MERLIN AU DIABLE

 

« Perfect por terrorisier inimics, mâ pit-être chavale moing fumar, no ? »
Merlin, devant son premier tractosaure

 

Mon avocat était découragé :
« Je récapitule. Vous ne faites partie d'aucun collectif d'aide aux étrangers en situation irrégulière, vous ne connaissez personne qui aurait pu vous conseiller, et, malgré tout, vous donnez asile à un sans-papiers sorti de nulle part, qui baragouine dans un patois ne ressemblant à rien de connu, sait à peine parler français, ne sait pas ce que c'est que l'anglais, et qui a demandé à recevoir sa notification d'expulsion... en latin ?!? 
— Oui, c'est ça, en latin.
— C'est pas commun... Enfin, les autorités ont découvert qu'il vient du Caucase.
— Archi-faux. Délirant. Bon sang, il vient du Breuil de Barenton, c'est pas le Caucase, ça ! Faut cesser le pastis...
— Ce n'est pas tout : il a été diagnostiqué Tchétchène...
— Pourquoi diagnostiqué ? C'est une maladie ? Ça gratte ?
— Déjà, Tchétchène tout court, ça gratte très fort. Alors Tchétchène clandestin... Donc, et pour faire vite, non seulement vous avez hébergé un étranger en situation irrégulière – cinq ans de prison plus une belle amende qui vous pend au nez – mais encore, le ci-devant diagnostiqué Tchétchène est fortement suspecté d'avoir cherché à fuir la Russie où sa tête pourrait bien être mise à prix. Par conséquent, la SDAT1 l'a récupéré. Vous savez choisir vos amis, mon cher...
— Vous croyez ça ? Vous croyez que ce vieillard est un indépendantiste ? 
— Peu importe ce que je crois moi, mais voilà ce que craint l'État.
— Mais la France, terre d'asile...
— Oubliez ça. La Russie, c'est d'abord du gaz, du pétrole, et des contrats.
— L'œil de Moscou, en somme...
— L'œil de Moscou. On est aux ordres et vous êtes dans le pétrin.
— Cinq ans ?!
— C'est pour la mise en bouche. S'il s'avère que le gars montait un réseau... On parle d'un café qui aurait servi de quartier général.
— Mais enfin, je ne pouvais pas laisser ce type dans la rue !
— Mais tout à fait ! Mais complètement !
— Oh !
— Ben quoi, vous pouviez le livrer aux autorités, c'était la moindre des choses !
— Ce n'est pas moral !
— C'est la loi, monsieur Berger. C'est dingue, tout de même ! Les prisons sont remplies d'idéalistes dans votre genre, qui accumulent connerie sur connerie avec une candeur admirable... Enfin quoi, vous auriez pu demander conseil avant de vous lancer là-dedans ! Bon, nous trouverons une solution, mais ne vous attendez plus à sortir libre et innocent, il ne faut pas rêver. Vous y laisserez des plumes, quoi que nous fassions. Aider un Tchétchène ! »

***

Terrorisme : « entreprise individuelle ou collective tendant à troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur » selon la définition retenue par la loi. Voyez là-dessus l'art. 706-16 du Code de procédure pénale.

Mais cette accusation ne tenait pas du tout ! La police avait fouillé, refouillé, sondé, cuisiné, secoué toutes mes connaissances, prélevé toutes sortes d'échantillons jusque sur le chat, et n'avait pu trouver ni armes, ni explosifs, ni munitions, ni produits chimiques illicites, à part un tout petit paquet de rien du tout, qui contenait d'inoffensifs lichens et quelques champignons séchés qu'un laboratoire analysait depuis huit semaines – allez savoir s'ils ne venaient pas tout droit de Tchétchénie, ces petits monstres hideux. On n'avait pas même trouvé un seul e-mail bizarre sur mon client de messagerie. Sinon, vous pensez bien, on m'en aurait causé, et pas qu'un peu... Au lieu de quoi, je moisissais d'inaction dans mon petit cube de béton. Pas de cartes, pas de livres, très peu de parloir. Ah oui, j'oubliais un détail : le bon vieillard qui me valait toutes ces complications était, en plus de tout le reste, un faussaire. Voici l'histoire...

 

I

C'était le plus furieux été qu'un Breton eût jamais subi depuis au moins l'âge des cavernes. Même les arbres attrapaient des coups de soleil. Les indigènes, qui n'étaient pas habitués à ce genre de traitement, se brûlaient les doigts sur les volants de leurs voitures, et poussaient des glapissements pitoyables en posant leurs fesses sur les bancs publics. Les saucisses grillaient toutes seules, les patates cuisaient dans les champs, les routes fondaient, enlisant les touristes. Les chiens, qui s'étaient tropicalisés à grande vitesse, ne quittaient plus les caves. On mettait de la crème solaire sur le museau des vaches. C'était la fin du monde. La télévision avait même, au journal de treize heures, montré deux mémés en coiffes2 du pays Bigouden en train de cuire des crêpes sur le capot d'un motoculteur. C'est vous dire comme ça tapait.
Les coquillages, dans les parcs d'élevage, auraient cuit sur pied – c'était, d'ailleurs, ce qui se passait dans le golfe du Morbihan ; tout le pays sentait la moule marinière – si, sur la côte nord, la providence n'y avait pourvu en recouvrant toute la Manche et jusqu'à vingt kilomètres à l'intérieur des terres d'une dense chape de brume qui donnait l'impression aux gens qui y rôdaient, à la recherche de la sortie, d'être aux sports d'hiver. Du reste, la température, sous cet édredon humide, était diaboliquement froide.
Ainsi, les hôteliers de Saint-Malo et de Saint-Brieuc, ceux de Saint-Pol, de Saint-Cast ou de Saint-Quay, sans oublier les malheureux coincés à Saint-Jacut, se plaignaient du mauvais temps et vivaient presque en anorak, tandis que depuis Arzal, Rhuis et Larmor-Baden jusqu'à Plonéour-Lanvern inclusivement, on grillait comme au Sahara, on rissolait comme à Malaga, on suintait comme en Calabre. Au large, de somptueux mirages soulevaient les îles.

Comme par un fait-exprès, c'est durant cette canicule inattendue que mes cousins du sud étaient venus passer l'été, cherchant du frais. Mauvaise pioche ! Il fallut les transporter d'urgence jusque sous le brouillard, dans la baie du Mont Saint-Michel. Là, heureux enfin de ne plus rien voir et de ne respirer que de l'eau, ils purent s'extasier sur les vertus de la Bretagne immortelle : les mégalithes, les buissons mystérieux, les vaches dans la brume, le cidre fermier d'ombrageux caractère. À Cancale, la pointe du Grouin faisait une parfaite imitation de haute montagne. Des précipices qui nous entouraient, montait une rumeur molle et inquiétante, qui était celle de la mer qui bruit. Dans cet environnement devenu Pyrénéen, l'effet était saisissant. On se demandait vraiment ce qu'il y avait là-dessous. Au Vivier-sur-Mer, les bateaux sur pneus des conchyliculteurs étaient devenus des homards vagues, hérissés d'étranges appendices. À Cherrueix, des moutons passaient, pâles ombres dans les enfers qu'a visités Ulysse. Les moutons avec leur regard bizarre.

Donc, pour nous changer les idées, j'avais eu la bonne inspiration d'emmener ma troupe visiter le Mont-Dol, imaginant – à juste titre – que cette butte dépasserait de la purée. J'avais raison, mais c'était tout juste. Cependant, quelle splendeur ! Nous avions monté à pied, nous pûmes ainsi déguster mètre après mètre le dévoilement lent du monde dans la lumière.
Et là-haut, quelle chaleur ! Pas un souffle, pas un bruit, pas un chat. Pas une seule voiture sur le parking. La crêperie semblait morte, recroquevillée sous son moulin comme un moustique cuit par une lampe, et quelle lampe bon dieu, que ce soleil enragé ! Derrière nous les arbres montraient le sommet de leur crâne dans la buée fantastique : ceux-là seraient bientôt chauves, à s'exposer ainsi aux rayons, tandis qu'en contrebas dans les pentes, leurs congénères, protégés par la brume, avaient conservé leurs feuillages et leur teint frais.
Le ciel était d'un bleu outrageant. Depuis la tour du panorama, nous regardions un monde tout entier plongé dans le blanc, avec au loin le triangle du Mont Saint-Michel, ridicule et fluet, petit gant de skieur perdu dans un champ de neige, au milieu de l'immense plaine aveuglante, qui s'étendait, implacable comme une catastrophe naturelle, dans toutes les directions.

Vers le nord, nous avions l'impression de pouvoir aller en Angleterre à pied. C'était comme si devant nous s'étirait la mer de Béring, prise dans les glaces. Alors, nous avons parlé des anciennes communications entre Grande et Petite Bretagne ; nous avons évoqués les chevaliers d'Arthur, qui avaient jadis traversé ce bras de mer sans plus de tourments que s'il n'avait été qu'un ruisseau ; nous avons nommé Lancelot, et Viviane, et le château du lac, et bien sûr le domaine de Comper, où l'on croit qu'est ce château. Alors, c'était fatal, alors nous avons longuement parlé de la forêt de Brocéliande, et de son génie sauvage, le prince des racines et des faons, le grand spécialiste de la verdure ; nous avons parlé de Merlin.

Le lendemain, comme il fallait s'y attendre, nous allâmes visiter, loin des brouillards anglais, les hauts lieux de la légende. À commencer par le Val sans Retour, d'où tout le monde revient, et puis Comper avec ses filles déguisées en fées, son lac dans lequel repose, transparente, la demeure de la Dame. Nous poursuivîmes par l'inévitable Tombeau de Merlin – qui a servi de carrière, au dix-neuvième siècle, à un bourgeois peu scrupuleux – et terminâmes cette belle expédition par la fontaine, que tous les Rennais connaissent mais à laquelle ils ne vont pas plus qu'un Parisien ne monte à la Tour Eiffel : la terrible fontaine de Barenton, dont le seuil, c'est bien connu, fait tomber la pluie quand on l'arrose de son eau. Manque de pot, elle était à sec.
« Risque pas de pleuvoir » commenta le cousin, qui sait additionner deux plus deux ; « tu crois que ça marche avec du coca ? 
— Dégueu ! Tu ne vas tout de même pas faire ça ! lui dit sa compagne, qui se trouve être ma cousine.
— Je crois surtout que tu vas attirer les guêpes, commentai-je.
— On va bien voir...
— Déconne pas ! D'abord, ça ne marche qu'avec l'eau de la fontaine...
— Parce que ça a déjà marché ?
— Je ne crois pas, non.
— Alors on ne perd rien à essayer. Allez hop! une petite gorgée pour Merlin...
— Non ! Non ! Non ! C'est immonde, c'est un scandale !
— Allons quoi ? Ce ne sont pas trois petites gouttelettes qui...
— Prends le cidre ! » Un bon randonneur ne se déplace jamais sans sa réserve. Mais le cousin, interloqué, les yeux ronds la bouche ouverte :
« Le cidre ?!
— Mais oui...
— Notre cidre ?!?!?
— Oui !
— Mais c'est infect ! Mais c'est un sacrilège !
— Comment ça ? C'est du cidre Breton, du dur à cuire, de l'indomptable. Du qui gicle haut et loin. Regarde : à manipuler avec douceur... Et ici, que lis-tu ? Naturellement trouble... Il n'y a pas plus Breton, tu ne risques rien.
— Mais si justement !
— Allons bon. Tu insultes la Bretagne ? 
— Mais non, couillon ! C'est juste que ça en fera moins pour nous !
— La fontaine vaut bien ce sacrifice. Officiant, procédez à l'ouverture !
— Mais les guêpes ? 
— Elles sont bretonnes, elles survivront ! »

Il fallut obtempérer. La cousine sortit son appareil pour filmer nos bêtises. Sous l'œil imperturbable de la caméra, le cousin démusela prudemment la sourcilleuse boutanche, et bientôt l'on entendit, glorieux et optimiste, un « plop » tout guilleret qui s'en alla réveiller les échos dans la combe.

« Si Merlin entend ça...
— Il va bondir de son trou. Mets-en encore ; c'est misérable, cette dose...
— Mais c'est que je me dis que...
— On est chez Merlin, tout de même ; verse !
— Oui mais on n'a pas goûté, voir s'il était bon...
— Vaurien, voyou ! Je te vois venir !
— C'est juste pour faire les choses dans l'ordre, que vas-tu croire ?
— Oui mais non, parce que lors des libations, les divinités boivent d'abord, et les prêtres viennent ensuite seulement. Verse ! »
Il versa encore...

 

II

Dans le monde moderne, il y a des satellites pour toutes sortes de choses, et on en trouve absolument partout. C'est à se demander comment font les navettes et les fusées pour ne pas rentrer dedans3. Pour l'Europe, l'essentiel des données civiles est récolté par les flottes de l'organisation Eumetsat, qui fournissent des images prises, par exemple, depuis un endroit situé à trente-six-mille kilomètres au-dessus du point d'origine des cartes (0°W, 0°N), qui correspond à l'intersection du méridien de Greenwich et de l'Équateur ; un endroit unique au monde. De là-haut, il est assez facile d'observer l'Europe.

Deux bureaux de l'organisation observaient plus particulièrement, et avec beaucoup d'attention, la Manche et son édredon : c'étaient les services de Météo-France, basés à Paris, et le Met-Office, sis à Exeter, dans le Devon. Et voilà que le satellite s'était mis soudain à rapporter, de ce petit coin du monde, des images extraordinaires : la couche de brume, dans sa portion qui recouvrait le nord-est de la Bretagne, depuis l'estuaire de la Sélune, au sud d'Avranches, jusqu'à Saint-Brieuc, était en train de s'étirer comme un bas, et de lancer trois espèces de longs tentacules qui s'en allèrent s'enrouler, en moins de dix minutes, en un minuscule mais teigneux tourbillon dont l'œil balaya la forêt de Paimpont, et se fixa dans un lieu bien précis d'où il ne bougea plus, attirant à lui de plus en plus de nuées. Trois minutes après s'être fixé sur son point d'ancrage, il avait satellisé suffisamment de vapeurs pour recouvrir toute la forêt sous un affreux couvercle d'acier bourré d'étincelles, d'où bourgeonnaient de petites montagnes de nuages pressées d'aller se fracasser les unes contre les autres.

Au sol, c'était toute une affaire. Dans la région, des toits s'envolèrent, avec des branches, des mobylettes, des caravanes, des tentes, des chats aussi, sans parler des poules, des moineaux, des pigeons, des petits chiens, des sacs à main, une vraie brocante... Mais nous autres n'en savions encore rien. Nous finissions tranquillement notre cidre. À vrai dire, nous avions bien vu des nuages arriver, nous entendions bien des sifflements et d'autres bruits gronder dans les combes, mais nous pensions qu'il s'agissait d'une horde de motards en virée forestière sur quelque lointaine route ; la saison s'y prête. Donc, nous ne nous en faisions pas du tout. Jusqu'à ce que !

J'avais fini la bouteille. Je l'avais rangée dans mon sac. Nous nous étions remis debout, avec l'intention de revenir à la voiture, pour aller visiter, si je me souviens bien... une ferme à cidre – pour refaire le plein – qui faisait auberge pas très loin de là. Nous nous mîmes en chemin...
Nous fîmes six pas. Le sol trembla. Il y eut un boucan extraordinaire, et une tempête emporta nos casquettes, soulevant un impressionnant nuage de glands qui vinrent grêler sur nos crânes, tandis que nos cheveux, nos yeux et nos narines s'emplissaient de poussières, de brindilles et de feuilles mortes. Puis, comme si cela ne suffisait pas, il y eut la foudre, qui craqua à gauche, à droite, et des trombes d'eau venant de toutes les directions nous douchèrent l'espace d'une minute insensée.

Alors, du milieu des tempêtes, surgit une immense colonne de lumière qui siffla comme une turbine et lâcha, en disparaissant dans un bruit de trompette parfaitement incongru, une forme imprécise et verdâtre, une espèce d'énorme chauve-souris glapissante ou de ptérodactyle en lambeaux qui piailla et s'écrasa d'une hauteur de trois mètres, le nez dans la gadoue de la fontaine de Barenton : c'était Merlin.
Le vieil homme se releva, le nez humide, avec une respectable bosse sur son front dégarni. Il glatouilla trois mots indistincts, trébucha, et s'effondra sur le Perron, complètement désorienté. Ma cousine se précipita, toujours secourable et infirmière jusqu'au bout des ongles, tandis que nous en étions, le cousin et moi, encore à essayer de comprendre d'où venait ce projectile.
Pendant ce temps, les éléments s'acharnaient sur notre bout de forêt. Des morceaux d'arbres passaient dans le ciel en ronflant, agitant leurs branchages comme des poulpes en colère. C'était parfaitement dingue. En somme, ce que l'on racontait à propos de Barenton n'était pas du pipeau... Quand je pense que, jadis, dans les périodes de sécheresse, les Bretons venaient ici en procession pour y faire des incantations, asperger le Perron avec de l'eau bénite, j'en tremble, rétrospectivement : car enfin, heureusement que le Bon Dieu n'a jamais répondu, toute la Bretagne se serait mise à croire !
Enfin, jamais personne n'avait songé à répandre du cidre ; cette bêtise nous était réservée. Mais quelle efficacité, bon sang ! Il pleuvait même du druide. Voilà qui n'était mentionné nulle part. D'ordinaire, on s'attire ceci :

« Lez la fontainne troverras
un perron, tel con tu verras ;
je ne te sais a dire quel,
que je n'en vi oncques nul tel ;
et d'autre part une chapele
petite, mes ele est molt bele.
S'au bacin viax de l'eve prandre
et dessus le perron espandre,
la verras une tel tanpeste
qu'an cest bois ne remanras beste,
chevriax ne cers, ne dains ne pors,
ne li oisel s'an istront fors ;
car tu verras si foudroier,
vanter, et arbres peçoier,
plovoir, toner, et espartir,
que, se tu t'an puez departir
sanz grant enui et sanz pesance,
tu seras de meillor cheance
que chevaliers qui i fust oncques4. »

Je confirme. Le boucan, les arbres qui peçoyent (quoi que cela veuille dire), le tonnerre, la foudre, grêle et pluie jusqu'à plus soif et même au-delà. Sur le Perron, se tenant l'un à l'autre, ma cousine et le vieillard faisaient piètre figure.
Enfin, quand il en eut assez de se faire assommer par toutes les branches qui passaient, l'inconnu se redressa, leva les bras au ciel comme de Gaulle aux Québécois, puis il poussa, ce que n'avait pas fait l'autre, une gueulante qui claqua assourdissante, et, d'un seul coup magistral, éteignit tout...
Les nuages, interloqués, cessèrent de galoper ; les arbres retombèrent, dans leurs feuillus parachutes ; et il fallut, là encore, se garer des objets qui dégringolaient. Il y eut même, stoppée en plein vol par le cri du bonhomme, une escadrille de caddies qui s'en vinrent s'abattre autour de nous, terribles météores qui rebondissaient dans les buissons, et dont certains s'arrêtèrent à quelques pas seulement de la fontaine, les quatre fers en l'air, avec leurs petites roulettes qui vrombissaient comme des frelons mécontents.

Pour nous, cela ne faisait plus un pli : c'était Merlin. Et qui d'autre, sinon ? Saint-Jean-Chrysostome ? Sainte-Thérèse d'Avila ? La Petite Sirène, peut-être ? Qui, bon sang, pouvait tomber du ciel dans une trombe de lumière, au milieu d'une folie de glands et de brindilles ? Qui pouvait, d'un seul cri, faire cesser la tornade ? Merlin, évidemment ! Le Mythe, en chair et en os, titubant d'un air farouche, se tenait devant nous, glorieux, décati, volontaire, vainqueur absolu des éléments. Il baissa les bras. Merlin ! Ah bon sang de bonsoir, nous n'avions pas dépensé ce cidre en vain !
Mais d'où sortait-il ? Dans quel genre d'endroit avait-il été tenu pendant tous ces siècles ? Comment avait-on pu le libérer, qu'avait-on fait ou dit qui avait rompu les sorts ? Le plus fort de tout, en définitive, c'était que le personnage existât réellement, qu'il avait vécu, et qu'il vivait encore...
« Plus jamais je ne jetterai quoi que ce soit sur ce fichu Perron ! Non mais tu as vu ces grêlons ? » Nous pataugions dans des ruisseaux qui grossissaient à vue d'œil, charriant des avalanches d'œufs de poule en glaçons. La combe se transformait en rivière, il était temps de décamper. Je me demandais dans quel état nous retrouverions notre voiture.
Et que faire de Merlin ? Il regardait autour de lui, ne reconnaissait rien, ni arbres ni pierres. Et nos pantalons, nos T-shirts extravagants, nos godasses bizarrissimes ; la couleur de la peau de ma cousine, qui est Vietnamienne, celle de mon cousin, qui est très sensible au soleil, et moi qui tiens du vampire avec ma blancheur marbrée nourrie aux doux rayonnements des écrans d'ordis, tout lui était sujet d'étonnement. Sans parler de la horde des caddies, fourrée dans ses broussailles, modernes sangliers étincelants. Dans quel monde de joyeux cinglés était-il tombé ? Encore n'avait-il vu ni bagnole, ni route, ni embouteillage.
Mais son insertion dans notre époque fut rendue beaucoup plus facile que nous ne le redoutions, par le goût prononcé qu'avait Merlin pour les tavernes, qui sont une institution pour ainsi dire immortelle, puisque là où sont les hommes sont les chopines.
En attendant, devinant qu'il n'y aurait pour lui nul abri connu où se terrer pour se refaire du poil, il nous suivit. Nous l'enfournâmes sans difficultés dans notre voiture, qui s'était confortablement calée contre un chêne, et avait perdu quelques vitres latérales dans la tornade – par contre elle y avait gagné un pneu, qui nous attendait, paisible et benêt, sur la banquette arrière. Il était rempli de grêlons qui s'appliquaient à fondre.
Le chemin, pour sortir de la forêt, fut épique. Des véhicules de chantier déboulaient sans crier gare, transportant des poteaux arrachés ou des moignons d'arbres qu'ils allaient déposer dans des tas. Partout des branches, des toitures, des poubelles, des antennes paraboliques, et même des portails entiers ; à chaque instant nous devions sortir de la voiture pour dégager un passage.
Tous les tracteurs de la région étaient à l'ouvrage, à désembourber les prodigieuses quantités de véhicules qui étaient allés s'engluer, qui dans un fossé, qui dans une ravine soudain ouverte au beau milieu de la chaussée.

Merlin, passablement ébranlé par les rugissement de ces machines au travail, les regardait avec une admiration sans bornes. Je pense que c'est ce jour-là, devant un fluet petit Pony qui, malgré son poids ridicule et son âge épouvantable, extirpait d'une clôture une camionnette avec tout son chargement, que Merlin reçut l'illumination, le coup de foudre, la Vocation. La bonne petite puissance de ce tracteur, son apparente tranquillité, son aspect débonnaire, ses vaillantes pétarades, le séduisirent au plus haut point. Lui, l'homme des bois et de la vie sauvage, tomba raide amoureux d'une mécanique agricole.

À dix kilomètres de la fontaine de Barenton, les effets de la tempête se faisaient plus discrets ; à vingt kilomètres, il n'y en avait plus trace. Les gens, sur la voie rapide, allaient et venaient comme s'il ne s'était rien passé. Les services météorologiques, qui fondent leurs prévisions sur l'étude des annales, n'avaient rien vu venir puisque rien de tel ne s'était jamais produit.
Ils eurent beau jeu alors de dire, mais on ne les crut pas, que la tornade de la forêt de Paimpont était inexplicable. Et comment auraient-ils pu l'annoncer ? Ajouter foi aux élucubrations d'un écrivain gothique est sans doute très bon pour les esprits férus de romantisme brumeux – et dieu sait que la Bretagne est une source inépuisable pour ce petit monde-là – mais les ingénieurs, en général, se sentent très peu de patience pour les chênes magiques, pour les fontaines enchantées, les étangs sacrés, les pierres maléfiques. Même la cryptozoologie, qui est à peu près aussi scientifique qu'un évêque, ne connaît rien aux Korrigans. Enfin bref, c'était la pagaille sur les ondes.

Merlin en voiture filant à travers la campagne, gémissait et hululait à tout propos, et verdissait dans les virages. De temps en temps, il nous faisait la conversation, dans un extravagant charabia qui nous laissait parfaitement froids et stupides, et auquel les cousins répondaient par des gestes tout aussi mal compris. Eux aussi verdissaient à se tenir à proximité du phénomène : ses nippes extraordinairement puantes méritaient à peine les honneurs de la poubelle ; on les aurait plutôt vues directement sur le tas de compost, d'où, visiblement, elles semblaient provenir.
Lui-même avait tout du fantôme. Entre le parking et la maison, il réussit à faire peur à deux enfants, à mettre en fuite un chien – ce qui n'est pas rien – et à faire s'interroger mes vieux voisins du dessus, qui, nous croisant à la porte, demandèrent fort innocemment et sans penser à mal si c'était Halloween. Le mage répondit gentiment dans son babil extraterrestre, et, sans plus s'attarder, passa devant monsieur et madame, lesquels, pauvres mortels non prévenus, sursautèrent en découvrant le fumet de la bête.
« Un vieil ancêtre que nous avons extirpé de son terrier, expliquai-je. On va le retaper, le peigner un peu, et dans une semaine il n'y paraitra plus ! » Comme ce sont des gens discrets, ils ne posèrent aucune question, et admirèrent mon dévouement filial. Moi aussi je m'admirais, au demeurant ; mais je n'aurais pu, je crois, abandonner Merlin à son destin de clochard déconnecté.

 

III

Merlin barbotait dans sa baignoire. Entouré d'une fort épaisse banquise de savon moussant, et occupé à vider dans son gosier le reste de la bouteille de vodka que j'avais employée à, préventivement, désinfecter l'eau, il chantonnait dans son idiome barbare tout en considérant d'un œil mauvais le savon à vitres que je lui avais refilé dans l'espoir que ça aiderait à décaper le plus gros. En fait, il était glorieusement saoul, et je m'inquiétais de ce qui pouvait arriver.
J'avais laissé la porte ouverte afin de nous permettre d'entendre si quelque incident survenait. Le chat, bien entendu, était venu contempler de près l'extraordinaire individu qui faisait le phoque dans toute cette mousse, et ne se lassait pas de renifler le sac en plastique dans lequel j'avais confiné les frusques dudit. Ma cousine fouillait dans mon armoire, à la recherche d'un vêtement décent, et ne trouvait que des choses à ma taille. Or, Merlin, qui venait du lointain passé, était tout petit : un mètre quarante, et pas un poil de plus. Même ma grand-mère était plus élancée. Je conservais, du reste, quelques unes de ses robes pour quand elle débarquait. J'en sortis une, bien neutre, dans l'espoir que l'Enchanteur ne s'offusquerait pas à l'idée de s'enfiler là-dedans, le temps de trouver, dans l'une ou l'autre des boutiques de vêtements d'occasion, quelque chose de plus correct.
« Mais dis-donc, demanda le cousin, un mage, ça s'habille bien avec des espèces de chemises de nuit, non ?
— Du calme ! répondis-je. On a beau vivre à Rennes, qui est une ville très tolérante, il y a des limites que seuls les gamins ont le droit de franchir. Un vieil homme en robe à fleurs ? Le Samu social débarquerait illico...
— Et c'est ce qui ne doit surtout pas arriver.
— Du moins, pas tant que Merlin ne sait pas se faire comprendre... Vous l'imaginez dans un centre d'hébergement ?
— Une des grandes figures de notre passé, vivant inconnue au milieu des sans-abris... Je ne sais pas, ce n'est peut-être pas une très mauvaise idée. Il ferait des miracles, il multiplierait les petits pains ou les saucisses... Il aurait la cote. »

Au bout du compte, on lui rapporta de la Croix-Rouge un vieux jean pour ado, une énorme ceinture agrémentée d'un hibou en laiton noirci, un T-shirt de buveur de bière qui lui tombait jusqu'aux genoux, une paire de tongs, une casquette, et une paire d'antiques Ray-ban pour affronter le soleil implacable.
Ainsi habillé, il donnait l'impression, avec ses tresses et sa grande barbe d'un blanc jaunâtre, d'être un Hell's Angel qui aurait fondu suite à un régime sec. Les tongs, surtout, étaient inquiétantes : ce n'est pas tous les jours, en effet, qu'on voit un vieux briscard du bitume non seulement à pied, mais encore les orteils à l'air dans des sandales de plage.

Lui s'amusait bien, à se voir ainsi déguisé. Mais ce qui le scia carrément, ce fut de constater que les gens, au dehors, s'habillaient tout aussi n'importe comment : posté tranquillement à la fenêtre et sirotant un cidre, il vit d'abord passer un type au crâne rasé, enjuponné d'un kilt, en train de gueuler dans une petite boîte. Puis ce fut une dame en pantalons qui tenait en laisse un Yorkshire, espèce d'animalcule qui, pour un homme de la fin du Bas-Empire, est bien plus extraordinaire encore qu'un griffon, sans parler des ixions.
Un architecte sortit ensuite de sa voiture, en costume et cravate, avec, là encore, une petite boîte dans laquelle il causait. Puis, comme on était jeudi, jour fatal où les mœurs se relâchent, et que la nuit tombait, il passa dans un grand bruit une bande d'étudiants en tenues spatiales, argentées et dorées, armés de pistolets hurleurs et de sabres-laser qui clignotaient en rose, en vert pomme, en bleu électrique. Le cortège était entouré, précédé et poursuivi par une meute de chiens euphoriques qui galopaient en aboyant et se cognaient aux voitures. Vint ensuite une fille en tenue gothique, bien vampire, au bras d'un garçon très maigre dont les cheveux étaient teints en verts.

Je pense que c'est à ce moment précis que Merlin se dit qu'il était tombé, décidément, dans un monde paradisiaque, où régnait la plus entière liberté, où chacun s'amusait à sa manière, sans que personne y trouvât matière à sévir. Je le vis soupirer d'aise et se détendre, et chercher, au fond d'une sacoche qu'on lui avait prêtée, ses herbes, sa vieille pipe en corne de vache, et un morceau de ce qui ressemblait à une tranche de crotte séchée, ou à du très vieux Gouda. Je penchais pour un aromate spécial, une sorte de condiment qu'on râpe dans le tabac, mais une observation attentive montra que c'était un morceau d'amadou.
L'odeur qui s'en dégageait prouvait sans doute possible que ce champignon avait bien été cueilli au cinquième siècle, ou au début du sixième, et qu'il avait ensuite passé tout ce temps dans la poche de Merlin, où il avait contracté cet infernal fumet de fromagerie incendiée que nous avions appris à connaître dans la voiture. Ne voulant pas savoir ce qui se passerait quand on mettrait le feu à cet abominable truc, je me précipitai avec un briquet bien propre, montrais au mage son fonctionnement, et le lui offris de bon cœur.

Ainsi passa, de catastrophes en crises de rires, de petites découvertes en drames évités de justesse, une semaine épuisante mais qui reste une des plus belles de mon existence. Merlin, en effet, s'était mis à copier des billets de cinq euros, puis de dix, et avait appris à en faire varier les numéros. En conséquence, le vin coulait à flots, les homards sautaient en bandes dans les casseroles, la poubelle était pleine de coquilles d'huîtres, et l'on fumait de coûteux cigares.

Nous apprîmes à Merlin quelques mots de Français. Il avait un accent épouvantable, qui faisait penser à du russe mélangé d'arabe, avec une pointe d'italien aussi ; quelque chose de jamais entendu et de diablement sournois. Pour qui l'eût-on pris, au téléphone — Petit exemple : comment s'appelait-il — 
« Mrdhn ! Moi Mrdhn !
— Ça commence mal...
— Mrrr... Dhn !
— Bon sang, mais où sont les voyelles ?
— Je connais comme ça le nom d'une île qui s'écrit Krk. Jamais su comment...
— Mrrrdhn ! » Merlin se frappait la poitrine, bom-bom... « Moi, Mrrdhn ! » On aurait dit Tarzan faisant l'article à des touristes, ou Conan en train d'apprendre à faire des phrases. À le regarder se taper dessus d'un air farouche, il était difficile de rester sérieux. « Mrrdhn, Mrrrrdhn » insistait-il. Ça sonnait presque comme un gros mot. Du coup, le cousin, impitoyable : « Ah là là, t'imagines, dans la rue : tiens, salut mec ! comment que tu t'appelles ? Miyrdh ! On va vers les ennuis !
— Ná Mierdâ, ná ná ná, Myrrdhnn ! Moi, Myrrdhn (bom bom)... Hokkay — 
— Myurdun ?
— Myrr... Dhnnn !
— Mhyurr'hdun... Mhwurdyn... non, Murun-Dhun ! ah j'y arrive pas !
— Demande-lui d'écrire ça !
— Ça va pas, non ?
— Eh, Myurhdhun, ça doit vouloir dire Merlin ?
— Ná Myrlen, eh stupidè ! Aut hebetes aures fortassè habes ? MYRRDHNN !!
— Eh ben c'est pas gagné !
— Haah quàm muscerda ! Quisnam omnium mortalium hoc intellegit ?
— Mais qu'est-ce qu'il dit ? Mais qu'est-ce qu'il dit ?
— GRRR !... »
Etc.

Bien entendu, on finit par se comprendre un peu. Afin de le rendre le plus autonome possible, on entreprit de lui apprendre à compter sur des pièces et des billets de banque (tant qu'à faire). Le déchiffrement des signes ne fut, pour ce puissant esprit, qu'une formalité ; cependant, il apparut qu'il s'obstinait à compter en base vingt, partant du fait, nous fit-il entendre avec force gestes, que les humains ont vingt doigts et non pas dix comme on le croit ordinairement depuis qu'on met des chaussettes. Quand on lui eût expliqué qu'ici c'était la base dix qui commandait même en été où l'on va pieds nus, il soupira, et s'exerça, docile, tout en marmottant dans sa langue bizarre5.

 

IV

Le vieux druide avait bien profité, depuis sa libération : l'œil vif, le poil lustré, avec l'ombre d'un petit bedon en formation, il avait appris en outre à se tenir sur une bicyclette. On le vit souvent, la barbe au vent, filer aux trousses de ma cousine sur les chemins de halage, sifflant des airs étranges qui fascinaient les chiens et les petits rapaces, et faisaient meugler les vaches.
Dans son corps, les bactéries modernes s'étaient illico et d'autorité installées en masse, virant les vieilles, et il y avait eu, pendant une semaine, une spectaculaire recrudescence d'éternuements, raclements de bronches et autres coups de trompette dans les mouchoirs tandis que nous nous échangions nos germes. Puis tout s'était tu, et le mage, aujourd'hui, pétait de santé.
Enfin, un beau matin de septembre, Merlin fut prêt à s'essayer en solo dans la rue. Sa première sortie, nous expliqua-t-il, serait pour aller... au bistro, « por rencontrar u people » osa-t-il nous dire... Mais je soupçonnais l'affreux, qui, en vrai Breton, buvait le moins d'eau possible, de vouloir aller au café d'abord et principalement pour y expérimenter tous ces mystérieux alcools que l'on voit luire derrière le comptoir. Car n'oublions pas que cet homme, en plus d'être mage, était aussi un grand chimiste. Cependant, quoi de mieux, en effet, qu'un bon vieux troquet pour prendre la température d'un pays — Finalement, mon cousin l'accompagna, « pour veiller au grain ».

La sortie au café fut une réussite. Merlin, à la vérité, s'y était pochetronné comme un professionnel, mais il s'était bien tenu, et avait ensuite titubé jusqu'à la maison avec toute la dignité requise, trouvant même je ne sais où l'énergie et la concentration pour nous ramener sans heurt un cousin somptueusement noirci. Merlin, à ce sujet, n'était pas très satisfait de son chaperon : « Pas solide, lui, un sol godet il tombe et ronfle tête dans iornal ; moi finirr sol...
— Mais vous avez bu quoi ?
— Whisky. Pah ! dame servir dans gobelets riquiqui, pitits godets à tremper doigt bébé. Moi dire ná ! Moi pas jouer poupée. Servir hommes ! là-dédans...
— Là dans quoi ? voulut savoir la cousine
— Dans verre norrmal, qwa ! truc pour bière, là, bon contenir, voui ?
— Vous avez bu du whisky dans des verres à bière ?!?
— Et puis qwa ? Pah ! Vous pas solides : lui moitié verre, déjà tomber ! Moi vieux, et tenir huit verres pleins différents whiskies, et poui Gros Môlnier, aussi Couñak. Tout essayé, bon choix...
— Ah misère ! Il est pas sortable... Il reste du fric ?
— Pour quoi fâre, il restar dou fric ? Dou fric il en plout tant qué tou vo, hokeye ?
— Imagine s'il est bourré et qu'il commence à fabriquer des billets en public, et tout de travers, avec des chiffres dans tous les coins !
— Un billet de quatre-vingts euros, ou de cent-quarante... Il aurait du succès...
— Demain aller autrre bistrro ; repéré cible déjà. Bon plan. »

En somme, Merlin aimait bien la ville. Il s'y fit ses premiers admirateurs, et même une petite troupe de supporters qui se mit à le choyer : d'abord, il n'était jamais à court d'argent ; ensuite il avait un accent rigolo, toute une grammaire héroïque, de l'humour, et une belle désinvolture ; surtout, il avait la main verte.
Ce dernier trait lui apporta la notoriété, qui est le début de la gloire. Voici comment les choses arrivèrent : au bistro, il fit un jour compliment à la patronne de la beauté de ses fleurs. Elle rosit car le Mage est bel homme, et lui répondit qu'elles venaient de son jardin. De fil en aiguille, elle en vint à raconter les déboires de ses hortensias, de ses rosiers, et du jasmin contre le mur : toutes espèces que Merlin ne pouvait absolument pas avoir connues, et dont la description le laissa pantois, lui qui croyait tout savoir en matière de plantouilles. Ils discutèrent longuement. Bien entendu, quelques piliers de comptoir y allèrent de leurs trucs et astuces.

Merlin enregistrait toutes ces informations, pensif et déconcerté : si tous les pochetrons de Bretagne étaient aussi savants dans le premier sujet venu, que lui resterait-il ?
La puissance ! Car il avait dans son sac plusieurs tours qu'il était bien certain d'être le seul à maîtriser, puisque c'était de la magie verte, de la vraie pure et dure, et que notre monde incroyant a relégué la magie – qui n'existe pas, c'est entendu – dans les tours de cartes et les chapeaux à lapins.

Or, nous l'oublions parfois, mais l'ami Merlin était d'abord un mage. C'est à dire un type qui fait, voyez-vous ça, de la magie – qui n'existe pas, j'en tombe d'accord... Donc, voulant reprendre l'avantage dans une conversation qui lui échappait de plus en plus, il déclara que ces fameuses roses qui sentaient si bon dans le carafon posé sur le comptoir à côté de la pompe à bière, virgule, ne perdraient dorénavant plus un seul pétale de tout l'hiver.
Un silence poli accueillit cette déclaration de fumiste. Puis l'on passa à autre chose. Merlin, un peu froissé de n'avoir pas soulevé des cris d'enthousiasme, se mit à faire des passes au-dessus du carafon en ronchonnant. À l'instant même, tous les pétales tombèrent. Ce fut un beau chahut. Il fallut payer une tournée.

Trois petits boutons avaient survécu au massacre. Merlin jura que ceux-ci dureraient, toutes voiles dehors, jusqu'en mars, pourvu qu'on les traitât correctement. La patronne, qui est très tolérante, voulut bien croire cette bonne parole et resservit l'animal. L'on n'en parla plus.
Mais un mois plus tard, trois roses somptueuses narguaient les Parques sans jamais se lasser, et Merlin avait dû réitérer son expérience sur un autre bouquet, composé de Rudbeckia fulgida var. goldsturm, qui font des grandes fleurs jaunes aux pétales naturellement portés à la chute, comme les cheveux. Du reste, il n'y a pas plus mélancolique sur un comptoir que de pauvres fleurs déplumées semant leurs parures au pied du vase. Merlin se jeta dessus, avec l'intention de les rendre immortelles.
Le résultat fut spectaculaire. Bientôt, et rien que pour le plaisir de voir celui que l'on commençait à surnommer « Jo le druide » agiter ses vieilles paluches au-dessus des petites fleurs tout en marmonnant des alexandrins salaces – complètement hors-sujet mais qui pliaient de rire l'assistance – on lui apporta n'importe quoi : des tulipes, des dahlias, des anémones. Toutes, il les bénissait.
Beaucoup repartaient chez leur propriétaire, mais certaines furent laissées là, exposées au milieu des chopines, portant témoignage de l'extraordinaire pouvoir de Merlin, qui, racontant une blague tout en claquant des doigts au-dessus d'une délicate corolle, conférait à celle-ci une résistance de menhir.

 

V

Octobre. La pluie tombait, comme elle le fait dans la région depuis qu'il apparaît que la planète se réchauffe et qu'en plus elle se dessèche. Nous autres ne mourrons pas de soif. En contrepartie, les mûres ne mûrissent plus, et les pommes ne sont plus sucrées ; comment ferons-nous le cidre ? Il nous reste le spectacle réjouissant des vaches, dans l'herbe jusqu'aux oreilles tandis qu'ailleurs elles mangent en juillet leur foin d'hiver.
Trêve de digressions ! Merlin s'ennuyait ferme. Je ne savais plus quoi faire pour le sortir de ses troquets lorsque se présenta l'opportunité d'aller assister à une démonstration de tractor-pulling. Il se laissa transporter jusque dans le Perche, où, dans un champ transformé en parking de monstres, rugissaient des machines invraisemblables qui crachaient des flammes et produisaient des chapelets de ronds de fumée à chacune de leurs pétarades. Le bruit, à faire tomber les plombages des dents ; les odeurs de kérosène et de saucisses brûlées ; les commentaires du speaker, la foule, les motos, les frites, les bagnoles trafiquées, tout ceci réjouit enfin Merlin qui retrouva l'ambiance des foires à Camelot, lorsque le peuple s'assemblait pour assister aux compétitions.

De temps à autre montaient, d'une large tranchée creusée dans le terrain, d'affreux mugissements de bête. Des panaches de fumée en giclaient, noirs et volcaniques. Les gens, assis sur des gradins bordant la fosse, levaient les bras au ciel, prenaient des photos, hurlaient, passionnés. Beaucoup, qui ne tenaient pas en place et ne voulaient rien rater, fonçaient à la poursuite des machines qui courraient en bas, jusqu'au bout de la tranchée. Là, ils faisaient grumeau quelques minutes, en sautillant sur place pour mieux voir, lorsqu'elles avaient fini leur tour, les bêtes à la manœuvre, et revenaient ensuite, longeant la fosse, vers la gauche et les stands de saucisses. Puis de nouveaux feulement les agglutinaient contre les barrières, où des haut-parleurs lançaient des cris hystériques ; des colonnes de fumée s'échappaient soudain et filaient de gauche à droite, saluées par les cris de la foule réjouie, et l'on entendait alors un, deux, quatre dragons passer en sifflant. De la boue giclait par dessus des têtes. C'était le bonheur tout bleu. Il fallait absolument aller voir ce qui se passait là.

Pour ceux qui ne connaissent pas le tractor-pulling, sachez que ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout écologique. Ça tient de l'incendie, de la guerre, des éruptions de cendres. Il s'agit de développer le plus de puissance possible pour tirer, avec n'importe quoi ou presque, une remorque de plus en plus rétive, et très lourde, agrémentée d'un soc, sur une distance de cent mètres idéalement. Les compétiteurs sont prêts à déployer toutes sortes d'astuces pour arracher les masses énormes à la terre qui les retient, à leur faire franchir la distance tandis qu'elles s'alourdissent d'un poids qui s'avance, peu à peu, sur le soc ; tout ceci sans vriller la machine, ni la faire exploser, ni faire de soleil.
Ici s'expose en toute liberté le génie, tandis qu'il est pour ainsi dire impossible de tricher. Ce n'est donc pas du sport, mais de l'exploit, de l'abnégation, et du plaisir partagé. On a dépensé du méthanol, du kérosène ou du gaz-oil de manières infiniment plus stupides.

Les moteurs sont tout ce qu'on veut : extraits de char d'assaut, turbines d'hélicoptères, assemblages incroyables de V12 en furie, le principe étant de mettre en contact des choses qui ne doivent surtout pas l'être, d'en tirer des explosions, et d'avancer grâce à elles.
Les uns ne peuvent faire autrement que de cracher des torchères qui réjouissent toujours le public avec leurs halètements frénétiques ; les autres projettent dans l'atmosphère des quantités phénoménales de charbon ; tous émettent des bruits comme on n'en entend jamais : le feu et le métal portés à des paroxysmes que tout le monde espère à peu près contrôlables bien qu'il y ait parfois, et c'est alors un grand malheur, des éventrations de capot.
Puisqu'il s'agit d'aller loin tout en restant sur deux roues au moins, les architectures de ces machines respectent deux grandes lois : la propulsion est assurée par le train arrière, dont les roues sont parfois plus vastes et massives que celles des dragsters ; le train avant est surtout occupé à diriger la bête, du moins lorsqu'il lui arrive de toucher terre, ce qui n'arrive que très peu. Pour ce faire, on tâche de le lester, en y faisant porter le plus de poids possible ; certains astucieux montent même leurs turbines à l'envers, de manière à ce que les échappements fusent au ciel depuis l'avant, écrasant, sous la poussée des gaz, celui-ci au sol.

C'était, ici, non pas une compétition, mais un simple spectacle, bon enfant et sans enjeu, organisé par les amateurs de la région. Les machines étaient peu nombreuses, et la remorque n'était pas très lourde. En contrepartie, la musique était correcte, l'assistance joyeuse et familiale, la bière bonne et les toilettes propres. Les pompiers regardaient tout ça en prenant des photos. « Ici, les vaincus ne sont pas humiliés, dis-je à Merlin ; l'honneur est partagé, car la chance entre pour une bonne part dans le résultat. Le génie et l'argent ne font pas tout. Pas encore. Cependant, il faut du doigté.
— Très très bien, répondit-il. Personne tué, pas utile pour prouver valeur, oui... Mais, euh, quoi ça être, petite chose jaune qui recule maintenant ?
— Une deux-chevaux. Modifiée, bien sûr.
— Je vois pas chevaux. Image ?
— Oui. C'est une très ancienne voiture, qui avait une puissance comme deux chevaux. Mais celle-ci, d'après le catalogue, en développe deux fois mille deux-cent... L'équivalent de vingt fois six-vingt chevaux. Un peu améliorée, quoi. »
L'engin en question se mettait en position, tout en éructant des flammes que le ciel couvert rendait visibles, bleutées et brillantes dans la tranchée. Les appareils photo lançaient des flashes, des caméras filmaient la manœuvre, très simple au demeurant – mais, sans aide, impossible à certains – qui consiste à reculer sans déboires jusqu'à ce que l'attelage soit engagé dans la remorque. Deux personnes le verrouillent ensuite. On démarre, si nécessaire, les derniers moteurs de la bête, et tout le monde s'éloigne.
Le drapeau s'agita. Le monstre monta en pression, et trente-six tuyaux crachèrent trente-six colonnes de fumée chaude et vibrante. Le rugissement s'éleva jusqu'au déraisonnable, les roues arrières se transformèrent en nuages de particules, la chose s'ébranla, prit de la vitesse, et se cabra.
Les deux phares ridicules de la deux-pattes regardaient vers le ciel, poursuivis par les moteurs qui voulaient à toute force vriller le châssis. On distinguait encore un peu le pilote, recroquevillé dans un restant de cabine derrière les crache-flammes de son engin diabolique. Puis il passa devant nous ; le chariot de la remorque se précipita vers le soc, se vautra dessus et l'enfonça dans la terre, soulevant une espèce de vague d'étrave qui ralentit l'engin et l'immobilisa dans un dernier hoquet monstrueux, à quelques pas de la ligne des cent mètres. Merlin, les deux mains aux oreilles, poussa un hurlement d'Apache et cavala voir de plus près comment on dételait le tracteur, comment il s'en allait pour laisser la piste au suivant, où il allait se garer, comment est-ce qu'on l'éteignait etc. etc. Un vrai fan. Il était parfaitement réjoui.

Le soir, dans la voiture, il était intarissable. Voilà ce qu'il voulait faire, clamait-il ; conduire un de ces dragons magnifiques... Nul doute qu'avec son petit tour de main, Merlin n'eût fait des étincelles dans le championnat. Restait à s'initier aux subtilités de la mécanique, aux mystères des explosions, à tout ce qui fait le plaisir et la damnation d'un pilote de tractosaure. Restait aussi le plus difficile, un chose à laquelle je ne pensais qu'avec appréhension, car je n'avais pas la moindre idée de par où commencer : donner à Merlin une identité.

 

VI

Il m'arrive tout de même de travailler. Des images par ici, un article par là. Merlin, avec son porte-monnaie sans fond, ne durerait pas toujours. Lui-même me l'avait fait comprendre : il allait bientôt s'en aller, visiter Petite et Grande Bretagnes en un pèlerinage nostalgique. J'étais donc, ce matin-là, aux prises avec un e-mail presque incompréhensible, que je tentais de déchiffrer, ou d'interpréter car il y a des gens qui, non contents d'écrire en dépit de toute règle (et pour lesquels même une simple association sujet-verbe-complément est de la haute voltige), émettent encore des phrases qui ont l'air d'avoir été tournées dans le cerveau, si je puis user d'un tel mot, d'un publiciste : nerveuses, élancées, jeunes, belles et dynamiques, mais sans aucun sens discernable. Du vent bien enrobé, du baratin pour assemblée générale de petits porteurs.

Ah mais on s'en fiche, de ton mail, enfin quoi ! Où était Merlin, voilà ce qui nous intéresse ! Que faisait-il ? Que disait-il ? Répondras-tu, gredin, au lieu de digresser encore et encore ? 
Merlin était au café, cette bonne blague... Et où vouliez-vous qu'il fût ? Son excuse était qu'il y pouvait lire des journaux, et ainsi s'acclimater à nos diverses façons de penser, de mentir, et de raconter les choses : ce qu'on appelle la politique. Plus exactement, en l'occurrence, la politique de comptoir. À ce sujet...
« Hop ! Stop ! ...est-ce que ceci est une digression ?
— Ah non, pas cette fois-ci. Je jure que non. C'est très important !
— Je me méfie ! On saute ! »
Bon, tant pis, mais vous manquez un truc fumant... Enfin peu importe. Merlin était sorti pour pétuner dans sa célèbre corne. Par exemple, voilà encore un objet qui l'avait rendu célèbre. Personne au monde depuis des siècles ne pétune plus dans une corne ; c'est à se demander même si cela se fit un jour. Mais à Merlin il faut de l'outillage peu commun... Non je ne digresse pas, mais enfin laissez-moi vivre, quoi ? Zut alors !

Donc ! Il était tranquille, dehors, à fumer ses trucs, quand des policiers débarquèrent pour un contrôle anti-tabac dans l'établissement. C'est une formalité qui ne présente rien de bien grandiose, en général : on jette un œil, on constate, évidemment, que personne ne fume, on dit bonjour et on s'en va... Mais Merlin, qui n'avait encore jamais vu de ces spécimens tout de bleu habillés, fort curieux de savoir ce qu'ils allaient faire, les suivit, la corne au bec, lâchant dans leur sillage d'inexcusables et malodorantes bouffées de champignon brûlé.
Il eut tôt fait d'être encadré, cependant que la tenancière, la tête dans les mains, soupirait lamentablement devant le peu d'esprit de son meilleur client. C'est elle qui me raconta tout ceci.
On demanda à Merlin ses papiers. En réponse, celui-ci sortit d'abord un peu d'argent : erreur fatale, mon pauvre ami ! on ne voulait pas entendre parler de corruption, surtout en public. On prit donc fort mal tous ces billets brandis. Il y avait même une coupure de cinq-cent euros qui fit sensation. On redemanda les papiers, les vrais. Merlin : « Ba vous m'embirdez avec tes papiers, quoi papiers — pourquoi y faut papiers ? Moi ji dire soui Myrdhn et puis c'est tout ! Là...
— Hein ? Comment — On nous dit quoi, là ? Et devant tout le monde, encore ?
— Et c'est quoi d'abord, cette corne ? Qu'est-ce qui brûle là-dedans ?
— Dans corrrne ? Mâ il y a trouc à foumère, bon sang ! Voyez : ça foume...
— J'ai rarement vu quelqu'un se foutre à ce point de notre gueule... Monsieur, pour la dernière fois, avez-vous des papiers d'identité, un titre de séjour, un visa, quelque chose ? Un justificatif de domicile ? »
Le mot « domicile » sembla susciter, chez le vieux mage qui commençait à s'énerver, un semblant de connexion entre deux circuits : « Ma voui doumicil j'ai, et iustificative aussi, sour place, voui, qui m'attend ! Dans doumicil.
— Mais vous ne l'avez pas sur vous...
— Bâ sûr qué non, porqu'il pô pas ténir ! Et où voyieriez poche pour iustificative grosse comme toi, eh ? (à ce qu'il semble, c'était moi, le justificatif)
— Bon... D'abord vous allez m'éteindre cette fichue corne, et arrêter de nous faire respirer ce qu'elle contient ! Ensuite, vous me la remettez...
— Ah voui je rappelle ! Pas possible foumère ici, moi va dehors. Vous suivez ? »

Sauf que, bien entendu, ils ne se contentèrent pas de le suivre. C'est qu'il les avait ferrés, le Merlin, avec sa dégaine de gitan, son accent arabo-russe mâtiné d'italien du Maghreb, sa corne infernale, ses herbes, ses copeaux de champignon grillés, et cette façon désinvolte qu'il avait de ne surtout jamais se sentir en faute, et de se moquer du monde sans en avoir l'air.

Vers quatorze heures, j'avais abandonné tout espoir de manger en compagnie du mage. Je le pensais en ville, à vadrouiller, à faire les boutiques. Il s'était trouvé un Stetson gris perle avec lequel il aimait beaucoup à parader, dans le secteur de la rue d'Orléans, engoncé dans un long et coûteux manteau de desperado, avec au pied des santiags comme on n'osait plus en porter depuis trente ans au moins. Les étudiantes, qu'il lorgnait avec espoir, riaient beaucoup de voir ce beau cow-boy venir à leur rencontre en roucoulant.

À sept heures du soir, n'y tenant plus, j'allais à mon tour au café prendre des nouvelles de l'animal. C'est là que j'appris ce qui s'était passé le matin même. On en parlait encore, avec beaucoup de joie, de pitié et d'admiration, car ici – et bien qu'il ne se fût jamais présenté en tant que Merlin l'Enchanteur – mon hôte était devenu, en un petit mois de présence assidue, un personnage.

Oh ! Ce qui me fait penser... Une fois, je l'emmène en forêt de Rennes. Les grands arbres, les bois profonds, je me disais : « ça lui fera du bien, ça lui rappellera sa jeunesse, et puis il respirera autre chose que ce bon dieu de Diesel ». Tu parles ! Tout le temps que nous fûmes sous les arbres : « mâ c'est qwa cé gardien poublique ? Rigarde-mwa ça, tout riquiqui pitis zarbres bizarres, avec traces de peintor partout, ça pourquoi fâr ? »
Le soir, au café (le fameux quartier général) : « Et puis alors, pas vou un sol ourse, pas auroch, même pa leo, t'imagines ça ? Oun cat, on a iouste vou oun fichou cat.
— Ah, mais c'est mignon les cats, les chats.
— Tou rigoles ? C'est moche, c'est mauvais. Mwa prefare encore la pie, ça melior gouste. Né comprend pas dou tout pourquoi gens ici, ils collectionnent cats. Oah, c'est quoi ça ?
— Cactousse ! Pardon, cactus. À force, on parle comme toi, maintenant !
— Vous prendre accent Myrdhin, ça gentil oui. Mâ où sont les espines ?
— Justement, il est malade. Si tu pouvais... »
C'est ainsi que Merlin se lança dans le réépinage de cactus pelés, et qu'il attrapa cette réputation de barbare qui a mangé du chat. Il fascina encore plus.

Où en étais-je ? Ah oui, Merlin embarqué, et tout le café qui attendait sa réapparition. À vrai dire, personne ne s'inquiétait vraiment. Chacun pensait que le bonhomme serait libéré bientôt, à supposer qu'il ne le fût pas déjà... Que faire ?

« Vous hébergiez un clandestin, monsieur Berger ! me dit-on à l'antenne de Police, le lendemain matin. Il est peu probable que vous n'ayez pas été au fait de sa situation. Vous savez que, depuis l'ordonnance du 13 août de l'année tant, et en vertu de l'alinéa x de l'article y de la loi relative à la sécurité du territoire et au terrorisme, toute personne ayant aidé à la dissimulation, sous quelque forme que ce soit, d'un individu en situation irrégulière est passible de poursuites...
— Non !
— Mais si ! J'ajoute, monsieur Berger, que le recel de clandestin s'apparente parfois – je dis bien parfois, car c'est au ministère d'apprécier – à la fourniture d'une aide à une organisation visant à déstabiliser l'État, ce qui, depuis le vingt juin de l'année passée, tombe sous le coup de l'article 141 de la loi sus-citée portant, entre autres, sur la définition et le traitement judiciaire des organisations terroristes. Mais nous n'en sommes peut-être pas là.
— Gouïc...
— Pardon ?
— On est une organisation terroriste à partir de combien de personnes ?
— À partir de un. J'ai une copie du décret sous cette pile, là.
— C'est dingue, le nombre de lois qui sont votées ! On n'est pas au courant.
— Surtout en été. Avez-vous un avocat ?
— Vous croyez ? »

Et comment ! Je fus placé en garde à vue et relâché trois jours plus tard. Entre-temps, j'avais perdu un client, et mon assureur, mis au courant de ma situation, m'envoyait un coûteux avenant à son contrat. Misère !

 

VII

Merlin, qui n'était d'aucun pays existant, n'était pas Français. Il fut donc interné au Centre de Rétention Administrative (CRA) de Rennes-Saint Jacques le 28 septembre, sur ordre de la Préfecture. Au bout de deux jours, il fut demandé une prolongation de rétention, qui fut accordée par le Juge des libertés, attendu que le vieil homme était non seulement un gros original, insolent, détendu, et pas du tout cinglé, mais qu'il était toujours inclassable.
De mon côté, j'avais donc été relâché, et j'attendais ma convocation pour passer en jugement. Je risquais beaucoup, mais n'arrivais pas à y croire. Voilà une réalité qui ne pouvait pas être.

Le six octobre, je pus voir Merlin. Une personne du CIMADE lui avait appris quelques notions de droit, mais le mage, qui savait ce qu'il valait et ce qu'il pouvait, ne se souciait pas vraiment de son avenir : « J'apprendre comment va le monde, me dit-il... Ici, ji causer avec tas de gens de toute colorrr ! Ah, et j'ai enfin vou à quoi ressembler papiers. Pas difficile, non, plouss facile encorr que billet, mais ji pas faire, non non...
— Mais pourquoi ?
— Parque comme ça, moi visite planète, mon ami ! Ils interrogueurs trouver moi avoir assent très difficile à, euh... caser oui ? Ma eux trouvé mon pays, hihi !
— Et alors ?
— Eux disent moi Chéssène... Ah, j'ai dit voui !
— Chéssène ? Mais c'est où ça ?
— Ah bâ en Chéssénie, je croire. Mâ savre pas où ça être. Je verroire !
— Et le tractor-pulling, alors ?
— Bah. Pitêtre trouver moyen faire trackdozer en Chechenia, hé ?
— Nom d'un chien, la Tchétchénie !
— Voui, Chéchénia, ce quoi je dire. Molt, molt montagnes.
— Mais ce sont des fous sanguinaires !
— Moi voirr pour croire. Et pouis, fols sanguinars partout : ici gens de Liberia, gens de Mali, eux dire vita être très dure dans pays à eux, beaucoup sanguinar hacher eux ou faire sclaves parfois, et Lybia très sanguinar aussi avec réfoujirs qui passent, voui. Tout li monde sanguinar avec pitits, ça pas nouveau.
— Et alors, que vas-tu faire ?
— Moi va visiter planète. Toi va voirr...
— Mais c'est fini pour toujours, la France ? La Bretagne ?
— Ici buone libertà si parents, grands-parents et arrière-grands-parents nés ici, mâ dignità pas un poil de coye.
— Et tu crois qu'en Tchétchénie ça ira mieux ?
— Moi grrand programme, voui. Toi va voir... »
Il avait l'intention d'ériger, au sommet de la plus haute montagne du pays, une immense statue qui brandirait une torche à la flamme éternelle, comme un phare. Il avait vu le modèle « dans oune pictore de America, Noyoke, una trâ grosse urbane de là-bas ; la estatoue, ça buona idea que ji va copiar en grrand au median di neves. Ça trâ cool à veoir, iousque dépouis Loune, voui ! »
Le voyage de Merlin depuis Rennes jusqu'en Tchétchénie commença par une petite difficulté que le mage n'avait pas prévue : puisqu'il n'avait pas de papiers, rien ne prouvait qu'il fût Tchétchène, sinon l'opinion des enquêteurs. En conséquence, et parce qu'il est interdit de n'avoir aucun papier, il fut d'abord emprisonné, comme la loi le permet, pour une durée de trois ans. Mais il fut si outré de ce traitement inique qu'il s'enfuit au bout de six jours, ce qui n'arrangea pas mes affaires car il fut dès lors catalogué comme une personne dangereuse.
On en parla, bien sûr, à la télé : « Spectaculaire évasion à Fleury-Mérogis : un chef rebelle Tchétchène qui avait été intercepté dans la banlieue de Rennes s'est échappé de la centrale de Fleury-Mérogis où il purgeait sa peine en attendant que les conditions de son extradition fussent réglées avec les autorités Russes. Le mode opératoire de cette évasion n'a pas été communiqué, les enquêteurs et le ministère n'ayant pas fait de déclaration à ce sujet. Toutefois, des complicités, notamment du côté de la mouvance nationaliste bretonne, seraient envisagées, et une personne est actuellement interrogée dans les locaux de la Police Judiciaire ». L'affreux nationaliste mouvant et breton, c'était moi.

Dans l'affaire, je perdis mes dernières illusions. Que l'État pèse lourd quand il s'abat de toute sa mauvaise foi sur les épaules de ceux qu'il immobilise ! On me dit que je risquais d'en prendre pour quinze ans, puis pour vingt, et mes avocats ne savaient toujours pas pourquoi, tellement les accusations portées à l'encontre de mon insignifiante personne reposaient sur un empilement de suppositions imbéciles. Mais une loi dite « de prévention en matière de sécurité nationale », fort malignement surnommée « Loi Guantanamo » par ses détracteurs, avait vu le jour (au milieu de l'été). En vertu d'un principe de précaution un tantinet remanié façon transgénique, j'étais maintenu en prison contre le droit des gens.

 

VIII


« Vous n'auriez jamais dû aider Merlin » me redit un jour mon avocat, venu me voir pour me consoler après une demande de remise en liberté anticipée qui venait d'être refusée. J'avais fait six ans de cabanon, il m'en restait douze encore à faire. J'étais dangereux, de cette frange d'ultra-gauche qui incendie les 4x4 et lance des pétards sous les pneus des cars de CRS ; j'avais aidé un terroriste en fuite, j'avais habité la Bretagne, j'avais même un prénom breton : j'étais donc l'horreur absolue, absolument pas réinsérable.

En Tchétchénie, un jeune chef de bande rassembla sous son autorité tous les clans du pays après en avoir assassiné les meneurs, et les lança dans une guerre de libération sauvage proprement stupéfiante. L'on vit des machines infernales, qui hurlaient et produisaient d'épouvantables nuages, se jeter dans les pentes à l'assaut des forteresses Russes, des aéroports, des casernes.

En février, une statue géante, solidement campée au sommet du mont Diklos, lança d'abominables rayons sur les aéronefs militaires qui survolaient le pays, tandis que la torchère immense qu'elle brandissait jusqu'à neuf-mille mètres d'altitude illuminait les nuits de toute la Géorgie, au grand dam de ses habitants. On la voyait, c'est clair, depuis la Lune.
La Russie lança toute sa puissance dans la reconquête de sa province. Les musulmans, qui sont nombreux dans le Caucase, se raidirent encore plus, et la haine fut portée à son paroxysme. Des attentats ensanglantèrent les capitales de la région, et jusqu'à Moscou. Tous les pays au sud de la Caspienne virent leurs minorités s'embraser, sous le regard flamboyant de la statue du Diklos qui commençait, de son côté, à faire tomber les satellites du ciel.

On parla même de Merlin, qui, avec son manteau, ses bottes et son Stetson, faisait tellement américain que les USA furent accusés, comme à l'époque de la guerre Afghano-Soviétique, de soutenir les rébellions en leur envoyant des conseillers et de l'armement spécial.

Quand les intégristes islamiques apprirent à la télévision que l'Oncle Sam défendait les intérêts des musulmans, ils ne surent plus à quels saints se vouer et devinrent tout à fait fous. Ils attaquèrent le monde entier. Ils déchirèrent la Turquie, ils envahirent le Kurdistan, ils prirent le pouvoir en Jordanie, ils tentèrent même de détruire Israël. L'Indonésie sombra dans la démence, l'Inde en profita pour prendre le contrôle de l'océan qui porte son nom, et atomisa le Cachemire, où se préparait une attaque chimique d'envergure. En réaction, le Pakistan s'allia avec l'Iran et se lança dans une guerre coûteuse contre le sous-continent. La Chine vendit très cher sa neutralité, mais transforma le Tibet en une immense forteresse surarmée.
Puis des missiles s'écrasèrent sur l'Ukraine, et l'on ne put déterminer qui les avait lancés : si c'étaient les Moldaves, ennemis mortels des Russes mais écrasés par un gouvernement sous le pouvoir de Moscou, ou si c'était la Transnistrie, ennemie des Moldaves et des Ukrainiens, ou bien peut-être le front chrétien de libération de la Pologne, qui voulait mettre à mal les accords entre l'U. E. et la Russie, ou bien encore les séparatistes Stambouliotes, qui voulaient semer le chaos afin de prendre le pouvoir et déclarer l'indépendance de la partie européenne de la Turquie à la faveur de ce beau sac de nœuds.
Aussi, quand la sixième flotte américaine remonta dans la mer Égée avec l'intention d'interdire l'espace aérien au dessus de la mer Noire, l'Europe, la Turquie, l'Ukraine et la Russie se hérissèrent, et il y eut de déplorables accrochages en mer de Marmara. L'OTAN fut démantelée dans les minutes qui suivirent le naufrage de l'USS Schwarzkopf. Chaque membre de l'alliance éclatée se jeta alors sur les bases situées dans son territoire, pour les récupérer. L'imbroglio fut total, et la nuit rouge s'étendit sur toute la planète.
Voilà déployé sous vos yeux tout l'enchaînement des faits qui, depuis la libération intempestive de Merlin jusqu'à la bataille navale de Yalova, aboutit au déclenchement de cette troisième guerre mondiale sous laquelle nous vivons aujourd'hui. J'ai revu hier à la télé une image de mon ancien ami. Il a bien changé. Sa barbe est toujours là, mais il a perdu ses tresses en chemin ; on dirait un vieil imam. Le jeune homme dont il assure la destinée, un petit Arthur Tchétchène, me paraît être un sacré morceau de loup sauvage ; il m'a l'air bien parti pour se tailler un territoire à la mesure des frustrations de son peuple. En outre, il a le regard hanté, ce qui n'augure rien de bon pour la suite, quand on sait l'armement bizarre dont il dispose, et la qualité de celui qui le conseille.

Bon sang de bonsoir, on n'aurait jamais dû expulser Merlin !


A.E. Berger
Rennes, décembre 2009

 


Notes :

  • 1   Sous-direction anti-terroriste
  • 2   Espèces de cylindres en dentelles que les dames de l'Ouest se mettaient sur la tête. Il y avait presque autant de styles que de villages. Les jours de marchés, les places semblaient remplies de papes.
  • 3   Je n'invente rien ! Voyez dans cette galerie de l'ESA : Tapez « space debris » dans le champs « Keywords » (lien valide en 2010).
  • 4   Chrétien de troyes : Le chevalier au lion, 389-407
  • 5   Les peuples celtiques avaient pour habitude de suivre une numération vicésimale. Il en subsiste toujours quelques traits, par exemple lorsqu'en France, au lieu de dire nonante-cinq, octante-huit ou huitante-huit comme nous devrions, nous disons quatre-vingt-huit, quatre-vingt-quinze. Il en va des langues comme des volcans : le temps les réduit parfois en chicots dressés sur la plaine, et les curieux s'interrogent.
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