, et trois autres la déchirèrent. Une jambe apparut, avec un godillot aux fragrances de saucisson. Suivit la seconde jambe, puis la bedaine, les épaules, les bras et la tête de feu le policier Varga. L'être pénétra dans le wagon, se redressa, regarda à gauche, regarda à droite, et s'avança vers Kirchweger en murmurant d'un air absent quelque chose qui ressemblait à du latin.
Avec de l'eau jusqu'au-dessus des genoux, il ne vit pas le machiniste, trébucha dessus, et tomba les bras tendus en plein sur le loup, qui en disparut dans la soupe, gloup, où il se noya aussitôt, les poumons lestés à bloc.

Comme dans ces casse-têtes, où, dès que vous enfoncez un bouton, un autre se dresse et vous nargue, la disparition de Varga dans l'onde liquide et glauque coïncida avec l'activation d'un programme de secours chez le machiniste. On vit soudain des coudes et des genoux pointer hors de l'eau et gigoter avec un bel entrain, comme si là-dessous une araignée géante était en train de se battre contre un ennemi invisible, et le piétinait férocement.
Puis Varga se redressa, et reprit sa progression vers Kirchweger. Celui-ci recula vers Monteanu. Ce qui sauva provisoirement les deux hommes, fut que Varga, dans sa triste inconscience, toujours marmonnant en latin, ne vit pas plus le loup qu'il n'avait vu le machiniste, et trébucha dessus. Il s'écroula derechef dans ce liquide, qui, comme on l'affirme un peu partout, n'est bu que par les méchants ; « et c'est bien prouvé par le déluge », rajoute-t-on finement. Donc Varga, qui jadis préférait le Schnaps, tomba dans le jus qui mouille et but la tasse. Pauvre feu monsieur Varga qui ingurgite de l'eau.

« Tirez, mais tirez donc, bougre de méduse !!!! » Kirchweger bramait, gesticulait, éclaboussait partout. Complètement perdu et tremblotant, Monteanu brandit son arme, visa la porte au dessus de sa tête, ferma les yeux et tira n'importe comment, à la plus grande fureur, s'il était encore possible, du professeur. « Pas là-dessus, imbécile cosmique ! hurla-t-il, rouge cerise. Tirez sur Varga, tirez sur le loup ! Tirez sur les ennemis, puisqu'ils sont là, maintenant ! Monstre d'incompétence ! Crétin faramineux ! Donnez-moi ça !
— Mais vous aviez dit...
— Et ça qu'est-ce que c'est ? rugit le savant en montrant la brèche que Varga avait ouverte.
— Un... Un...
— Hun, hun ! Je me passe de vos conclusions ! Donnez-moi ce truc et allez aider Stefan ! Vite ! » Kirchweger perdait les pédales.

Bien entendu, le bon Dieu, qui fait systématiquement ce que personne ne lui demande, à l'exclusion de tout le reste, en profita pour attirer les poules, qui se présentèrent à la brèche, terriblement enragées. Elles se battirent pour savoir qui pénétrerait la première, s'entrégorgèrent au milieu des vocalises du tronc dans son fourgon, tandis que Monteanu, à ce nouveau spectacle, oubliant de redonner l'arme au professeur, portait ses mains à ses tempes et rajoutait de sa voix à la cacophonie générale en l'envoyant explorer des octaves inracontables.
Et tout ce chahut fut soudain écrasé, comme réduit au silence, par la plus titanesque gueulante de toute l'histoire de notre planète. Kirchweger faillit en tomber dans les pommes ; ça réveilla même Varga qui se remit debout, tandis que toutes les vitres explosaient sous la puissance d'un son à faire fuir des mammouths. Ah bon sang, ce train n'était vraiment pas silencieux !
Stefan émit le désir de savoir ce qui produisait un tel son. Il était bien le seul. Kirchweger, que la stupidité enrage, allait exploser en imprécations bien senties, quand l'auteur de ce bruit inquantifiable se faufila par l'orifice, encadré par les gallinacés.
Tout se tut. Même le tronc. On entendit la pluie se remettre à tapoter paisiblement sur les parois. Kirchweger observa le nouvel arrivant, et fit le compte de ses cartouches. Il n'en avait plus tant que ça, finalement.
« Monteanu, dit-il. Je vous prierai de tirer sur Stefan. Il n'est plus temps d'espérer se sauver. Nos ennemis sont trop nombreux, et trop coriaces. Il s'agit maintenant de nous éviter une mort affreuse. Comprenez-vous ce que je vous dis ?
— Parfaitement » répondit l'autre, soudain très calme. Il se tourna vers Stefan. Celui-ci acquiesça d'un signe, salua son patron, et mourut d'un coup de feu en pleine figure.
« À moi, maintenant, s'il vous plaît. Vite ! » Monteanu se retourna vers Kirchweger, et, sans une once d'hésitation, l'envoya étudier chez Saint-Pierre. Puis il se colla le revolver sur la tempe, appuya sur la détente, et l'on entendit : « clic »...
Il y avait bien quelque part d'autres cartouches, mais il ne savait plus où. Alors, il contempla, accroupie au milieu des poules, toute sanglante de récents massacres, la goule blême et chauve qui le regardait avec des petits yeux sournois de chimpanzé en maraude... Le soldat... Le jeune inconscient qui avait démoli un volet, jadis, dans un autre temps. Monteanu, fasciné, le regarda qui rongeait négligemment son propre bras gauche.
Le manducator poussa encore un de ces hurlements dont il avait le secret ; et ce cri, massif, presque solide, contenu à l'intérieur du wagon, rendit sourd Monteanu tandis que Varga, insensible à tout, marmonnait extatique un latin de cuisine qui le faisait rire. Alors, dans une grande envolée de poules, la goule chargea.
« Ça, c'est embêtant » songea Monteanu. Puis ce fut l'enfer tout rouge.

VIII

Quand le soleil se leva après cette nuit de débauches, le virus s'était répandu par tout le train, et cravachait maintenant de nombreux hôtes. Ceux-ci, en passe de tourner vampires, découvrirent qu'ils étaient isolés au milieu d'une espèce de mer.
Quelques-uns sautèrent à l'eau, dans l'intention floue de rejoindre la forêt. Ils se noyèrent, et leurs virus, ne pouvant rien faire dans ces corps-là, moururent en grandes quantités.
D'autres restèrent comme des idiots debout sur le train couché, et pelèrent au soleil. De très rares spécimens, qui, par accident, n'avaient pu sortir ou n'en avaient pas senti le besoin, dormaient dans les porte-bagages, la tête seule émergeant de l'eau. Lorsque le niveau de la rivière grimpa encore après un nouvel arrivage de crues, ils se noyèrent à leur tour.

Aussi, lorsque, à la fin de la semaine, les eaux commencèrent à baisser, et que les militaires purent enfin intervenir, il ne restait presque plus rien du phénomène, et les quelques traces subsistantes furent incendiées. Ce fut la dernière fois que l'on entendit parler de vampires en Transylvanie. Quelques années plus tard, la première guerre mondiale éclatait, et l'Empire d'Autriche-Hongrie eut beaucoup d'autres soucis.

Cependant, un fait, tout de même, comme un indice, semblerait indiquer que le virus n'était pas tout à fait détruit. En 1916, dans la vallée de l'Olt, précisément à l'endroit exact où Kirchweger et ses assistants avaient commis leur méfait en déterrant le premier nosferatu – la pauvre jeune fille – il y eut, entre le 26 et le 29 septembre, une bataille violente mais brève qui opposa les chasseurs du Deutsches Alpenkorp Edelweiss, général Kraft von Dellmensinger, à l'armée roumaine, qui défendait là sa frontière.

Et voilà ce qui s'est produit : d'abord, tout le monde s'accorde à dire que cette bataille fut gagnée beaucoup trop facilement. Les Allemands, qui étaient vainqueurs, en pénétrant, le 29, dans la Rotenturm Pass, découvrirent un spectacle inconcevable. Partout des armes, des sacs, des cadavres de chevaux, des canons, des réserves de munitions presque intactes. Partout des blessures horribles, des démembrements comme si un démon pervers s'était amusé à recombiner les cadavres autrement. Plus on avançait vers la Tour Rouge, plus on voyait de ces morts effrayants, alors même que les impacts d'obus se faisaient de plus en plus rares.
Au pied même de la tour, il n'y avait pour ainsi dire plus aucune trace de la guerre, ni impact ni cratère, tandis que les cadavres, par talus entiers, y gisaient disloqués d'une manière qui faisait éprouver que c'était là une des portes menant aux fosses de l'Enfer.

Pour finir, les Edelweiss prirent possession de la zone, et se répandirent dans le nord de la Roumanie, où ils rencontrèrent de nouveau une résistance qui peu à peu se mit à croître, jusqu'à ce que les deux camps, qui ne se voyaient jamais correctement dans ces vallées profondes, et donc ne pouvaient se canonner, en vinssent à organiser des chasses à l'homme aux flancs des collines ; les Allemands en maraude sur les crêtes, les Roumains dans les pentes, au milieu des moutons.

Mais la débandade de la Rotenturm Pass ne fut pas oubliée ; ni par les uns, ni par les autres. Je pense, pour ma part, que les Roumains, qui ne sont pas plus pétochards que n'importe qui sur cette planète, et qui étaient en position, à la Tour Rouge, d'infliger de très sévères coups à l'armée allemande, ne l'ont pas fait et se sont enfuis parce qu'on les a attaqués, et décimés, depuis l'arrière. Et je présume que l'assaillant, ou plutôt les assaillants, étaient des rejetons, de deuxième, troisième ou quatrième génération, d'un être contaminé par une certaine jambe, celle-là même qui manquait au corps qu'avaient exhumé jadis Kirchweger, Jonas et l'ami Stefan.

Peut-être y avait-il eu deux équipes. Une officielle, celle de Kirchweger, qui avait glorieusement tout foiré, visible et attirant toute l'attention ; et une autre, secrète, noire, qui aurait, pendant toutes ces années, implanté et entretenu un réseau dormant de combattants déjà morts. Imaginez ceci : dans des caveaux oubliés, au cœur d'une antique forteresse enterrée au fond d'une vallée gardée par les ronces et semée de toutes sortes de pièges à ours, reposent les vampires, tandis qu'autour de leurs tombes s'activent, silencieux, ombres parmi les ombres, les nécromants de l'Empire.

 


A.E.Berger
Rennes, juin 2010