LES MUTANTS
En ce moment, j'étudie pour mon plaisir les variations
de sculpture, de motifs, de forme et de couleurs, chez deux groupes voisins
de coquillages, que l'on trouve : l'un depuis les îles Anglo-Normandes
jusqu'au Sahara, en passant par la Méditerranée toute entière ;
l'autre depuis le nord-ouest du Maroc jusqu'au Gabon. Les aires de répartition
se recoupent entre Casablanca et, semble-t-il, Dakar. Dans cette zone,
les deux groupes cohabitent sans aucune difficulté : ils vivent
aux mêmes profondeurs, et broutent sur les mêmes cailloux. Nous avons ainsi deux ensembles qui varient de façons
résolument différentes ; les uns sont, en local, de vrais
Arlequins, tandis qu'ils gonflent et dégonflent, s'allongent ou
se ratatinent d'une région à l'autre ; les autres forment
des tribus très homogènes, uniformes, et qu'on aurait de
la peine à différencier des tribus immédiatement
voisines, bien que, d'un bout à l'autre de leur aire de répartition,
les différences apparaissent de manière flagrante. Les mutations sont ici à l'œuvre, sous le processus de la descendance avec modifications. Une mutation, c'est une altération d'un bout de code : une protéine qui change, et plus rien ne sera comme avant. La plupart du temps, une mutation n'a pas de sens dans le contexte : une main à six doigts alors que depuis des millions d'années cinq suffisent ; un troisième œil au-dessus du nez, et qui voit mal ; des ongles qui cassent systématiquement malgré tous les régimes. Mais, de temps à autre, survient une variation qui est comme une splendide réponse à un choc soudain dans l'environnement. L'histoire de la phalène du bouleau est assez
connue. Il s'agit, en l'espèce, d'une modification de la teneur
en mélanine des ailes de l'animal. Typiquement, on distingue deux
formes, qui sont deux extrêmes : une forme claire, où le
papillon arbore une magnifique robe argentée rehaussée de
dendrites noires, et une forme sombre, où tout l'argent a disparu
sous l'anthracite. Il est probable qu'à l'origine, la phalène
ait porté d'autres couleurs, au gré des mutations, mais
c'est maintenant l'argent moucheté qui règne, et ceci nous
dit une chose : une mutation ne prend de sens que lorsqu'il y a danger
de mort à ne pas en bénéficier, c'est à dire
quand un phénomène extérieur sélectionne. La nature est sourde, elle n'a pas de programme ; ainsi
a-t-elle toute liberté de faire, ne s'inclinant devant ni bien
ni mal, puisque seules règnent les statistiques. Par le simple
automatisme des mutations, en association avec un phénomène
filtreur tout aussi automatique, une espèce évolue. Dans
les forêts polluées, les gènes des phalènes
noires se répandent. Bien sûr, à chaque génération
nouvelle, les cartes sont rebattues ; cependant, à chaque tour,
un léger avantage est donné, par le jeu de la dispersion
génétique, aux survivantes de la partie précédente.
Ainsi, par simple inertie algorithmique, en quelques pontes, presque toutes
les phalènes deviennent noires.
II Ainsi les mutations permettent-elles d'opposer aux changements
écologiques des réponses parfois appropriées –
et voilà qui est bon pour l'espèce. Ensuite, la chasse aux
mutants, autre facteur traditionnel de sélection (exemple :
l'assassinat par la mère canari de ses oisillons albinos, interprétés
comme intrus), et leur incompatibilité naturelle avec l'environnement
existant, permettent-elles d'assainir l'arbre de l'espèce en arrachant
une grande partie de ses rameaux divergents, en purifiant la troupe de
ses variantes inadaptées, tout en endurcissant certains individus
qui, pour d'inexplicables raisons, et malgré leur mutation, vécue
ou présentée a priori comme néfaste et aberrante,
auront résisté, et survivront. Un bémol, toutefois : de nombreuses espèces
sont très tolérantes, ou ne se formalisent pas. Ainsi mes
escargots du nord n'en font-ils pas tout un plat si, dans une ponte, naît
un individu à rayures au milieu d'une troupe de marbrés.
Tout dépend des enjeux. Prenons le cas du chat européen
dit « bicolore » : c'est le noir et blanc commun
avec des yeux verts-jaunes, une de ces innombrables branches du groupe
dit « de gouttière ». Les mamans bicolores
ne tuent pas les bébés qui présentent des dessins
bizarres, ou une robe presque unie ; à vrai dire, elles s'en fichent,
contrairement aux canaris.
III Ce n'est pas tout ! Dès qu'on touche au domaine
des humains, ou que les humains s'en mêlent, la vie des bêtes
et des plantes prend des aspects inattendus. Puisque nous parlions de
vaches, sachez que ces demoiselles adorent par dessus tout passer à
la lustreuse, qui est une espèce de car-wash automatique pour ruminants,
sauf qu'il n'y a pas de mousse, et que ça brosse le poil au lieu
de le mouiller. C'est donc un cow-brush. C'est nouveau. Ça plaît
beaucoup. Il n'en est pas de même quand l'initiative vient de l'intérieur du groupe. Tout le monde connaît ces macaques japonais qui vont laver leurs fruits à la plage. Cette habitude, qui a été initiée en 1950, s'est transmise et dure encore. On parle à ce sujet de naissance d'une tradition. Et ce n'est pas la seule, car les macaques sont pleins de surprises : figurez-vous qu'en Indonésie, on a vu naître et se répandre une technique de manipulation d'un bâton utilisé comme extension à la main, pour décrocher ce qui pend trop haut. Chaque troupe a aussi sa façon de s'épouiller, qui n'est pas celle des voisins immédiats. Voilà qui nous rappelle l'isolation dans laquelle vivaient les humains occidentaux, il n'y a pas deux siècles, avant l'apparition des communications de toutes sortes. Un exemple parmi d'autres : au sud de la Bretagne, il y a une île où les hameaux, distants tout au plus de cinq-cents mètres les uns des autres, étaient, au dix-neuvième siècle encore, si isolés culturellement que l'on pouvait, dit-on, reconnaître à quel groupe appartenaient deux jeunes amoureux rien qu'en regardant la façon qu'ils avaient de se tenir par la main ! Ce qui est à peine imaginable aujourd'hui. Stephen Jay Gould a parlé, à notre sujet,
de « fertilisation culturelle croisée » :
on écoute du rock japonais tout en arborant d'impressionnantes
dreadlocks, on est fana de mangas et de soccer, on bouffe chinois et on
pense américain. Je songe à la France, ensuite, qui est,
au fin bout de son continent, l'ultime territoire où toutes sortes
d'invasions se sont entassées, et comme fondues les unes dans les
autres. Les mots de notre langue l'attestent.
V Prenez garde au mutant ! C'est un fait que, jusque dans
leurs façons de se comporter, les initiateurs de nouvelles pratiques
ou attitudes passent, au mieux, pour de joyeux farfelus ; mais en général
on leur envoie la police. Autre exemple de canarisme aigu : quand j'étais
petit, il était absolument impossible de parler de certains sujets
comme le réchauffement climatique, la pollution, la destruction
de la couche d'ozone. Ceux qui démontraient, chiffres à
l'appui, l'imminence possible d'une série de catastrophes d'envergure
planétaire, étaient renvoyés à leurs fromages
de chèvre et à leurs carottes bio. Quand ils manifestaient,
on contaminait leurs défilés avec des provocateurs, après
quoi on les matraquait, on les embarquait au poste, et les tribunaux leur
tombaient dessus comme on tombe sur les aborigènes : avec
une digne, noble et intransigeante sévérité. Non
mais ! Bande de drogués ! L'irruption de la télévision, celle du téléphone, celle de l'automobile, furent, tour à tour, de puissants facteurs de changements qui engagèrent des mutations dans des pans entiers de l'activité humaine. Internet, qui offre à qui le veut la possibilité de travailler où il l'entend, et qui permet à des cerveaux séparés par d'immenses distances, comme nous le sommes, ici à ELP, d'œuvrer de concert sur un même projet ou de s'intéresser à un même sujet, cet Internet adoré, huitième merveille du monde, est en passe de remodeler complètement nos pratiques d'acquisition, de partage et de développement du savoir ou de l'art. Bien sûr, réfléchir ou créer prend toujours autant de temps, et les séminaires mériteront encore longtemps leur nom, mais les sentiers se dégagent aujourd'hui à des vitesses de démon ! La culture ! Quelle chose étonnante... Les mutations ne cessent jamais. Un jour, il poussa un début de cerveau à un organisme, et ce fut la création d'un règne immense. Au hasard des sinuosités du destin, l'évolution engendra des espèces animales (c'est à dire qui bougent, qui se dirigent en transportant leur corps) de plus en plus complexes : et volà aujourd'hui des Mollusques qui rampent, des Vertébrés qui galopent, des Arthropodes qui crapahutent.
VI Voici ce que je me dis, les soirs où la tempête
rugit et que les flots montent. Les soirs de grande tourmente où
l'on sent que le marteau peut s'abattre. Voici mon examen de conscience : Et puis, le temps passant, des cerveaux, au sein de certains
genres, eurent tendance à grossir, le diable sait pourquoi. Avec
l'accroissement de taille, d'innombrables espèces butèrent,
et ce n'est pas pour nous surprendre, contre un nouveau seuil, qui était
lié à la gestion épouvantablement difficile d'un
organe devenu aussi puissant, aussi vaste, aussi gourmand, et aussi polyvalent.
Alors, chez certains mutants, se déploya peu à peu un système
tout neuf, un contrôle global du cerveau par lui-même, complètement
virtualisé, une sorte de bureau comme on parle de bureau à
propos de ce qui fait la surface des systèmes d'exploitation de
nos ordinateurs : l'interface, avec ses icônes, entre l'opérateur
et les arcanes de la machine. Un tableau de bord, aurait-on dit dans les
années cinquante à quatre-vingts du siècle dernier. Détection, équilibre, communication, locomotion, chasse, reproduction ! Anticipation des trajectoires, calcul, tromperies : tout est tellement plus simple quand c'est « Je » qui dirige. Imaginez une arborescence de modules divers, tous regroupés en classes gérées par des sur-modules dont l'action est commandée depuis de simples boutons sur un tableau de bord qui est, tout simplement, « vous » ! C'est une vision des choses qui m'est venue il y a quelques
années, en réfléchissant entre deux pages d'un ouvrage
d'Alain Berthoz : Le sens du mouvement, paru chez Odile Jacob. Voilà
qui donne le vertige les premières fois : la conscience en tant
qu'ultime mutation ?! Un humain se fait mal : Ah ! dit-il, « mon » doigt, « ma » main, « mon » mollet ! Et le chien : Ouah, « ma » queue, « ma » truffe, « ma » pauvre papatte ! Et parlez-nous de liberté après ça ! Je pense donc je suis ? Hah !
VII Imaginez des gens, enfermés dans de puissants
châteaux, isolés les uns des autres par tout un monde de
steppes, de forêts, de ronces et de marécages. Ils communiquent
d'un château à l'autre par des signaux : optiques, audio,
on s'en fiche... Jamais ils ne se rendront visite, jamais ils ne se toucheront
autrement qu'en rêve – et encore n'en rêvent-il
même pas, ils ne sauraient concevoir une telle rencontre... Voici
nos ghosts. La magie opère, qui veut à toute force que nous nous identifions à nos corps au point de ne jamais faire la différence entre eux, les corps, et « nous », les ghosts, qui les chevauchons sur notre cerveau qu'on va jusqu'à prendre pour une selle. C'est ainsi que lorsqu'un nerf signale une petite démangeaison facilement effaçable d'un coup de grattouille sur la peau du dos, on dit « il faut que je me gratte »... bien que l'on soit en droit de se demander qui, bon sang, l'on peut bien gratter en cette occasion, et qui gratte... Autres façons de dire, que nous employons indifféremment alors que le sens est tout autre : « je me gratte le dos », « gratte-moi le dos s'il te plaît », etc. Car enfin l'on sait bien que le dos n'est pas soi... Mais il n'en reste pas moins que « soi », chez presque tout le monde, c'est surtout le corps. « Tu me fais mal, arrête ! » Tandis que moi, simple petit ghost un tantinet éberlué
par cette façon d'interpréter ma vie, je pense (grâce
aux capacités stupéfiantes du cerveau qui m'a créé,
bon sang, qui m'a créé !) je pense que je ne suis pas...
C'est à dire que je ne suis pas mesurable, ni même tangible,
et que mon existence est toute entière dépendante d'un groupe
de neurones que, paradoxe, je ne sais même pas contrôler consciemment
! Mais alors, où est l'âme immortelle ?
Nulle part, me dis-je, malheureusement ; nulle part... Songeons avec
pitié à ces pauvres ghosts d'humains, engendrés par
des cerveaux assez puissants pour embrasser le temps, digérer le
passé et même concevoir la notion du futur – donc
celle de la mort. Il me semble inéluctable et parfaitement explicable
que ces avatars électroniques, passablement étonnés
d'être ainsi lâchés dans le vide, en viennent à
imaginer une vie avant ou après la mort, car eux-mêmes se
sentent tellement différents du reste de la matière vivante...
et pour cause, puisqu'ils ne sont pas organiques ! Quelle misère ! Tirons-en quelques conséquences pratiques, tant
qu'à faire, puisque, après tout, n'importe quelle métaphysique
en vient, tôt ou tard, à retomber sur terre, et se fait prescriptive,
voire, quand elle est bien vilaine, normative. Alors, oui, dans le cas où ce que j'entrevois
serait vrai, un peu de bienveillance les uns envers les autres ne serait
pas malvenue, ni hors-sujet. Comme dit l'autre : paix sur la terre
aux hommes de bonne volonté. Car on ne va pas, en plus, se faire
des embrouilles ? Si ? Laissons ces comportements idiots aux âmes faibles, à ceux que la mort terrorise au point de les rendre infects, méchants, tueurs, immoraux, « moi je », « moi d'abord », moi, moi, moi et encore moi toujours, et toi jamais ! Ne gravons point de rayures sur l'univers, nous ne sommes pas des vandales. Respectons les lois du groupe où nous vivons, tentons de les changer si nous les trouvons inadaptées, mutons comme nous pouvons, et, s'il n'y a pas, au bout, de dieu rémunérateur et vengeur, s'il est vrai que la justice ne sera jamais rendue, continuons, par pur amour de l'élégance, et parce que nous sommes forts, continuons à sourire. Continuons à nous tenir droits, debout jusqu'à ce que mort s'ensuive. A.E. Berger |