MINUIT MOINS UNE
« Honneur à ceux qui ne baissent
pas les yeux devant leur destin. »
Clémenceau
I
« Faites attention, la couverture ne tient
plus ». Le muezzin ouvrit le coffre et en sortit un livre,
un gros pavé de l'épaisseur d'un dictionnaire, qui commença,
fort à propos, par s'échapper de sa couverture. Le mufti
le rattrapa. « Je vois, dit-il. J'ai apporté une écharpe
pour l'enrouler ».
C'était un Coran splendide, une pure merveille. Reliés dans
un véritable carton toilé de vert scarabée, les cahiers
semblaient faits d'une matière naturelle ; peut-être
bien du papier. Une édition ancienne, visiblement, bilingue arabe-anglais,
du canon d’Al-Azhar.
« Et regardez, reprit le muezzin, les encres
ne bavent pas !
— Remarquable, chuchota le mufti, qui caressait les pages.
Remarquable...
— Eh bien voilà... Vous ne voulez pas passer la nuit
ici ?
— Et pourquoi vous ne devenez pas imam ? Comme ça le
Coran resterait ici...
— Parce que je ne sais lire ni l'arabe, ni l'anglais. Et personne
en ville n'ose prendre la place du mort ; c'est assez compréhensible »...
L'ancien imam s'était fait descendre par les Frères. Depuis,
personne n'avait eu envie de mourir en se portant volontaire. Un imam
« correct » arriverait sous peu, désigné
par les salafis qui avaient leur propre Coran, une version dite « de
combat », expurgée de toute traduction mollassonne,
pure comme l'acier. Ce livre-ci, s'il restait dans la mosquée,
serait brûlé. « Et j'aurai des ennuis, ajouta
le muezzin. Déjà que c'est moi qui chante...
— Comment ça ? Vous chantez vraiment ? Avec la voix
et tout ?
— Cinq fois par jour, je monte là-haut (il désigna
du doigt quelque chose au-dessus du plafond) et j'appelle. Que les gens
viennent ou pas, j'appelle. J'espère pouvoir continuer à
le faire quand leur imam correct sera ici ; ce sera ma manière
à moi de résister. » Il se mit à gueuler
dans la cave :
« Allahu akbar, allahu akbar, Aaa !...
— D'accord, d'accord, stop ! dit le mufti épouvanté.
Dites donc, les oreilles vont lui tomber dans le cou, au correct ! et
vous aurez la paix, je le prédis. Bon, je dois m'en aller. Je vous
remercie d'avoir appelé... Vous avez appelé où, au
fait ?
— Casablanca. C'est le seul numéro que j'avais ! »
Le vieux mufti médita quelques secondes sur la
vie moderne. Le muezzin, depuis une ville perdue au nord-est de l'Anatolie,
avait contacté les services centraux de Casa au Maroc : quarante-cinq
degrés de planète à traverser. Puis demi-tour : la
demande avait été transmise à Beyrouth, encore quarante-cinq
degrés. Des heures plus tard, Beyrouth avait contacté le
muezzin sur son portable : « on vous envoie quelqu'un »
et voilà, il était venu.
« Ce n'était pas difficile, dit le muezzin en regardant
ses pieds, on a une station montante derrière la gare routière.
Enfin... on en avait une, et puis elle a sauté il y a deux jours,
boum ! avec le cybercafé. Terrible ! Le gérant est mort
avec toute sa famille. De toute façon, plus personne n'y allait...
Pas fous.
? Oui alors c'est terrible, mais c'est assez fréquent... Symptomatique,
en somme. Ils se rapprochent. Bon, allez ! je m'en vais. Je suis parti »
décida le mufti. Ce livre lui brûlait les mains. Si jamais
les Frères l'interceptaient et découvraient ce qu'il transportait,
il était bon pour le fossé. Il fourra le Coran dans son
sac à dos, bien emmailloté dans son écharpe, et partit
à la recherche de ses chaussures. Il y avait un car pour Ankara
qui partait à vingt-trois heures, arrivée seize heures plus
tard à la gare du 19 Mai. Moins il restait ici, moins il risquait
de se faire remarquer.
« Vous ne voulez pas un petit café ?
— Non.
— Du thé alors ?
— Non.
— De l'eau !
— Non...
— Je vous raccompagne aux cars !
— Surtout pas ! On ne s'est jamais vus, comprenez-vous ? Où
est la sortie ?
— Ici... Attendez, j'ai des gâteaux. Je reviens de suite.
— Mais...
— Ne me refusez pas, patron. Deux secondes.
— Devriez apprendre à lire ! » cria le mufti
aux fesses de l'autre. Ce type avait du cran. Dommage qu'il se cantonnât
au rôle de muezzin. Il revenait déjà.
« Les gâteaux... Voilà, je suis
content ; vous êtes venu, le livre est sauvé. Et puis, moi,
apprendre à lire ? Non non non, c'est beaucoup trop tard.
— Merci. Maintenant, je fuis, je me fais ombre, personne ne
me voit. Adieu !
— Merci !
— Merci ! »
II
Depuis cinquante ans, Dieu se retirait du monde. La
preuve en était donnée, pour qui avait des yeux, par tous
ces Corans qui ne trouvaient plus de lecteurs et que l'on rapatriait en
zone calme, cependant que les salafis gagnaient du terrain partout, avec
leur saleté de bouquin prétendument authentique, avec leurs
bombes, leurs armes, leurs fedayin, leur infernal drapeau vert.
Depuis cinquante ans, la guerre faisait rage depuis l'Iran jusqu'au Maroc,
depuis le Kazakhstan jusqu'en Autriche. On l'appelait la guerre grise.
Les Russes, les Syriens, Israël, l'Iran, le Golfe, la Somalie, l'Égypte,
l'Algérie, l'Ukraine, la Turquie, la Bulgarie ; l'OTAN, et
bien sûr la Chine. Et les USA.
Des attentats, des villages rasés, une guerre
civile continuelle à l'échelle de deux continents ; des
avions qui s'écrasent, des trains qui sautent, des minarets qui
s'envolent, des missiles qui tombent. Une pluie grise de cendres et d'acier
pulvérisé, des averses de béton concassé.
Dieu se retire, et la nuit vient.
Dieu se retire. En l'espèce, des Corans anciens, des vieilles Bibles
Coptes, des rouleaux Juifs, récupérés parfois in
extremis par des sauveteurs en robe ou en soutane, voire en bleu de travail,
tandis que le territoire des combats s'étendait, mâchonnant
petit à petit le monde des humains.
Tout ces ouvrages finissaient sur le mont Athos, à
la Grande Laure, dans le vaste Œkoumenicon de Saint-Athanase, dont
le linteau d'entrée portait cet extrait de Jean, 17 : « afin
que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi »
en trois langues : le russe, l'anglais, l'arabe, en plus du grec ancien.
Se tenait là un extraordinaire amas de chercheurs, intellectuels,
religieux de toutes confessions, avec même des femmes, prêtresses
d'Afrique ou d'Europe occidentale, qui avaient leur propre étage
toutefois. Mais le réfectoire, les cafétérias et
les salles de méditation étaient mixtes. Scandale !
Afin de sauvegarder la pureté de ses mœurs, la République
de l'Athos – une sorte de théocratie en territoire Grec –
avait enkysté le vieux monastère, qu'un double mur de béton
isolait désormais du reste de la péninsule, avec chiens,
robots et crucifix conjuratoires de douze mètres de haut.
Le vieux mufti était crevé de fatigue,
de tristesse, de faim, d'ennui ; chaque Coran extrait avait été
une défaite de l'esprit, et il en avait sauvé cent-douze.
Combien de nuits exténuantes à être bringuebalé
dans de mauvais cars, sur les routes de Cappadoce, du Liban, d'Irak ou
de Jordanie ? À Ankara, il avait appris qu'il n'y aurait pas de
trains pour Istanbul : la ligne était coupée. Il avait trouvé
un camion qui transportait des sacs de ciment, plus douze cages de poulets
et dix valises appartenant à deux passagers Azéris. Il fit
le troisième, pour deux-cents euros payables à l'arrivée
à Florya-sud, devant l'ancien aéroport civil transformé
en centre de transit pour l'Europe, un cube immense où grouillait
jour et nuit une masse considérable d'humanité à
la recherche d'un asile contre la folie.
Il passa là huit heures à piétiner au milieu de la
foule, dans les cris et les hurlements des vendeurs de nourriture qui
faisaient comme une haie vociférante de bras tendus au bout desquels
s'agitaient des billets, des sachets de plastique qui contenaient quelques
glaçons barbotant dans un liquide trouble, des moitiés de
citron, des figues. Le sol était jonché de papiers et de
crottes étalées, on clapotait dans le sang, l'urine, le
vomi. Tous les cent mètres, sur une estrade avec parasol, se tenait
un soldat avec un chien de combat.
Les guichets se rapprochaient peu à peu, jusqu'au
moment où il put enfin souffler à l'ombre d'un auvent, pendant
les trois minutes que dura sa fouille.
L'extraction du Coran lui coûta encore cinquante euros de bahsis,
le tarif habituel. La navette jusqu'à la frontière : dix
euros ; le ticket de siège : cinq. Une ultime bouteille d'Évian
pour ne pas tomber raide cuit pendant le trajet : trois, mais c'était
une 50cl premium, qu'il s'empressa de vider avant l'embarquement, après
quoi il ne sut quoi faire de l'emballage.
Trente-sept heures après avoir quitté
le muezzin, il se présentait enfin au check-point de Feres, à
la frontière entre la Grèce et la Turquie, entre l'Europe
et l'Asie. Il avait dormi – très mal – six heures en
tout et pour tout, et sa patience était à bout. Pour passer
le temps, il se récitait des sourates entières, les yeux
clos, le visage fermé et triste ; on aurait dit un Christ à
la descente de croix. Debout titubant dans une file, il avançait,
trainant son sac à dos sur le goudron brûlant, immergé
dans ce bruit de mer que font des milliers de gens las dans un hangar,
qui attendent que des portes s'ouvrent, et se taisent.
Les portes s'ouvrirent.Tout de suite, le vacarme. Les
huit files dans le hangar se mirent à pousser très fort
tandis que montaient les cris, les supplications. Des chiens se mirent
à aboyer comme des fous sanguinaires, des soldats hurlèrent,
les gens se pressèrent contre les barrières, les files se
transformèrent en serpents ondulants dont la tête, écrasée
contre le fond, s'étalait, hérissée de membres qui
brandissaient des sacs, des valises, des bébés, et les visas,
les précieux visas.
Tout au bout, au cœur même du boucan, se tenait un fonctionnaire
immobile et serein, entouré de gros bras qui jouaient du tonfa
sur les têtes des immigrants. À cet endroit, chaque file
se scindait en deux : à droite, les recalés, qui filaient
entre deux haies de flics habillés de noir et d'argent ; à
gauche, ceux qui auraient le droit de montrer patte blanche s'enfonçaient
dans un tunnel ouvrant sur une immense place en béton.
Personne ne savait en vertu de quels critères on finissait à
droite ou à gauche, avoir des papiers n'étant même
pas utile à ce stade du tri.
Une question de faciès, et d'âge aussi, semblait-il.
À l'extérieur, un village entier se collait
aux barbelés : c'étaient les passeurs, qui, par des souterrains,
des poubelles, des égouts, ramenaient leurs clients en amont du
hangar, pour un nouvel essai. Ces choses-là étaient tolérées
: après tout, l'on était encore, de ce côté-ci,
en Turquie, où l'on sait être un peu humain, n'est-ce pas,
tandis qu'en Europe, de deux choses l'une : soit l'on est corruptible,
soit on ne l'est pas du tout.
Quand vint son tour, le vieil homme jeta sa bouteille
vide dans une poubelle, signe qu'il était civilisé ; il
leva les bras en l'air pour la fouille corporelle sans qu'on eût
à le lui demander, signe qu'il était un habitué ;
il ne regarda jamais personne dans les yeux, qu'il tint fixés sur
la poitrine du fonctionnaire, et surtout, il s'abstint de supplier ou
de baragouiner des bobards. Le type du pré-filtrage était
dans un bon moment, il laissa passer ce mufti si poli, lequel inclina
la tête en remerciement, et fila vers la douane, au bout du tunnel,
tirant son sac.
Dehors, la clarté des projecteurs tirait des ombres
triples au pied des gens ; le soleil se cachait derrière une
couche de nuages ventrue et plissée, d'un violet d'ecchymose, et
il bruinait. Sous un dais trônaient trois fonctionnaires de l'Immigration
et deux douaniers : fouille des sacs, détection de métaux
et d'explosifs, inspection minutieuse des papiers, du carnet sanitaire,
des tampons ; recherche de drogue, interrogatoire en anglais. Le
halètement des chiens faisait une basse rythmée au claquement
des questions ; le mufti n'aimait pas ces bêtes, des rottweilers
à l'haleine chaude qui voyaient en tout être de la viande
sur pied, et n'obéissaient qu'aux robots.
Partout des soldats, dans ces treillis à motif béton qui
étaient le signe distinctif de ce siècle où les armées
combattent dans les espaces suburbains. Sur sa gauche, il vit un groupe
de gens accroupis, entourés de flics, les mains sur la tête.
Un sergent hurlait et gesticulait, marchant à grand pas devant
les prisonniers, brandissant une photo porno format A3, où l'on
voyait une Levantine se faire mettre par des Aryens. Le message était
assez clair. Les hommes, par terre, détournaient le regard avec
un profond dégoût mêlé d'humiliation. Une haine
brûlante roulait derrière les visages.
« Voilà un des nombreux endroits où l'Europe
forme les terroristes, murmura l'homme qui suivait le mufti. Ceux-là
sont bons pour le camp ; et quand on les relâchera, ils seront des
loups... C'est quand même des sacrés connards, ces cognes...
— Aha » répondit le vieillard, sans se mouiller.
On ne sait jamais à qui l'on parle.
À cet instant, le ciel fut déchiré par l'irruption
de quatre chasseurs en formation, des Hueng kasakhs, reconnaissables à
leurs deux réacteurs situés bas sous l'empennage. Ils virèrent
au sud-ouest au-dessus de la vallée et disparurent dans un grondement
volcanique qui roula longtemps parmi les montagnes. Puis il y eut, dans
cette direction, des éclairs jaunes et bleus, stroboscopiques.
Les chasseurs revinrent, passant au sud de Fares. Ils n'étaient
plus que deux, qui lâchaient des artifices éblouissants dans
leur sillage. Ils étaient suivis à deux secondes par de
petites flèches grises. Tout ce joli monde disparut vers le golfe
de Saros. Il n'y avait rien à comprendre.
La douane enfin franchie, le vieux mufti commença
à respirer. Il s'avança vers le terminal des taxis, cherchant
son portefeuille dans sa poche ventrale. Il y avait six files de voitures.
Il se mit dans la queue pour Thessalonique. C'était la plus chargée,
et pourtant ce n'était pas la plus bruyante ; une petite foule
de braillards allait et refluait autour de l'accès à la
file pour Plovdiv ; des soldats accoururent, préparant leurs matraques.
Une espèce de géant blond roux à la barbe de pirate,
venu d'une autre file, se mit en devoir de traverser celle-ci à
grands coups de poings ; il hurlait plus fort que tout le monde, envoyait
valser les importuns, bousillant des valises, éventrant des sacs.
Derrière lui vint un cheval blanc, dont la peau, sur le flanc droit,
pendait, laissant voir la chair sanguinolente. Le silence se fit sur son
passage.
Cette apparition fut comme un grand mystère. Le vieux mufti, qui
voyait partout des signes, et comprenait que Dieu, par le truchement du
monde, lui chuchotait des choses, prit cette vision pour un avertissement ;
il en conclut qu'il allait mourir.
Du reste, il le sentait venir depuis longtemps. Avec
ça, son bagage était vite fait : trois lignes dans
une liste, et encore, bien petites. Lui-même était remplaçable.
Ceci lui conférait un inestimable sentiment de liberté.
La seule chose qu'il devait finir absolument était d'apporter ce
Coran à l'Œkoumenicon ; après quoi, il pourrait se
laisser aller. Il en avait plus qu'assez. Regardant en lui-même,
il se rendit compte que, depuis au moins deux semaines, il ne tenait plus
que par la force de sa volonté, et celle-ci commençait à
faillir.
III
Le taxi était un monospace Mercedes qui avait
dû faire trois guerres ; quatre places étaient prises, et
le bagage débordait sur le toit comme une vilaine hernie. Le vieil
homme s'insinua dans le cockpit après avoir marchandé un
siège pour Iraklitsa. Après lui vint une grosse dame Arménienne
avec un ventilateur à piles. Tous deux passèrent le voyage
à se sourire, à grignoter des raisins secs, et à
s'envoyer des courants d'air dans le cou. C'était mignon tout plein.
Il n'avait plus été aussi espiègle depuis sa petite
enfance. Il mettait cette humeur fleurie sur le compte de sa fin prochaine.
En somme, il s'éloignait, et se prenait au sérieux encore
moins que d'habitude.
Arrivé au port, il apprit qu'il n'y aurait pas de bateau pour l'Athos
avant le lendemain neuf heures. Il trouva un banc près de la jetée,
mit le Coran sous sa robe, le sac sous sa tête, et s'endormit jusqu'à
trois heures du matin, heure à laquelle sa vessie le réveilla
pour la première fois depuis Ankara. Lui qui pissait d'ordinaire
six à huit fois par jour, il comprit qu'il était déshydraté.
Après avoir arrosé un buisson, il voulut boire, mais tout
était fermé, et il ne vit de fontaine nulle part. Il attendit
le matin assis sur son banc, à voir dans la nuit défiler
des sourates, et des gens du passé. Le bateau fut à quai
à huit heures.
Il monta, prit un café-loukoum, acheta un paquet de cigarettes
pour la première fois depuis quinze ans, en alluma une, manqua
s'étouffer, et sentit son cœur s'emballer d'une manière
qui l'effraya. Vite, il jeta la clope par dessus bord, comme si par ce
geste la mort allait hésiter et attendre encore un peu.
Le bateau, qui redémarrait son moteur juste à ce moment-là,
éructa un affreux nuage de fumée noire dans l'air calme
du petit matin, produisant un terrible bruit de ferraille qui tousse et
crache ses boyaux, typique du ferry au réveil dans la Méditerranée
orientale. Le vieux mufti écouta les efforts de la machine avec
une compassion significative : quand les vieillards, de chair ou d'acier,
s'engagent dans une nouvelle mission, c'est toute une affaire, d'abord,
pour les mettre en branle. Des moines montèrent, noirs fantômes
aux longues barbes, l'oreille collée au téléphone.
En s'asseyant, l'un d'eux renversa un sac plein de crucifix qui allèrent
se planquer sous les sièges.
IV
« Cette vie n'est pas vraiment une plaine,
songeait le mufti ; pourtant j'ai l'impression d'avoir couru tout du long...
Il y a deux jours, j'avais vingt ans ! »... Le chemin
était raide. Le soleil tapait dur, la sueur giclait en cascades,
les souvenirs remontaient à la surface, en foules pressées.
Il avait débarqué vers midi à Nea
Roda. L'Athanase, une petite navette fonctionnant au Diesel, était
venu le chercher, et l'avait laissé au port du monastère.
Il avait regardé en l'air, envisagé la pente et les murailles
tout au loin dans le ciel, soupiré et soulevé le pied gauche
pour le reposer un petit peu plus haut que le pied droit, lequel ne savait
pas encore ce qui l'attendait.
Une heure plus tard (à son âge, on n'est plus très
rapide), brûlant de chaleur et près de tourner de l'œil,
il s'affalait à l'accueil de l'hôtellerie, et n'arrivait
plus même à bouger un bras.
Il resta là à refroidir pendant vingt bonnes
minutes, puis un moine l'aida à monter les escaliers – monter
encore – jusqu'à sa chambre dont la petite fenêtre
irradiait de chaleur. Incapable de faire autre chose, il s'écroula
tout habillé, dormit jusqu'au lendemain, ratant les offices, et
se fit bouffer par les moustiques.
Le dernier matin de son existence, le vieux mufti, qui
n'avait plus mangé correctement depuis Ankara, entreprit, au réfectoire,
de faire du scandale. Il demanda trois fois du gruau et vida quatre verres
de jus d'orange. On n'avait jamais vu ça. On ne le verrait plus.
Ce matin, tout ce qu'il faisait serait unique.
Il descendit à la bibliothèque, qu'on avait déménagée
dans la montagne, à vingt mètres sous le cloître,
pour y conserver les trésors à l'abri des flammes et des
attentats, toujours possibles. Au troisième sous-sol, il franchit
le sas du département de l'Islam, extirpa son Coran, le démaillota,
et le claqua d'un grand coup sur le comptoir de l'accueil, faisant sursauter
le moine qui pianotait derrière.
« Turquie ! beugla-t-il. Refahiye, extraction d'un Coran édité
en... bougez pas, 1442 de l'Hégire, bilingue anglais-arabe, dos
à refaire, couverture à recoller, quelques rousseurs, huit-cent-douze
pages... Vous ne notez pas ? Non... Qu'est-ce que c'est que ça
? C'est nouveau !
— Vous remplissez cette fiche. Voici un feutre, et là-bas
il y a un siège et même une table. À tout à
l'heure. »
Le département de l'Islam, et avec lui, ceux de
la Chrétienté orientale et des Études Juives d'Europe
centrale, sans oublier les salles dédiées au monastère
lui-même, occupaient quatre vastes niveaux dans la roche. En plus
des salles de lectures, il y avait, pour chaque département, une
cafétéria, et une salle de méditation éclairée
par une longue paroi-écran qui projetait une image de la mer prise
depuis les toits. Lorsque le soir venait, la Méditerranée
y devenait d'un bleu éteint, métallique ; les nuages
s'embrasaient, et les chercheurs, les moines et les muftis qui, passaient
là-devant, ombres chinoises sur des fonds incendiés, s'arrêtaient
pour contempler. Le matin, c'était une splendeur grandiose.
Depuis cinquante ans, la Grande Laure recueillait les plus précieux
documents des religions monothéistes, les escamotant sous le nez
des armées, des milices, des factions de tout poil. Comme un grand
organisme dans lequel le sang refluait vers le cœur, le réseau
œcuménique du Livre récupérait les ouvrages
les plus magnifiques, quitte à les voler dans les musées,
d'ailleurs, quand le besoin s'en faisait sentir. La nuit venait, sombre,
qui verrait les extrémismes s'affronter, et tomber sur les modérés.
Il convenait de ne pas bêtement s'offrir en pâture, et de
retirer les billes qui pouvaient l'être. Dans la mesure du possible,
des copies de piètre qualité étaient laissées
sur place, en de nombreux exemplaires, en échange des originaux.
Le cas de la mosquée de Refahiye, cependant, montrait qu'il n'en
était pas toujours ainsi. Le mufti n'avait rien laissé derrière
lui, puisque, de toute manière, les Frères apporteraient
leur propre Coran – le fameux Coran de combat – lorsqu'ils
investiraient la ville. Ceci arrivait de plus en plus souvent.
« Voilà. Et maintenant, je vous laisse,
mon ami. Ah oui, je note le numéro de dossier... Sinon, savez-vous
qui est ici, à cette heure ?
— Il y a un moine blanc dont je ne me rappelle plus le nom,
il y a... voyons voir, le Père Bartholomée, et le recteur
de la mosquée de Bethléem. Et aussi, la Mère Maria
Venizelou... Ouh là là ! Mon Père ? Eh
oh ? Ça ne va pas ? »
Se faire appeler « mon Père » par un moine
orthodoxe Grec en charge de l'accueil au département de l'Islam
n'était pas une chose courante. Il fallait vraiment venir ici pour
entendre des trucs pareils. Ceci dit, le mufti ne se sentait pas d'humeur
à relever le bon mot, il blêmissait à grande vitesse,
tremblotait et commençait à baver. L'autre gicla de derrière
son bureau, empoigna le frêle bonhomme comme on fait d'un polochon,
et le convoya à grand pas jusqu'en salle de méditation où
il l'allongea sur une banquette face à la mer, un coussin sous
la tête. Alors seulement il bippa un infirmier, et partit chercher
du monde en salle de lecture, dérapant dans les virages.
Il revint avec la Mère Maria et un missionnaire, dans une grande
envolée de robes et de soutanes. Le vieux petit mufti fit signe
à la Mère de s'approcher, et lui chuchota sa demande :
dans la poche de poitrine, un mini-Coran. Au signet, si elle pouvait lire
le numéro indiqué... merci.
D'autres gens s'approchèrent. Le moine de l'accueil les fit s'écarter,
pour que le vieil homme pût voir, sur la paroi, la mer et les nuages.
Dans le silence, seulement dérangé par le grincement des
semelles sur le parquet ciré, on entendit la voix claire qui récitait
:
Or, Nous lançons sur le Vain, d'un jet, le Vrai
qui le meurtrit.
Et le Vain s'étiole.
« C'est tout ce que je vous souhaite »,
dit le mufti, puis il rendit l'âme. Maria Venizelou se signa et
referma le livre.
Clac !
A.E. Berger
Rennes, août 2008 |