MERLIN AU DIABLE
« Perfect por terrorisier inimics, mâ
pit-être chavale moing fumar, no ? »
Merlin, devant son premier tractosaure
Mon avocat était découragé :
« Je récapitule. Vous ne faites partie d'aucun collectif
d'aide aux étrangers en situation irrégulière, vous
ne connaissez personne qui aurait pu vous conseiller, et, malgré
tout, vous donnez asile à un sans-papiers sorti de nulle part,
qui baragouine dans un patois ne ressemblant à rien de connu, sait
à peine parler français, ne sait pas ce que c'est que l'anglais,
et qui a demandé à recevoir sa notification d'expulsion...
en latin ?!?
— Oui, c'est ça, en latin.
— C'est pas commun... Enfin, les autorités ont découvert
qu'il vient du Caucase.
— Archi-faux. Délirant. Bon sang, il vient du Breuil
de Barenton, c'est pas le Caucase, ça ! Faut cesser le pastis...
— Ce n'est pas tout : il a été diagnostiqué
Tchétchène...
— Pourquoi diagnostiqué ? C'est une maladie ? Ça
gratte ?
— Déjà, Tchétchène
tout court, ça gratte très fort. Alors Tchétchène
clandestin... Donc, et pour faire vite, non seulement vous avez hébergé
un étranger en situation irrégulière – cinq
ans de prison plus une belle amende qui vous pend au nez – mais
encore, le ci-devant diagnostiqué Tchétchène est
fortement suspecté d'avoir cherché à fuir la Russie
où sa tête pourrait bien être mise à prix. Par
conséquent, la SDAT1
l'a récupéré. Vous savez choisir vos amis, mon cher...
— Vous croyez ça ? Vous croyez que ce vieillard
est un indépendantiste ?
— Peu importe ce que je crois moi, mais voilà ce que
craint l'État.
— Mais la France, terre d'asile...
— Oubliez ça. La Russie, c'est d'abord du gaz, du pétrole,
et des contrats.
— L'œil de Moscou, en somme...
— L'œil de Moscou. On est aux ordres et vous êtes
dans le pétrin.
— Cinq ans ?!
— C'est pour la mise en bouche. S'il s'avère que le
gars montait un réseau... On parle d'un café qui aurait
servi de quartier général.
— Mais enfin, je ne pouvais pas laisser ce type dans la rue
!
— Mais tout à fait ! Mais complètement !
— Oh !
— Ben quoi, vous pouviez le livrer aux autorités, c'était
la moindre des choses !
— Ce n'est pas moral !
— C'est la loi, monsieur Berger. C'est dingue, tout de même !
Les prisons sont remplies d'idéalistes dans votre genre, qui accumulent
connerie sur connerie avec une candeur admirable... Enfin quoi, vous auriez
pu demander conseil avant de vous lancer là-dedans ! Bon,
nous trouverons une solution, mais ne vous attendez plus à sortir
libre et innocent, il ne faut pas rêver. Vous y laisserez des plumes,
quoi que nous fassions. Aider un Tchétchène ! »
***
Terrorisme : « entreprise individuelle
ou collective tendant à troubler gravement l’ordre public
par l’intimidation ou la terreur » selon la définition
retenue par la loi. Voyez là-dessus l'art. 706-16 du Code de procédure
pénale.
Mais cette accusation ne tenait pas du tout ! La
police avait fouillé, refouillé, sondé, cuisiné,
secoué toutes mes connaissances, prélevé toutes sortes
d'échantillons jusque sur le chat, et n'avait pu trouver ni armes,
ni explosifs, ni munitions, ni produits chimiques illicites, à
part un tout petit paquet de rien du tout, qui contenait d'inoffensifs
lichens et quelques champignons séchés qu'un laboratoire
analysait depuis huit semaines – allez savoir s'ils ne venaient
pas tout droit de Tchétchénie, ces petits monstres hideux.
On n'avait pas même trouvé un seul e-mail bizarre sur mon
client de messagerie. Sinon, vous pensez bien, on m'en aurait causé,
et pas qu'un peu... Au lieu de quoi, je moisissais d'inaction dans mon
petit cube de béton. Pas de cartes, pas de livres, très
peu de parloir. Ah oui, j'oubliais un détail : le bon vieillard
qui me valait toutes ces complications était, en plus de tout le
reste, un faussaire. Voici l'histoire...
I
C'était le plus furieux été qu'un Breton eût
jamais subi depuis au moins l'âge des cavernes. Même les arbres
attrapaient des coups de soleil. Les indigènes, qui n'étaient
pas habitués à ce genre de traitement, se brûlaient
les doigts sur les volants de leurs voitures, et poussaient des glapissements
pitoyables en posant leurs fesses sur les bancs publics. Les saucisses
grillaient toutes seules, les patates cuisaient dans les champs, les routes
fondaient, enlisant les touristes. Les chiens, qui s'étaient tropicalisés
à grande vitesse, ne quittaient plus les caves. On mettait de la
crème solaire sur le museau des vaches. C'était la fin du
monde. La télévision avait même, au journal de treize
heures, montré deux mémés en coiffes2
du pays Bigouden en train de cuire des crêpes sur le capot d'un
motoculteur. C'est vous dire comme ça tapait.
Les coquillages, dans les parcs d'élevage, auraient cuit sur pied
– c'était, d'ailleurs, ce qui se passait dans le golfe
du Morbihan ; tout le pays sentait la moule marinière –
si, sur la côte nord, la providence n'y avait pourvu en recouvrant
toute la Manche et jusqu'à vingt kilomètres à l'intérieur
des terres d'une dense chape de brume qui donnait l'impression aux gens
qui y rôdaient, à la recherche de la sortie, d'être
aux sports d'hiver. Du reste, la température, sous cet édredon
humide, était diaboliquement froide.
Ainsi, les hôteliers de Saint-Malo et de Saint-Brieuc, ceux de Saint-Pol,
de Saint-Cast ou de Saint-Quay, sans oublier les malheureux coincés
à Saint-Jacut, se plaignaient du mauvais temps et vivaient presque
en anorak, tandis que depuis Arzal, Rhuis et Larmor-Baden jusqu'à
Plonéour-Lanvern inclusivement, on grillait comme au Sahara, on
rissolait comme à Malaga, on suintait comme en Calabre. Au large,
de somptueux mirages soulevaient les îles.
Comme par un fait-exprès, c'est durant cette canicule
inattendue que mes cousins du sud étaient venus passer l'été,
cherchant du frais. Mauvaise pioche ! Il fallut les transporter d'urgence
jusque sous le brouillard, dans la baie du Mont Saint-Michel. Là,
heureux enfin de ne plus rien voir et de ne respirer que de l'eau, ils
purent s'extasier sur les vertus de la Bretagne immortelle : les
mégalithes, les buissons mystérieux, les vaches dans la
brume, le cidre fermier d'ombrageux caractère. À Cancale,
la pointe du Grouin faisait une parfaite imitation de haute montagne.
Des précipices qui nous entouraient, montait une rumeur molle et
inquiétante, qui était celle de la mer qui bruit. Dans cet
environnement devenu Pyrénéen, l'effet était saisissant.
On se demandait vraiment ce qu'il y avait là-dessous. Au Vivier-sur-Mer,
les bateaux sur pneus des conchyliculteurs étaient devenus des
homards vagues, hérissés d'étranges appendices. À
Cherrueix, des moutons passaient, pâles ombres dans les enfers qu'a
visités Ulysse. Les moutons avec leur regard bizarre.
Donc, pour nous changer les idées, j'avais eu
la bonne inspiration d'emmener ma troupe visiter le Mont-Dol, imaginant
– à juste titre – que cette butte dépasserait
de la purée. J'avais raison, mais c'était tout juste. Cependant,
quelle splendeur ! Nous avions monté à pied, nous pûmes
ainsi déguster mètre après mètre le dévoilement
lent du monde dans la lumière.
Et là-haut, quelle chaleur ! Pas un souffle, pas un bruit, pas
un chat. Pas une seule voiture sur le parking. La crêperie semblait
morte, recroquevillée sous son moulin comme un moustique cuit par
une lampe, et quelle lampe bon dieu, que ce soleil enragé !
Derrière nous les arbres montraient le sommet de leur crâne
dans la buée fantastique : ceux-là seraient bientôt
chauves, à s'exposer ainsi aux rayons, tandis qu'en contrebas dans
les pentes, leurs congénères, protégés par
la brume, avaient conservé leurs feuillages et leur teint frais.
Le ciel était d'un bleu outrageant. Depuis la tour du panorama,
nous regardions un monde tout entier plongé dans le blanc, avec
au loin le triangle du Mont Saint-Michel, ridicule et fluet, petit gant
de skieur perdu dans un champ de neige, au milieu de l'immense plaine
aveuglante, qui s'étendait, implacable comme une catastrophe naturelle,
dans toutes les directions.
Vers le nord, nous avions l'impression de pouvoir aller
en Angleterre à pied. C'était comme si devant nous s'étirait
la mer de Béring, prise dans les glaces. Alors, nous avons parlé
des anciennes communications entre Grande et Petite Bretagne ; nous
avons évoqués les chevaliers d'Arthur, qui avaient jadis
traversé ce bras de mer sans plus de tourments que s'il n'avait
été qu'un ruisseau ; nous avons nommé Lancelot, et
Viviane, et le château du lac, et bien sûr le domaine de Comper,
où l'on croit qu'est ce château. Alors, c'était fatal,
alors nous avons longuement parlé de la forêt de Brocéliande,
et de son génie sauvage, le prince des racines et des faons, le
grand spécialiste de la verdure ; nous avons parlé de Merlin.
Le lendemain, comme il fallait s'y attendre, nous allâmes
visiter, loin des brouillards anglais, les hauts lieux de la légende.
À commencer par le Val sans Retour, d'où tout le monde revient,
et puis Comper avec ses filles déguisées en fées,
son lac dans lequel repose, transparente, la demeure de la Dame. Nous
poursuivîmes par l'inévitable Tombeau de Merlin – qui
a servi de carrière, au dix-neuvième siècle, à
un bourgeois peu scrupuleux – et terminâmes cette belle expédition
par la fontaine, que tous les Rennais connaissent mais à laquelle
ils ne vont pas plus qu'un Parisien ne monte à la Tour Eiffel :
la terrible fontaine de Barenton, dont le seuil, c'est bien connu, fait
tomber la pluie quand on l'arrose de son eau. Manque de pot, elle était
à sec.
« Risque pas de pleuvoir » commenta le cousin, qui
sait additionner deux plus deux ; « tu crois que ça
marche avec du coca ?
— Dégueu ! Tu ne vas tout de même pas faire
ça ! lui dit sa compagne, qui se trouve être ma cousine.
— Je crois surtout que tu vas attirer les guêpes, commentai-je.
— On va bien voir...
— Déconne pas ! D'abord, ça ne marche qu'avec
l'eau de la fontaine...
— Parce que ça a déjà marché ?
— Je ne crois pas, non.
— Alors on ne perd rien à essayer. Allez hop! une petite
gorgée pour Merlin...
— Non ! Non ! Non ! C'est immonde, c'est un scandale !
— Allons quoi ? Ce ne sont pas trois petites gouttelettes
qui...
— Prends le cidre ! » Un bon randonneur ne se déplace
jamais sans sa réserve. Mais le cousin, interloqué, les
yeux ronds la bouche ouverte :
« Le cidre ?!
— Mais oui...
— Notre cidre ?!?!?
— Oui !
— Mais c'est infect ! Mais c'est un sacrilège !
— Comment ça ? C'est du cidre Breton, du dur à
cuire, de l'indomptable. Du qui gicle haut et loin. Regarde : à
manipuler avec douceur... Et ici, que lis-tu ? Naturellement trouble...
Il n'y a pas plus Breton, tu ne risques rien.
— Mais si justement !
— Allons bon. Tu insultes la Bretagne ?
— Mais non, couillon ! C'est juste que ça en fera moins
pour nous !
— La fontaine vaut bien ce sacrifice. Officiant, procédez
à l'ouverture !
— Mais les guêpes ?
— Elles sont bretonnes, elles survivront ! »
Il fallut obtempérer. La cousine sortit son appareil
pour filmer nos bêtises. Sous l'œil imperturbable de la caméra,
le cousin démusela prudemment la sourcilleuse boutanche, et bientôt
l'on entendit, glorieux et optimiste, un « plop »
tout guilleret qui s'en alla réveiller les échos dans la
combe.
« Si Merlin entend ça...
— Il va bondir de son trou. Mets-en encore ; c'est misérable,
cette dose...
— Mais c'est que je me dis que...
— On est chez Merlin, tout de même ; verse !
— Oui mais on n'a pas goûté, voir s'il était
bon...
— Vaurien, voyou ! Je te vois venir !
— C'est juste pour faire les choses dans l'ordre, que vas-tu
croire ?
— Oui mais non, parce que lors des libations, les divinités
boivent d'abord, et les prêtres viennent ensuite seulement. Verse
! »
Il versa encore...
II
Dans le monde moderne, il y a des satellites pour toutes sortes de choses,
et on en trouve absolument partout. C'est à se demander comment
font les navettes et les fusées pour ne pas rentrer dedans3.
Pour l'Europe, l'essentiel des données civiles est récolté
par les flottes de l'organisation Eumetsat, qui fournissent des images
prises, par exemple, depuis un endroit situé à trente-six-mille
kilomètres au-dessus du point d'origine des cartes (0°W, 0°N),
qui correspond à l'intersection du méridien de Greenwich
et de l'Équateur ; un endroit unique au monde. De là-haut,
il est assez facile d'observer l'Europe.
Deux bureaux de l'organisation observaient plus particulièrement,
et avec beaucoup d'attention, la Manche et son édredon : c'étaient
les services de Météo-France, basés à Paris,
et le Met-Office, sis à Exeter, dans le Devon. Et voilà
que le satellite s'était mis soudain à rapporter, de ce
petit coin du monde, des images extraordinaires : la couche de brume,
dans sa portion qui recouvrait le nord-est de la Bretagne, depuis l'estuaire
de la Sélune, au sud d'Avranches, jusqu'à Saint-Brieuc,
était en train de s'étirer comme un bas, et de lancer trois
espèces de longs tentacules qui s'en allèrent s'enrouler,
en moins de dix minutes, en un minuscule mais teigneux tourbillon dont
l'œil balaya la forêt de Paimpont, et se fixa dans un lieu
bien précis d'où il ne bougea plus, attirant à lui
de plus en plus de nuées. Trois minutes après s'être
fixé sur son point d'ancrage, il avait satellisé suffisamment
de vapeurs pour recouvrir toute la forêt sous un affreux couvercle
d'acier bourré d'étincelles, d'où bourgeonnaient
de petites montagnes de nuages pressées d'aller se fracasser les
unes contre les autres.
Au sol, c'était toute une affaire. Dans la région,
des toits s'envolèrent, avec des branches, des mobylettes, des
caravanes, des tentes, des chats aussi, sans parler des poules, des moineaux,
des pigeons, des petits chiens, des sacs à main, une vraie brocante...
Mais nous autres n'en savions encore rien. Nous finissions tranquillement
notre cidre. À vrai dire, nous avions bien vu des nuages arriver,
nous entendions bien des sifflements et d'autres bruits gronder dans les
combes, mais nous pensions qu'il s'agissait d'une horde de motards en
virée forestière sur quelque lointaine route ; la saison
s'y prête. Donc, nous ne nous en faisions pas du tout. Jusqu'à
ce que !
J'avais fini la bouteille. Je l'avais rangée dans
mon sac. Nous nous étions remis debout, avec l'intention de revenir
à la voiture, pour aller visiter, si je me souviens bien... une
ferme à cidre – pour refaire le plein – qui
faisait auberge pas très loin de là. Nous nous mîmes
en chemin...
Nous fîmes six pas. Le sol trembla. Il y eut un boucan extraordinaire,
et une tempête emporta nos casquettes, soulevant un impressionnant
nuage de glands qui vinrent grêler sur nos crânes, tandis
que nos cheveux, nos yeux et nos narines s'emplissaient de poussières,
de brindilles et de feuilles mortes. Puis, comme si cela ne suffisait
pas, il y eut la foudre, qui craqua à gauche, à droite,
et des trombes d'eau venant de toutes les directions nous douchèrent
l'espace d'une minute insensée.
Alors, du milieu des tempêtes, surgit une immense
colonne de lumière qui siffla comme une turbine et lâcha,
en disparaissant dans un bruit de trompette parfaitement incongru, une
forme imprécise et verdâtre, une espèce d'énorme
chauve-souris glapissante ou de ptérodactyle en lambeaux qui piailla
et s'écrasa d'une hauteur de trois mètres, le nez dans la
gadoue de la fontaine de Barenton : c'était Merlin.
Le vieil homme se releva, le nez humide, avec une respectable bosse sur
son front dégarni. Il glatouilla trois mots indistincts, trébucha,
et s'effondra sur le Perron, complètement désorienté.
Ma cousine se précipita, toujours secourable et infirmière
jusqu'au bout des ongles, tandis que nous en étions, le cousin
et moi, encore à essayer de comprendre d'où venait ce projectile.
Pendant ce temps, les éléments s'acharnaient sur notre bout
de forêt. Des morceaux d'arbres passaient dans le ciel en ronflant,
agitant leurs branchages comme des poulpes en colère. C'était
parfaitement dingue. En somme, ce que l'on racontait à propos de
Barenton n'était pas du pipeau... Quand je pense que, jadis, dans
les périodes de sécheresse, les Bretons venaient ici en
procession pour y faire des incantations, asperger le Perron avec de l'eau
bénite, j'en tremble, rétrospectivement : car enfin, heureusement
que le Bon Dieu n'a jamais répondu, toute la Bretagne se serait
mise à croire !
Enfin, jamais personne n'avait songé à répandre du
cidre ; cette bêtise nous était réservée. Mais
quelle efficacité, bon sang ! Il pleuvait même du druide.
Voilà qui n'était mentionné nulle part. D'ordinaire,
on s'attire ceci :
« Lez la fontainne troverras
un perron, tel con tu verras ;
je ne te sais a dire quel,
que je n'en vi oncques nul tel ;
et d'autre part une chapele
petite, mes ele est molt bele.
S'au bacin viax de l'eve prandre
et dessus le perron espandre,
la verras une tel tanpeste
qu'an cest bois ne remanras beste,
chevriax ne cers, ne dains ne pors,
ne li oisel s'an istront fors ;
car tu verras si foudroier,
vanter, et arbres peçoier,
plovoir, toner, et espartir,
que, se tu t'an puez departir
sanz grant enui et sanz pesance,
tu seras de meillor cheance
que chevaliers qui i fust oncques4. »
Je confirme. Le boucan, les arbres qui peçoyent
(quoi que cela veuille dire), le tonnerre, la foudre, grêle et pluie
jusqu'à plus soif et même au-delà. Sur le Perron,
se tenant l'un à l'autre, ma cousine et le vieillard faisaient
piètre figure.
Enfin, quand il en eut assez de se faire assommer par toutes les branches
qui passaient, l'inconnu se redressa, leva les bras au ciel comme de Gaulle
aux Québécois, puis il poussa, ce que n'avait pas fait l'autre,
une gueulante qui claqua assourdissante, et, d'un seul coup magistral,
éteignit tout...
Les nuages, interloqués, cessèrent de galoper ; les
arbres retombèrent, dans leurs feuillus parachutes ; et il
fallut, là encore, se garer des objets qui dégringolaient.
Il y eut même, stoppée en plein vol par le cri du bonhomme,
une escadrille de caddies qui s'en vinrent s'abattre autour de nous, terribles
météores qui rebondissaient dans les buissons, et dont certains
s'arrêtèrent à quelques pas seulement de la fontaine,
les quatre fers en l'air, avec leurs petites roulettes qui vrombissaient
comme des frelons mécontents.
Pour nous, cela ne faisait plus un pli : c'était
Merlin. Et qui d'autre, sinon ? Saint-Jean-Chrysostome ? Sainte-Thérèse
d'Avila ? La Petite Sirène, peut-être ? Qui,
bon sang, pouvait tomber du ciel dans une trombe de lumière, au
milieu d'une folie de glands et de brindilles ? Qui pouvait,
d'un seul cri, faire cesser la tornade ? Merlin, évidemment !
Le Mythe, en chair et en os, titubant d'un air farouche, se tenait devant
nous, glorieux, décati, volontaire, vainqueur absolu des éléments.
Il baissa les bras. Merlin ! Ah bon sang de bonsoir, nous n'avions
pas dépensé ce cidre en vain !
Mais d'où sortait-il ? Dans quel genre d'endroit avait-il
été tenu pendant tous ces siècles ? Comment
avait-on pu le libérer, qu'avait-on fait ou dit qui avait rompu
les sorts ? Le plus fort de tout, en définitive, c'était
que le personnage existât réellement, qu'il avait vécu,
et qu'il vivait encore...
« Plus jamais je ne jetterai quoi que ce soit sur ce fichu
Perron ! Non mais tu as vu ces grêlons ? » Nous pataugions
dans des ruisseaux qui grossissaient à vue d'œil, charriant
des avalanches d'œufs de poule en glaçons. La combe se transformait
en rivière, il était temps de décamper. Je me demandais
dans quel état nous retrouverions notre voiture.
Et que faire de Merlin ? Il regardait autour de lui, ne reconnaissait
rien, ni arbres ni pierres. Et nos pantalons, nos T-shirts extravagants,
nos godasses bizarrissimes ; la couleur de la peau de ma cousine, qui
est Vietnamienne, celle de mon cousin, qui est très sensible au
soleil, et moi qui tiens du vampire avec ma blancheur marbrée nourrie
aux doux rayonnements des écrans d'ordis, tout lui était
sujet d'étonnement. Sans parler de la horde des caddies, fourrée
dans ses broussailles, modernes sangliers étincelants. Dans quel
monde de joyeux cinglés était-il tombé ? Encore
n'avait-il vu ni bagnole, ni route, ni embouteillage.
Mais son insertion dans notre époque fut rendue beaucoup plus facile
que nous ne le redoutions, par le goût prononcé qu'avait
Merlin pour les tavernes, qui sont une institution pour ainsi dire immortelle,
puisque là où sont les hommes sont les chopines.
En attendant, devinant qu'il n'y aurait pour lui nul abri connu où
se terrer pour se refaire du poil, il nous suivit. Nous l'enfournâmes
sans difficultés dans notre voiture, qui s'était confortablement
calée contre un chêne, et avait perdu quelques vitres latérales
dans la tornade – par contre elle y avait gagné un pneu,
qui nous attendait, paisible et benêt, sur la banquette arrière.
Il était rempli de grêlons qui s'appliquaient à fondre.
Le chemin, pour sortir de la forêt, fut épique. Des véhicules
de chantier déboulaient sans crier gare, transportant des poteaux
arrachés ou des moignons d'arbres qu'ils allaient déposer
dans des tas. Partout des branches, des toitures, des poubelles, des antennes
paraboliques, et même des portails entiers ; à chaque
instant nous devions sortir de la voiture pour dégager un passage.
Tous les tracteurs de la région étaient à l'ouvrage,
à désembourber les prodigieuses quantités de véhicules
qui étaient allés s'engluer, qui dans un fossé, qui
dans une ravine soudain ouverte au beau milieu de la chaussée.
Merlin, passablement ébranlé par les rugissement
de ces machines au travail, les regardait avec une admiration sans bornes.
Je pense que c'est ce jour-là, devant un fluet petit Pony qui,
malgré son poids ridicule et son âge épouvantable,
extirpait d'une clôture une camionnette avec tout son chargement,
que Merlin reçut l'illumination, le coup de foudre, la Vocation.
La bonne petite puissance de ce tracteur, son apparente tranquillité,
son aspect débonnaire, ses vaillantes pétarades, le séduisirent
au plus haut point. Lui, l'homme des bois et de la vie sauvage, tomba
raide amoureux d'une mécanique agricole.
À dix kilomètres de la fontaine de Barenton,
les effets de la tempête se faisaient plus discrets ; à vingt
kilomètres, il n'y en avait plus trace. Les gens, sur la voie rapide,
allaient et venaient comme s'il ne s'était rien passé. Les
services météorologiques, qui fondent leurs prévisions
sur l'étude des annales, n'avaient rien vu venir puisque rien de
tel ne s'était jamais produit.
Ils eurent beau jeu alors de dire, mais on ne les crut pas, que la tornade
de la forêt de Paimpont était inexplicable. Et comment auraient-ils
pu l'annoncer ? Ajouter foi aux élucubrations d'un écrivain
gothique est sans doute très bon pour les esprits férus
de romantisme brumeux – et dieu sait que la Bretagne est une
source inépuisable pour ce petit monde-là – mais
les ingénieurs, en général, se sentent très
peu de patience pour les chênes magiques, pour les fontaines enchantées,
les étangs sacrés, les pierres maléfiques. Même
la cryptozoologie, qui est à peu près aussi scientifique
qu'un évêque, ne connaît rien aux Korrigans. Enfin
bref, c'était la pagaille sur les ondes.
Merlin en voiture filant à travers la campagne,
gémissait et hululait à tout propos, et verdissait dans
les virages. De temps en temps, il nous faisait la conversation, dans
un extravagant charabia qui nous laissait parfaitement froids et stupides,
et auquel les cousins répondaient par des gestes tout aussi mal
compris. Eux aussi verdissaient à se tenir à proximité
du phénomène : ses nippes extraordinairement puantes
méritaient à peine les honneurs de la poubelle ; on
les aurait plutôt vues directement sur le tas de compost, d'où,
visiblement, elles semblaient provenir.
Lui-même avait tout du fantôme. Entre le parking et la maison,
il réussit à faire peur à deux enfants, à
mettre en fuite un chien – ce qui n'est pas rien –
et à faire s'interroger mes vieux voisins du dessus, qui, nous
croisant à la porte, demandèrent fort innocemment et sans
penser à mal si c'était Halloween. Le mage répondit
gentiment dans son babil extraterrestre, et, sans plus s'attarder, passa
devant monsieur et madame, lesquels, pauvres mortels non prévenus,
sursautèrent en découvrant le fumet de la bête.
« Un vieil ancêtre que nous avons extirpé de son
terrier, expliquai-je. On va le retaper, le peigner un peu, et dans une
semaine il n'y paraitra plus ! » Comme ce sont des gens discrets,
ils ne posèrent aucune question, et admirèrent mon dévouement
filial. Moi aussi je m'admirais, au demeurant ; mais je n'aurais pu, je
crois, abandonner Merlin à son destin de clochard déconnecté.
III
Merlin barbotait dans sa baignoire. Entouré d'une fort épaisse
banquise de savon moussant, et occupé à vider dans son gosier
le reste de la bouteille de vodka que j'avais employée à,
préventivement, désinfecter l'eau, il chantonnait dans son
idiome barbare tout en considérant d'un œil mauvais le savon
à vitres que je lui avais refilé dans l'espoir que ça
aiderait à décaper le plus gros. En fait, il était
glorieusement saoul, et je m'inquiétais de ce qui pouvait arriver.
J'avais laissé la porte ouverte afin de nous permettre d'entendre
si quelque incident survenait. Le chat, bien entendu, était venu
contempler de près l'extraordinaire individu qui faisait le phoque
dans toute cette mousse, et ne se lassait pas de renifler le sac en plastique
dans lequel j'avais confiné les frusques dudit. Ma cousine fouillait
dans mon armoire, à la recherche d'un vêtement décent,
et ne trouvait que des choses à ma taille. Or, Merlin, qui venait
du lointain passé, était tout petit : un mètre quarante,
et pas un poil de plus. Même ma grand-mère était plus
élancée. Je conservais, du reste, quelques unes de ses robes
pour quand elle débarquait. J'en sortis une, bien neutre, dans
l'espoir que l'Enchanteur ne s'offusquerait pas à l'idée
de s'enfiler là-dedans, le temps de trouver, dans l'une ou l'autre
des boutiques de vêtements d'occasion, quelque chose de plus correct.
« Mais dis-donc, demanda le cousin, un mage, ça s'habille
bien avec des espèces de chemises de nuit, non ?
— Du calme ! répondis-je. On a beau vivre à
Rennes, qui est une ville très tolérante, il y a des limites
que seuls les gamins ont le droit de franchir. Un vieil homme en robe
à fleurs ? Le Samu social débarquerait illico...
— Et c'est ce qui ne doit surtout pas arriver.
— Du moins, pas tant que Merlin ne sait pas se faire comprendre...
Vous l'imaginez dans un centre d'hébergement ?
— Une des grandes figures de notre passé, vivant inconnue
au milieu des sans-abris... Je ne sais pas, ce n'est peut-être pas
une très mauvaise idée. Il ferait des miracles, il multiplierait
les petits pains ou les saucisses... Il aurait la cote. »
Au bout du compte, on lui rapporta de la Croix-Rouge
un vieux jean pour ado, une énorme ceinture agrémentée
d'un hibou en laiton noirci, un T-shirt de buveur de bière qui
lui tombait jusqu'aux genoux, une paire de tongs, une casquette, et une
paire d'antiques Ray-ban pour affronter le soleil implacable.
Ainsi habillé, il donnait l'impression, avec ses tresses et sa
grande barbe d'un blanc jaunâtre, d'être un Hell's Angel qui
aurait fondu suite à un régime sec. Les tongs, surtout,
étaient inquiétantes : ce n'est pas tous les jours,
en effet, qu'on voit un vieux briscard du bitume non seulement à
pied, mais encore les orteils à l'air dans des sandales de plage.
Lui s'amusait bien, à se voir ainsi déguisé.
Mais ce qui le scia carrément, ce fut de constater que les gens,
au dehors, s'habillaient tout aussi n'importe comment : posté tranquillement
à la fenêtre et sirotant un cidre, il vit d'abord passer
un type au crâne rasé, enjuponné d'un kilt, en train
de gueuler dans une petite boîte. Puis ce fut une dame en pantalons
qui tenait en laisse un Yorkshire, espèce d'animalcule qui, pour
un homme de la fin du Bas-Empire, est bien plus extraordinaire encore
qu'un griffon, sans parler des ixions.
Un architecte sortit ensuite de sa voiture, en costume et cravate, avec,
là encore, une petite boîte dans laquelle il causait. Puis,
comme on était jeudi, jour fatal où les mœurs se relâchent,
et que la nuit tombait, il passa dans un grand bruit une bande d'étudiants
en tenues spatiales, argentées et dorées, armés de
pistolets hurleurs et de sabres-laser qui clignotaient en rose, en vert
pomme, en bleu électrique. Le cortège était entouré,
précédé et poursuivi par une meute de chiens euphoriques
qui galopaient en aboyant et se cognaient aux voitures. Vint ensuite une
fille en tenue gothique, bien vampire, au bras d'un garçon très
maigre dont les cheveux étaient teints en verts.
Je pense que c'est à ce moment précis
que Merlin se dit qu'il était tombé, décidément,
dans un monde paradisiaque, où régnait la plus entière
liberté, où chacun s'amusait à sa manière,
sans que personne y trouvât matière à sévir.
Je le vis soupirer d'aise et se détendre, et chercher, au fond
d'une sacoche qu'on lui avait prêtée, ses herbes, sa vieille
pipe en corne de vache, et un morceau de ce qui ressemblait à une
tranche de crotte séchée, ou à du très vieux
Gouda. Je penchais pour un aromate spécial, une sorte de condiment
qu'on râpe dans le tabac, mais une observation attentive montra
que c'était un morceau d'amadou.
L'odeur qui s'en dégageait prouvait sans doute possible que ce
champignon avait bien été cueilli au cinquième siècle,
ou au début du sixième, et qu'il avait ensuite passé
tout ce temps dans la poche de Merlin, où il avait contracté
cet infernal fumet de fromagerie incendiée que nous avions appris
à connaître dans la voiture. Ne voulant pas savoir ce qui
se passerait quand on mettrait le feu à cet abominable truc, je
me précipitai avec un briquet bien propre, montrais au mage son
fonctionnement, et le lui offris de bon cœur.
Ainsi passa, de catastrophes en crises de rires, de petites
découvertes en drames évités de justesse, une semaine
épuisante mais qui reste une des plus belles de mon existence.
Merlin, en effet, s'était mis à copier des billets de cinq
euros, puis de dix, et avait appris à en faire varier les numéros.
En conséquence, le vin coulait à flots, les homards sautaient
en bandes dans les casseroles, la poubelle était pleine de coquilles
d'huîtres, et l'on fumait de coûteux cigares.
Nous apprîmes à Merlin quelques mots de
Français. Il avait un accent épouvantable, qui faisait penser
à du russe mélangé d'arabe, avec une pointe d'italien
aussi ; quelque chose de jamais entendu et de diablement sournois. Pour
qui l'eût-on pris, au téléphone — Petit
exemple : comment s'appelait-il —
« Mrdhn ! Moi Mrdhn !
— Ça commence mal...
— Mrrr... Dhn !
— Bon sang, mais où sont les voyelles ?
— Je connais comme ça le nom d'une île qui s'écrit
Krk. Jamais su comment...
— Mrrrdhn ! » Merlin se frappait la poitrine,
bom-bom... « Moi, Mrrdhn ! » On aurait dit
Tarzan faisant l'article à des touristes, ou Conan en train d'apprendre
à faire des phrases. À le regarder se taper dessus d'un
air farouche, il était difficile de rester sérieux. « Mrrdhn,
Mrrrrdhn » insistait-il. Ça sonnait presque comme un gros
mot. Du coup, le cousin, impitoyable : « Ah là là,
t'imagines, dans la rue : tiens, salut mec ! comment que tu t'appelles ? Miyrdh ! On va vers les ennuis !
— Ná Mierdâ, ná ná ná, Myrrdhnn
! Moi, Myrrdhn (bom bom)... Hokkay —
— Myurdun ?
— Myrr... Dhnnn !
— Mhyurr'hdun... Mhwurdyn... non, Murun-Dhun ! ah j'y arrive
pas !
— Demande-lui d'écrire ça !
— Ça va pas, non ?
— Eh, Myurhdhun, ça doit vouloir dire Merlin ?
— Ná Myrlen, eh stupidè ! Aut hebetes aures
fortassè habes ? MYRRDHNN !!
— Eh ben c'est pas gagné !
— Haah quàm muscerda ! Quisnam omnium mortalium
hoc intellegit ?
— Mais qu'est-ce qu'il dit ? Mais qu'est-ce qu'il dit ?
— GRRR !... »
Etc.
Bien entendu, on finit par se comprendre
un peu. Afin de le rendre le plus autonome possible, on entreprit de lui
apprendre à compter sur des pièces et des billets de banque
(tant qu'à faire). Le déchiffrement des signes ne fut, pour
ce puissant esprit, qu'une formalité ; cependant, il apparut qu'il
s'obstinait à compter en base vingt, partant du fait, nous fit-il
entendre avec force gestes, que les humains ont vingt doigts et non pas
dix comme on le croit ordinairement depuis qu'on met des chaussettes.
Quand on lui eût expliqué qu'ici c'était la base dix
qui commandait même en été où l'on va pieds
nus, il soupira, et s'exerça, docile, tout en marmottant dans sa
langue bizarre5.
IV
Le vieux druide avait bien profité, depuis sa libération :
l'œil vif, le poil lustré, avec l'ombre d'un petit bedon
en formation, il avait appris en outre à se tenir sur une bicyclette.
On le vit souvent, la barbe au vent, filer aux trousses de ma cousine
sur les chemins de halage, sifflant des airs étranges qui fascinaient
les chiens et les petits rapaces, et faisaient meugler les vaches.
Dans son corps, les bactéries modernes s'étaient illico
et d'autorité installées en masse, virant les vieilles,
et il y avait eu, pendant une semaine, une spectaculaire recrudescence
d'éternuements, raclements de bronches et autres coups de trompette
dans les mouchoirs tandis que nous nous échangions nos germes.
Puis tout s'était tu, et le mage, aujourd'hui, pétait de
santé.
Enfin, un beau matin de septembre, Merlin fut prêt à s'essayer
en solo dans la rue. Sa première sortie, nous expliqua-t-il, serait
pour aller... au bistro, « por rencontrar u people »
osa-t-il nous dire... Mais je soupçonnais l'affreux, qui, en vrai
Breton, buvait le moins d'eau possible, de vouloir aller au café
d'abord et principalement pour y expérimenter tous ces mystérieux
alcools que l'on voit luire derrière le comptoir. Car n'oublions
pas que cet homme, en plus d'être mage, était aussi un grand
chimiste. Cependant, quoi de mieux, en effet, qu'un bon vieux troquet
pour prendre la température d'un pays — Finalement,
mon cousin l'accompagna, « pour veiller au grain ».
La sortie au café fut une réussite. Merlin,
à la vérité, s'y était pochetronné
comme un professionnel, mais il s'était bien tenu, et avait ensuite
titubé jusqu'à la maison avec toute la dignité requise,
trouvant même je ne sais où l'énergie et la concentration
pour nous ramener sans heurt un cousin somptueusement noirci. Merlin,
à ce sujet, n'était pas très satisfait de son chaperon
: « Pas solide, lui, un sol godet il tombe et ronfle tête
dans iornal ; moi finirr sol...
— Mais vous avez bu quoi ?
— Whisky. Pah ! dame servir dans gobelets riquiqui, pitits
godets à tremper doigt bébé. Moi dire ná !
Moi pas jouer poupée. Servir hommes ! là-dédans...
— Là dans quoi ? voulut savoir la cousine
— Dans verre norrmal, qwa ! truc pour bière, là,
bon contenir, voui ?
— Vous avez bu du whisky dans des verres à bière ?!?
— Et puis qwa ? Pah ! Vous pas solides : lui
moitié verre, déjà tomber ! Moi vieux, et tenir
huit verres pleins différents whiskies, et poui Gros Môlnier,
aussi Couñak. Tout essayé, bon choix...
— Ah misère ! Il est pas sortable... Il reste du fric ?
— Pour quoi fâre, il restar dou fric ? Dou fric
il en plout tant qué tou vo, hokeye ?
— Imagine s'il est bourré et qu'il commence à
fabriquer des billets en public, et tout de travers, avec des chiffres
dans tous les coins !
— Un billet de quatre-vingts euros, ou de cent-quarante...
Il aurait du succès...
— Demain aller autrre bistrro ; repéré cible
déjà. Bon plan. »
En somme, Merlin aimait bien la ville. Il s'y fit ses
premiers admirateurs, et même une petite troupe de supporters qui
se mit à le choyer : d'abord, il n'était jamais à
court d'argent ; ensuite il avait un accent rigolo, toute une grammaire
héroïque, de l'humour, et une belle désinvolture ;
surtout, il avait la main verte.
Ce dernier trait lui apporta la notoriété, qui est le début
de la gloire. Voici comment les choses arrivèrent : au bistro,
il fit un jour compliment à la patronne de la beauté de
ses fleurs. Elle rosit car le Mage est bel homme, et lui répondit
qu'elles venaient de son jardin. De fil en aiguille, elle en vint à
raconter les déboires de ses hortensias, de ses rosiers, et du
jasmin contre le mur : toutes espèces que Merlin ne pouvait
absolument pas avoir connues, et dont la description le laissa pantois,
lui qui croyait tout savoir en matière de plantouilles. Ils discutèrent
longuement. Bien entendu, quelques piliers de comptoir y allèrent
de leurs trucs et astuces.
Merlin enregistrait toutes ces informations, pensif et
déconcerté : si tous les pochetrons de Bretagne étaient
aussi savants dans le premier sujet venu, que lui resterait-il ?
La puissance ! Car il avait dans son sac plusieurs tours qu'il était
bien certain d'être le seul à maîtriser, puisque c'était
de la magie verte, de la vraie pure et dure, et que notre monde incroyant
a relégué la magie – qui n'existe pas, c'est entendu
– dans les tours de cartes et les chapeaux à lapins.
Or, nous l'oublions parfois, mais l'ami Merlin était
d'abord un mage. C'est à dire un type qui fait, voyez-vous ça,
de la magie – qui n'existe pas, j'en tombe d'accord... Donc,
voulant reprendre l'avantage dans une conversation qui lui échappait
de plus en plus, il déclara que ces fameuses roses qui sentaient
si bon dans le carafon posé sur le comptoir à côté
de la pompe à bière, virgule, ne perdraient dorénavant
plus un seul pétale de tout l'hiver.
Un silence poli accueillit cette déclaration de fumiste. Puis l'on
passa à autre chose. Merlin, un peu froissé de n'avoir pas
soulevé des cris d'enthousiasme, se mit à faire des passes
au-dessus du carafon en ronchonnant. À l'instant même, tous
les pétales tombèrent. Ce fut un beau chahut. Il fallut
payer une tournée.
Trois petits boutons avaient survécu au massacre.
Merlin jura que ceux-ci dureraient, toutes voiles dehors, jusqu'en mars,
pourvu qu'on les traitât correctement. La patronne, qui est très
tolérante, voulut bien croire cette bonne parole et resservit l'animal.
L'on n'en parla plus.
Mais un mois plus tard, trois roses somptueuses narguaient les Parques
sans jamais se lasser, et Merlin avait dû réitérer
son expérience sur un autre bouquet, composé de Rudbeckia
fulgida var. goldsturm, qui font des grandes fleurs jaunes aux pétales
naturellement portés à la chute, comme les cheveux. Du reste,
il n'y a pas plus mélancolique sur un comptoir que de pauvres fleurs
déplumées semant leurs parures au pied du vase. Merlin se
jeta dessus, avec l'intention de les rendre immortelles.
Le résultat fut spectaculaire. Bientôt, et rien que pour
le plaisir de voir celui que l'on commençait à surnommer
« Jo le druide » agiter ses vieilles paluches au-dessus
des petites fleurs tout en marmonnant des alexandrins salaces – complètement
hors-sujet mais qui pliaient de rire l'assistance – on lui
apporta n'importe quoi : des tulipes, des dahlias, des anémones.
Toutes, il les bénissait.
Beaucoup repartaient chez leur propriétaire, mais certaines furent
laissées là, exposées au milieu des chopines, portant
témoignage de l'extraordinaire pouvoir de Merlin, qui, racontant
une blague tout en claquant des doigts au-dessus d'une délicate
corolle, conférait à celle-ci une résistance de menhir.
V
Octobre. La pluie tombait, comme elle le fait dans la
région depuis qu'il apparaît que la planète se réchauffe
et qu'en plus elle se dessèche. Nous autres ne mourrons pas de
soif. En contrepartie, les mûres ne mûrissent plus, et les
pommes ne sont plus sucrées ; comment ferons-nous le cidre ? Il
nous reste le spectacle réjouissant des vaches, dans l'herbe jusqu'aux
oreilles tandis qu'ailleurs elles mangent en juillet leur foin d'hiver.
Trêve de digressions ! Merlin s'ennuyait ferme. Je ne savais
plus quoi faire pour le sortir de ses troquets lorsque se présenta
l'opportunité d'aller assister à une démonstration
de tractor-pulling. Il se laissa transporter jusque dans le Perche, où,
dans un champ transformé en parking de monstres, rugissaient des
machines invraisemblables qui crachaient des flammes et produisaient des
chapelets de ronds de fumée à chacune de leurs pétarades.
Le bruit, à faire tomber les plombages des dents ; les odeurs
de kérosène et de saucisses brûlées ;
les commentaires du speaker, la foule, les motos, les frites, les bagnoles
trafiquées, tout ceci réjouit enfin Merlin qui retrouva
l'ambiance des foires à Camelot, lorsque le peuple s'assemblait
pour assister aux compétitions.
De temps à autre montaient, d'une large tranchée
creusée dans le terrain, d'affreux mugissements de bête.
Des panaches de fumée en giclaient, noirs et volcaniques. Les gens,
assis sur des gradins bordant la fosse, levaient les bras au ciel, prenaient
des photos, hurlaient, passionnés. Beaucoup, qui ne tenaient pas
en place et ne voulaient rien rater, fonçaient à la poursuite
des machines qui courraient en bas, jusqu'au bout de la tranchée.
Là, ils faisaient grumeau quelques minutes, en sautillant sur place
pour mieux voir, lorsqu'elles avaient fini leur tour, les bêtes
à la manœuvre, et revenaient ensuite, longeant la fosse, vers
la gauche et les stands de saucisses. Puis de nouveaux feulement les agglutinaient
contre les barrières, où des haut-parleurs lançaient
des cris hystériques ; des colonnes de fumée s'échappaient
soudain et filaient de gauche à droite, saluées par les
cris de la foule réjouie, et l'on entendait alors un, deux, quatre
dragons passer en sifflant. De la boue giclait par dessus des têtes.
C'était le bonheur tout bleu. Il fallait absolument aller voir
ce qui se passait là.
Pour ceux qui ne connaissent pas le tractor-pulling,
sachez que ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout écologique.
Ça tient de l'incendie, de la guerre, des éruptions de cendres.
Il s'agit de développer le plus de puissance possible pour tirer,
avec n'importe quoi ou presque, une remorque de plus en plus rétive,
et très lourde, agrémentée d'un soc, sur une distance
de cent mètres idéalement. Les compétiteurs sont
prêts à déployer toutes sortes d'astuces pour arracher
les masses énormes à la terre qui les retient, à
leur faire franchir la distance tandis qu'elles s'alourdissent d'un poids
qui s'avance, peu à peu, sur le soc ; tout ceci sans vriller la
machine, ni la faire exploser, ni faire de soleil.
Ici s'expose en toute liberté le génie, tandis qu'il est
pour ainsi dire impossible de tricher. Ce n'est donc pas du sport, mais
de l'exploit, de l'abnégation, et du plaisir partagé. On
a dépensé du méthanol, du kérosène
ou du gaz-oil de manières infiniment plus stupides.
Les moteurs sont tout ce qu'on veut : extraits de char
d'assaut, turbines d'hélicoptères, assemblages incroyables
de V12 en furie, le principe étant de mettre en contact des choses
qui ne doivent surtout pas l'être, d'en tirer des explosions, et
d'avancer grâce à elles.
Les uns ne peuvent faire autrement que de cracher des torchères
qui réjouissent toujours le public avec leurs halètements
frénétiques ; les autres projettent dans l'atmosphère
des quantités phénoménales de charbon ; tous émettent
des bruits comme on n'en entend jamais : le feu et le métal portés
à des paroxysmes que tout le monde espère à peu près
contrôlables bien qu'il y ait parfois, et c'est alors un grand malheur,
des éventrations de capot.
Puisqu'il s'agit d'aller loin tout en restant sur deux roues au moins,
les architectures de ces machines respectent deux grandes lois : la propulsion
est assurée par le train arrière, dont les roues sont parfois
plus vastes et massives que celles des dragsters ; le train avant est
surtout occupé à diriger la bête, du moins lorsqu'il
lui arrive de toucher terre, ce qui n'arrive que très peu. Pour
ce faire, on tâche de le lester, en y faisant porter le plus de
poids possible ; certains astucieux montent même leurs turbines
à l'envers, de manière à ce que les échappements
fusent au ciel depuis l'avant, écrasant, sous la poussée
des gaz, celui-ci au sol.
C'était, ici, non pas une compétition,
mais un simple spectacle, bon enfant et sans enjeu, organisé par
les amateurs de la région. Les machines étaient peu nombreuses,
et la remorque n'était pas très lourde. En contrepartie,
la musique était correcte, l'assistance joyeuse et familiale, la
bière bonne et les toilettes propres. Les pompiers regardaient
tout ça en prenant des photos. « Ici, les vaincus ne
sont pas humiliés, dis-je à Merlin ; l'honneur est partagé,
car la chance entre pour une bonne part dans le résultat. Le génie
et l'argent ne font pas tout. Pas encore. Cependant, il faut du doigté.
— Très très bien, répondit-il. Personne
tué, pas utile pour prouver valeur, oui... Mais, euh, quoi ça
être, petite chose jaune qui recule maintenant ?
— Une deux-chevaux. Modifiée, bien sûr.
— Je vois pas chevaux. Image ?
— Oui. C'est une très ancienne voiture, qui avait une
puissance comme deux chevaux. Mais celle-ci, d'après le catalogue,
en développe deux fois mille deux-cent... L'équivalent de
vingt fois six-vingt chevaux. Un peu améliorée, quoi. »
L'engin en question se mettait en position, tout en éructant des
flammes que le ciel couvert rendait visibles, bleutées et brillantes
dans la tranchée. Les appareils photo lançaient des flashes,
des caméras filmaient la manœuvre, très simple au demeurant
– mais, sans aide, impossible à certains –
qui consiste à reculer sans déboires jusqu'à ce que
l'attelage soit engagé dans la remorque. Deux personnes le verrouillent
ensuite. On démarre, si nécessaire, les derniers moteurs
de la bête, et tout le monde s'éloigne.
Le drapeau s'agita. Le monstre monta en pression, et trente-six tuyaux
crachèrent trente-six colonnes de fumée chaude et vibrante.
Le rugissement s'éleva jusqu'au déraisonnable, les roues
arrières se transformèrent en nuages de particules, la chose
s'ébranla, prit de la vitesse, et se cabra.
Les deux phares ridicules de la deux-pattes regardaient vers le ciel,
poursuivis par les moteurs qui voulaient à toute force vriller
le châssis. On distinguait encore un peu le pilote, recroquevillé
dans un restant de cabine derrière les crache-flammes de son engin
diabolique. Puis il passa devant nous ; le chariot de la remorque se précipita
vers le soc, se vautra dessus et l'enfonça dans la terre, soulevant
une espèce de vague d'étrave qui ralentit l'engin et l'immobilisa
dans un dernier hoquet monstrueux, à quelques pas de la ligne des
cent mètres. Merlin, les deux mains aux oreilles, poussa un hurlement
d'Apache et cavala voir de plus près comment on dételait
le tracteur, comment il s'en allait pour laisser la piste au suivant,
où il allait se garer, comment est-ce qu'on l'éteignait
etc. etc. Un vrai fan. Il était parfaitement réjoui.
Le soir, dans la voiture, il était intarissable.
Voilà ce qu'il voulait faire, clamait-il ; conduire un de
ces dragons magnifiques... Nul doute qu'avec son petit tour de main, Merlin
n'eût fait des étincelles dans le championnat. Restait à
s'initier aux subtilités de la mécanique, aux mystères
des explosions, à tout ce qui fait le plaisir et la damnation d'un
pilote de tractosaure. Restait aussi le plus difficile, un chose à
laquelle je ne pensais qu'avec appréhension, car je n'avais pas
la moindre idée de par où commencer : donner à Merlin
une identité.
VI
Il m'arrive tout de même de travailler. Des images par ici, un article
par là. Merlin, avec son porte-monnaie sans fond, ne durerait pas
toujours. Lui-même me l'avait fait comprendre : il allait bientôt
s'en aller, visiter Petite et Grande Bretagnes en un pèlerinage
nostalgique. J'étais donc, ce matin-là, aux prises avec
un e-mail presque incompréhensible, que je tentais de déchiffrer,
ou d'interpréter car il y a des gens qui, non contents d'écrire
en dépit de toute règle (et pour lesquels même une
simple association sujet-verbe-complément est de la haute voltige),
émettent encore des phrases qui ont l'air d'avoir été
tournées dans le cerveau, si je puis user d'un tel mot, d'un publiciste :
nerveuses, élancées, jeunes, belles et dynamiques, mais
sans aucun sens discernable. Du vent bien enrobé, du baratin pour
assemblée générale de petits porteurs.
Ah mais on s'en fiche, de ton mail, enfin quoi ! Où
était Merlin, voilà ce qui nous intéresse !
Que faisait-il ? Que disait-il ? Répondras-tu,
gredin, au lieu de digresser encore et encore ?
Merlin était au café, cette bonne blague... Et où
vouliez-vous qu'il fût ? Son excuse était qu'il y pouvait
lire des journaux, et ainsi s'acclimater à nos diverses façons
de penser, de mentir, et de raconter les choses : ce qu'on appelle
la politique. Plus exactement, en l'occurrence, la politique de comptoir.
À ce sujet...
« Hop ! Stop ! ...est-ce que ceci est une digression ?
— Ah non, pas cette fois-ci. Je jure que non. C'est très
important !
— Je me méfie ! On saute ! »
Bon, tant pis, mais vous manquez un truc fumant... Enfin peu importe.
Merlin était sorti pour pétuner dans sa célèbre
corne. Par exemple, voilà encore un objet qui l'avait rendu célèbre.
Personne au monde depuis des siècles ne pétune plus dans
une corne ; c'est à se demander même si cela se fit un jour.
Mais à Merlin il faut de l'outillage peu commun... Non je ne digresse
pas, mais enfin laissez-moi vivre, quoi ? Zut alors !
Donc ! Il était tranquille, dehors, à
fumer ses trucs, quand des policiers débarquèrent pour un
contrôle anti-tabac dans l'établissement. C'est une formalité
qui ne présente rien de bien grandiose, en général
: on jette un œil, on constate, évidemment, que personne ne
fume, on dit bonjour et on s'en va... Mais Merlin, qui n'avait encore
jamais vu de ces spécimens tout de bleu habillés, fort curieux
de savoir ce qu'ils allaient faire, les suivit, la corne au bec, lâchant
dans leur sillage d'inexcusables et malodorantes bouffées de champignon
brûlé.
Il eut tôt fait d'être encadré, cependant que la tenancière,
la tête dans les mains, soupirait lamentablement devant le peu d'esprit
de son meilleur client. C'est elle qui me raconta tout ceci.
On demanda à Merlin ses papiers. En réponse, celui-ci sortit
d'abord un peu d'argent : erreur fatale, mon pauvre ami ! on ne voulait
pas entendre parler de corruption, surtout en public. On prit donc fort
mal tous ces billets brandis. Il y avait même une coupure de cinq-cent
euros qui fit sensation. On redemanda les papiers, les vrais. Merlin :
« Ba vous m'embirdez avec tes papiers, quoi papiers — pourquoi
y faut papiers ? Moi ji dire soui Myrdhn et puis c'est tout ! Là...
— Hein ? Comment — On nous dit quoi, là ? Et devant tout le monde, encore ?
— Et c'est quoi d'abord, cette corne ? Qu'est-ce qui brûle
là-dedans ?
— Dans corrrne ? Mâ il y a trouc à foumère,
bon sang ! Voyez : ça foume...
— J'ai rarement vu quelqu'un se foutre à ce point de
notre gueule... Monsieur, pour la dernière fois, avez-vous des
papiers d'identité, un titre de séjour, un visa, quelque
chose ? Un justificatif de domicile ? »
Le mot « domicile » sembla susciter, chez le vieux
mage qui commençait à s'énerver, un semblant de connexion
entre deux circuits : « Ma voui doumicil j'ai, et iustificative
aussi, sour place, voui, qui m'attend ! Dans doumicil.
— Mais vous ne l'avez pas sur vous...
— Bâ sûr qué non, porqu'il pô pas
ténir ! Et où voyieriez poche pour iustificative grosse
comme toi, eh ? (à ce qu'il semble, c'était moi, le
justificatif)
— Bon... D'abord vous allez m'éteindre cette fichue
corne, et arrêter de nous faire respirer ce qu'elle contient ! Ensuite,
vous me la remettez...
— Ah voui je rappelle ! Pas possible foumère ici,
moi va dehors. Vous suivez ? »
Sauf que, bien entendu, ils ne se contentèrent
pas de le suivre. C'est qu'il les avait ferrés, le Merlin, avec
sa dégaine de gitan, son accent arabo-russe mâtiné
d'italien du Maghreb, sa corne infernale, ses herbes, ses copeaux de champignon
grillés, et cette façon désinvolte qu'il avait de
ne surtout jamais se sentir en faute, et de se moquer du monde sans en
avoir l'air.
Vers quatorze heures, j'avais abandonné tout espoir
de manger en compagnie du mage. Je le pensais en ville, à vadrouiller,
à faire les boutiques. Il s'était trouvé un Stetson
gris perle avec lequel il aimait beaucoup à parader, dans le secteur
de la rue d'Orléans, engoncé dans un long et coûteux
manteau de desperado, avec au pied des santiags comme on n'osait plus
en porter depuis trente ans au moins. Les étudiantes, qu'il lorgnait
avec espoir, riaient beaucoup de voir ce beau cow-boy venir à leur
rencontre en roucoulant.
À sept heures du soir, n'y tenant plus, j'allais à mon tour
au café prendre des nouvelles de l'animal. C'est là que
j'appris ce qui s'était passé le matin même. On en
parlait encore, avec beaucoup de joie, de pitié et d'admiration,
car ici – et bien qu'il ne se fût jamais présenté
en tant que Merlin l'Enchanteur – mon hôte était
devenu, en un petit mois de présence assidue, un personnage.
Oh ! Ce qui me fait penser... Une fois, je l'emmène
en forêt de Rennes. Les grands arbres, les bois profonds, je me
disais : « ça lui fera du bien, ça lui rappellera
sa jeunesse, et puis il respirera autre chose que ce bon dieu de Diesel ».
Tu parles ! Tout le temps que nous fûmes sous les arbres :
« mâ c'est qwa cé gardien poublique ? Rigarde-mwa
ça, tout riquiqui pitis zarbres bizarres, avec traces de peintor
partout, ça pourquoi fâr ? »
Le soir, au café (le fameux quartier général) : « Et
puis alors, pas vou un sol ourse, pas auroch, même pa leo, t'imagines
ça ? Oun cat, on a iouste vou oun fichou cat.
— Ah, mais c'est mignon les cats, les chats.
— Tou rigoles ? C'est moche, c'est mauvais. Mwa prefare
encore la pie, ça melior gouste. Né comprend pas dou tout
pourquoi gens ici, ils collectionnent cats. Oah, c'est quoi ça ?
— Cactousse ! Pardon, cactus. À force, on parle
comme toi, maintenant !
— Vous prendre accent Myrdhin, ça gentil oui. Mâ
où sont les espines ?
— Justement, il est malade. Si tu pouvais... »
C'est ainsi que Merlin se lança dans le réépinage
de cactus pelés, et qu'il attrapa cette réputation de barbare
qui a mangé du chat. Il fascina encore plus.
Où en étais-je ? Ah oui, Merlin
embarqué, et tout le café qui attendait sa réapparition.
À vrai dire, personne ne s'inquiétait vraiment. Chacun pensait
que le bonhomme serait libéré bientôt, à supposer
qu'il ne le fût pas déjà... Que faire ?
« Vous hébergiez un clandestin, monsieur
Berger ! me dit-on à l'antenne de Police, le lendemain matin.
Il est peu probable que vous n'ayez pas été au fait de sa
situation. Vous savez que, depuis l'ordonnance du 13 août de l'année
tant, et en vertu de l'alinéa x de l'article y de la loi relative
à la sécurité du territoire et au terrorisme, toute
personne ayant aidé à la dissimulation, sous quelque forme
que ce soit, d'un individu en situation irrégulière est
passible de poursuites...
— Non !
— Mais si ! J'ajoute, monsieur Berger, que le recel de
clandestin s'apparente parfois – je dis bien parfois, car c'est
au ministère d'apprécier – à la fourniture
d'une aide à une organisation visant à déstabiliser
l'État, ce qui, depuis le vingt juin de l'année passée,
tombe sous le coup de l'article 141 de la loi sus-citée portant,
entre autres, sur la définition et le traitement judiciaire des
organisations terroristes. Mais nous n'en sommes peut-être pas là.
— Gouïc...
— Pardon ?
— On est une organisation terroriste à partir de combien
de personnes ?
— À partir de un. J'ai une copie du décret sous
cette pile, là.
— C'est dingue, le nombre de lois qui sont votées !
On n'est pas au courant.
— Surtout en été. Avez-vous un avocat ?
— Vous croyez ? »
Et comment ! Je fus placé en garde à
vue et relâché trois jours plus tard. Entre-temps, j'avais
perdu un client, et mon assureur, mis au courant de ma situation, m'envoyait
un coûteux avenant à son contrat. Misère !
VII
Merlin, qui n'était d'aucun pays existant, n'était
pas Français. Il fut donc interné au Centre de Rétention
Administrative (CRA) de Rennes-Saint Jacques le 28 septembre, sur ordre
de la Préfecture. Au bout de deux jours, il fut demandé
une prolongation de rétention, qui fut accordée par le Juge
des libertés, attendu que le vieil homme était non seulement
un gros original, insolent, détendu, et pas du tout cinglé,
mais qu'il était toujours inclassable.
De mon côté, j'avais donc été relâché,
et j'attendais ma convocation pour passer en jugement. Je risquais beaucoup,
mais n'arrivais pas à y croire. Voilà une réalité
qui ne pouvait pas être.
Le six octobre, je pus voir Merlin. Une personne du CIMADE
lui avait appris quelques notions de droit, mais le mage, qui savait ce
qu'il valait et ce qu'il pouvait, ne se souciait pas vraiment de son avenir
: « J'apprendre comment va le monde, me dit-il... Ici, ji causer
avec tas de gens de toute colorrr ! Ah, et j'ai enfin vou à quoi
ressembler papiers. Pas difficile, non, plouss facile encorr que billet,
mais ji pas faire, non non...
— Mais pourquoi ?
— Parque comme ça, moi visite planète, mon ami
! Ils interrogueurs trouver moi avoir assent très difficile à,
euh... caser oui ? Ma eux trouvé mon pays, hihi !
— Et alors ?
— Eux disent moi Chéssène... Ah, j'ai dit voui
!
— Chéssène ? Mais c'est où ça ?
— Ah bâ en Chéssénie, je croire. Mâ
savre pas où ça être. Je verroire !
— Et le tractor-pulling, alors ?
— Bah. Pitêtre trouver moyen faire trackdozer en Chechenia,
hé ?
— Nom d'un chien, la Tchétchénie !
— Voui, Chéchénia, ce quoi je dire. Molt, molt
montagnes.
— Mais ce sont des fous sanguinaires !
— Moi voirr pour croire. Et pouis, fols sanguinars partout :
ici gens de Liberia, gens de Mali, eux dire vita être très
dure dans pays à eux, beaucoup sanguinar hacher eux ou faire sclaves
parfois, et Lybia très sanguinar aussi avec réfoujirs qui
passent, voui. Tout li monde sanguinar avec pitits, ça pas nouveau.
— Et alors, que vas-tu faire ?
— Moi va visiter planète. Toi va voirr...
— Mais c'est fini pour toujours, la France ? La Bretagne ?
— Ici buone libertà si parents, grands-parents et arrière-grands-parents
nés ici, mâ dignità pas un poil de coye.
— Et tu crois qu'en Tchétchénie ça ira
mieux ?
— Moi grrand programme, voui. Toi va voir... »
Il avait l'intention d'ériger, au sommet de la plus haute montagne
du pays, une immense statue qui brandirait une torche à la flamme
éternelle, comme un phare. Il avait vu le modèle « dans
oune pictore de America, Noyoke, una trâ grosse urbane de là-bas
; la estatoue, ça buona idea que ji va copiar en grrand au median
di neves. Ça trâ cool à veoir, iousque dépouis
Loune, voui ! »
Le voyage de Merlin depuis Rennes jusqu'en Tchétchénie commença
par une petite difficulté que le mage n'avait pas prévue
: puisqu'il n'avait pas de papiers, rien ne prouvait qu'il fût Tchétchène,
sinon l'opinion des enquêteurs. En conséquence, et parce
qu'il est interdit de n'avoir aucun papier, il fut d'abord emprisonné,
comme la loi le permet, pour une durée de trois ans. Mais il fut
si outré de ce traitement inique qu'il s'enfuit au bout de six
jours, ce qui n'arrangea pas mes affaires car il fut dès lors catalogué
comme une personne dangereuse.
On en parla, bien sûr, à la télé : « Spectaculaire
évasion à Fleury-Mérogis : un chef rebelle Tchétchène
qui avait été intercepté dans la banlieue de Rennes
s'est échappé de la centrale de Fleury-Mérogis où
il purgeait sa peine en attendant que les conditions de son extradition
fussent réglées avec les autorités Russes. Le mode
opératoire de cette évasion n'a pas été communiqué,
les enquêteurs et le ministère n'ayant pas fait de déclaration
à ce sujet. Toutefois, des complicités, notamment du côté
de la mouvance nationaliste bretonne, seraient envisagées, et une
personne est actuellement interrogée dans les locaux de la Police
Judiciaire ». L'affreux nationaliste mouvant et breton, c'était
moi.
Dans l'affaire, je perdis mes dernières illusions.
Que l'État pèse lourd quand il s'abat de toute sa mauvaise
foi sur les épaules de ceux qu'il immobilise ! On me dit que je
risquais d'en prendre pour quinze ans, puis pour vingt, et mes avocats
ne savaient toujours pas pourquoi, tellement les accusations portées
à l'encontre de mon insignifiante personne reposaient sur un empilement
de suppositions imbéciles. Mais une loi dite « de prévention
en matière de sécurité nationale », fort
malignement surnommée « Loi Guantanamo »
par ses détracteurs, avait vu le jour (au milieu de l'été).
En vertu d'un principe de précaution un tantinet remanié
façon transgénique, j'étais maintenu en prison contre
le droit des gens.
VIII
« Vous n'auriez jamais dû aider Merlin » me
redit un jour mon avocat, venu me voir pour me consoler après une
demande de remise en liberté anticipée qui venait d'être
refusée. J'avais fait six ans de cabanon, il m'en restait douze
encore à faire. J'étais dangereux, de cette frange d'ultra-gauche
qui incendie les 4x4 et lance des pétards sous les pneus des cars
de CRS ; j'avais aidé un terroriste en fuite, j'avais habité
la Bretagne, j'avais même un prénom breton : j'étais
donc l'horreur absolue, absolument pas réinsérable.
En Tchétchénie, un jeune chef de bande
rassembla sous son autorité tous les clans du pays après
en avoir assassiné les meneurs, et les lança dans une guerre
de libération sauvage proprement stupéfiante. L'on vit des
machines infernales, qui hurlaient et produisaient d'épouvantables
nuages, se jeter dans les pentes à l'assaut des forteresses Russes,
des aéroports, des casernes.
En février, une statue géante, solidement
campée au sommet du mont Diklos, lança d'abominables rayons
sur les aéronefs militaires qui survolaient le pays, tandis que
la torchère immense qu'elle brandissait jusqu'à neuf-mille
mètres d'altitude illuminait les nuits de toute la Géorgie,
au grand dam de ses habitants. On la voyait, c'est clair, depuis la Lune.
La Russie lança toute sa puissance dans la reconquête de
sa province. Les musulmans, qui sont nombreux dans le Caucase, se raidirent
encore plus, et la haine fut portée à son paroxysme. Des
attentats ensanglantèrent les capitales de la région, et
jusqu'à Moscou. Tous les pays au sud de la Caspienne virent leurs
minorités s'embraser, sous le regard flamboyant de la statue du
Diklos qui commençait, de son côté, à faire
tomber les satellites du ciel.
On parla même de Merlin, qui, avec son manteau,
ses bottes et son Stetson, faisait tellement américain que les
USA furent accusés, comme à l'époque de la guerre
Afghano-Soviétique, de soutenir les rébellions en leur envoyant
des conseillers et de l'armement spécial.
Quand les intégristes islamiques apprirent à
la télévision que l'Oncle Sam défendait les intérêts
des musulmans, ils ne surent plus à quels saints se vouer et devinrent
tout à fait fous. Ils attaquèrent le monde entier. Ils déchirèrent
la Turquie, ils envahirent le Kurdistan, ils prirent le pouvoir en Jordanie,
ils tentèrent même de détruire Israël. L'Indonésie
sombra dans la démence, l'Inde en profita pour prendre le contrôle
de l'océan qui porte son nom, et atomisa le Cachemire, où
se préparait une attaque chimique d'envergure. En réaction,
le Pakistan s'allia avec l'Iran et se lança dans une guerre coûteuse
contre le sous-continent. La Chine vendit très cher sa neutralité,
mais transforma le Tibet en une immense forteresse surarmée.
Puis des missiles s'écrasèrent sur l'Ukraine, et l'on ne
put déterminer qui les avait lancés : si c'étaient
les Moldaves, ennemis mortels des Russes mais écrasés par
un gouvernement sous le pouvoir de Moscou, ou si c'était la Transnistrie,
ennemie des Moldaves et des Ukrainiens, ou bien peut-être le front
chrétien de libération de la Pologne, qui voulait mettre
à mal les accords entre l'U. E. et la Russie, ou bien encore les
séparatistes Stambouliotes, qui voulaient semer le chaos afin de
prendre le pouvoir et déclarer l'indépendance de la partie
européenne de la Turquie à la faveur de ce beau sac de nœuds.
Aussi, quand la sixième flotte américaine remonta dans la
mer Égée avec l'intention d'interdire l'espace aérien
au dessus de la mer Noire, l'Europe, la Turquie, l'Ukraine et la Russie
se hérissèrent, et il y eut de déplorables accrochages
en mer de Marmara. L'OTAN fut démantelée dans les minutes
qui suivirent le naufrage de l'USS Schwarzkopf. Chaque membre de l'alliance
éclatée se jeta alors sur les bases situées dans
son territoire, pour les récupérer. L'imbroglio fut total,
et la nuit rouge s'étendit sur toute la planète.
Voilà déployé sous vos yeux tout l'enchaînement
des faits qui, depuis la libération intempestive de Merlin jusqu'à
la bataille navale de Yalova, aboutit au déclenchement de cette
troisième guerre mondiale sous laquelle nous vivons aujourd'hui.
J'ai revu hier à la télé une image de mon ancien
ami. Il a bien changé. Sa barbe est toujours là, mais il
a perdu ses tresses en chemin ; on dirait un vieil imam. Le jeune homme
dont il assure la destinée, un petit Arthur Tchétchène,
me paraît être un sacré morceau de loup sauvage ; il
m'a l'air bien parti pour se tailler un territoire à la mesure
des frustrations de son peuple. En outre, il a le regard hanté,
ce qui n'augure rien de bon pour la suite, quand on sait l'armement bizarre
dont il dispose, et la qualité de celui qui le conseille.
Bon sang de bonsoir, on n'aurait jamais dû expulser
Merlin !
A.E. Berger
Rennes, décembre 2009
Notes :
- 1 Sous-direction anti-terroriste
-
2 Espèces de cylindres
en dentelles que les dames de l'Ouest se mettaient sur la tête.
Il y avait presque autant de styles que de villages. Les jours de
marchés, les places semblaient remplies de papes.
-
3 Je n'invente rien ! Voyez
dans cette galerie
de l'ESA : Tapez « space debris » dans
le champs « Keywords » (lien valide en 2010).
- 4 Chrétien de troyes : Le chevalier au
lion, 389-407
-
5 Les peuples celtiques avaient
pour habitude de suivre une numération vicésimale. Il
en subsiste toujours quelques traits, par exemple lorsqu'en France,
au lieu de dire nonante-cinq, octante-huit ou huitante-huit comme
nous devrions, nous disons quatre-vingt-huit, quatre-vingt-quinze.
Il en va des langues comme des volcans : le temps les réduit
parfois en chicots dressés sur la plaine, et les curieux s'interrogent.
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