MAUVAISE FOI

 

 

En matière de religion comme en politique, il est difficile de ne pas se faire insulter. Quand tu prends la parole pour tâcher d'expliquer une pensée, tout de suite des railleurs font de l'esprit à tes dépens ; d'autres te dénigrent ou t'attaquent injustement, sans même attendre la fin de ton raisonnement. Finalement, les seuls qu'on n'entend jamais sont ceux (innombrables peut-être mais comment le savoir ?), qui t'approuvent – ou ne te désapprouvent pas. Ceux-là te laissent en paix, mais ils ne lèveront pas le plus petit morceau de doigt pour te venir en aide lorsqu'un fâcheux voudra te dilacérer, et danser sur tes tripes.
Ceci est une constatation qui vaut pour toutes les époques et dans tous les pays : rares sont les esprits patients, et rares les esprits chevaleresques. Si tu ne veux pas qu'on te tape dessus, tais-toi.

Aussi bien parle-t-on, à tout propos, de majorité silencieuse. C'est pourquoi, lorsque quelques excités se mettent à hurler en son nom, comme on ne l'entend évidemment pas démentir, on en déduit qu'elle consent à se faire représenter par ces frénétiques. Et voici bien des malentendus.

Quiconque se targue de vouloir défendre la morale et les bonnes manières, la mesure et la politesse, auprès des extrémistes, sera accusé d'extrémisme. Tu n'aimes pas certain petit abus commis par quelques Musulmans ? Te voici islamophobe, et crois-moi : c'est grave ! Tu réprouves les saillies nocturnes dans les dortoirs catholiques ? Bouffeur de curés ! Tu trouves que l'État d'Israël se conduit avec les Palestiniens comme on se conduisait au Moyen-Âge avec les Juifs ? Antisémite !
À cela, que répondre ? Une solution serait d'être aussi imbécile que tes détracteurs, et de leur reprocher toujours ce qu'on leur reproche d'être parfois. Les généralisations, surtout quand elles sont un peu goguenardes, font mal parce qu'elles sont injustes avec un fond de vérité. Voilà qui devrait clore le bec de tes ennemis, ou les faire bégayer de confusion pendant qu'ils cherchent une contre-attaque. Tu gagnes le set.

« Il n'est pas croyable qu'en plein troisième millénaire, vous en soyez encore à considérer qu'il ne faut pas livrer vos prédateurs sexuels à la justice, vous qui, dans les siècles passés, défériez au bras séculier tous ceux d'entre nous que vous aviez reconnus coupables d'hérésie. Deux poids, deux mesures ?
— Calomnie ! Vous prenez le prétexte d'une ou deux malheureuses affaires pour vous attaquer à l'Église toute entière ! C'est toujours la même histoire ! À force de taper sur notre religion, vous ferez le lit de l'Islam ! On vous le dit, on vous le répète, mais vous persistez. Est-ce donc ce que vous désirez ?
— Jamais de la vie ! Reconnaissez vos erreurs, comme votre pape a bien voulu faire, promettez surtout de ne plus recommencer, conformez-vous enfin aux lois, et recommencez à prêcher, si vous l'osez, contre les tentations ; on ne vous en empêchera pas. Personne, ici, ne réclame votre destruction. C'est quoi cette histoire d'Islam ?
— Ne faites pas semblant de ne pas comprendre. Pourquoi vous acharnez-vous ? Qu'avez-vous contre nous, véritablement ? Qu'est-ce qui vous meut, sinon ce panurgisme imbécile qui consiste à taper sur la religion du Christ au moindre prétexte, sinon ce bête anti-catholicisme, automatique chez tous les bouffeurs de curés de votre espèce, et que tous les êtres sensés pourtant désapprouvent ?
— Je vois que vous défendez vos pédophiles becs et ongles, ils ont bien de la chance. Les vôtres sont donc sacrés, comme les vaches en Inde ? On regarde mais on ne touche pas ? Quelle belle mentalité... Comme tout ceci est chrétien ! Qu'est-ce qui vous meut ? me demandez-vous ; je vous renvoie la question. Répondez-y donc...
— La défense bien comprise des intérêts de l'Église.
— Qui se confond chez vous avec celle de vos violeurs. C'est assez révélateur. Vous aussi, sans doute, aimez bien les jeunes fesses, sinon vous ne réagiriez pas ainsi, à hurler à l'assassin quand on vous reproche de désobéir à la loi commune. N'avez-vous pas honte ? Mon Dieu que tout ceci est moche ! »

Évidemment, dire à un simple Chrétien qu'il est pédophile, c'est grave ; il en sera fort secoué, et, comme indiqué plus haut, tu gagneras le set. Mais va donc accuser un intégriste d'être intégriste : il te rira au nez, se vantera d'en être un pire encore, et pourrait bien te chanter là-dessus un cantique de bataille ou quelque bonne sourate pleine de sang et de fureur, née toute armée dans les tourbillons de Médine.

 

 

Monstre !

 

Si tu n'aimes pas qu'on marie les petites filles à des inconnus, qu'on les mutile et qu'on les viole en toute légalité, tu es coupable d'islamophobie, alors même que ces pratiques déplorables sont antérieures à l'Islam.
Si tu n'aimes pas qu'on exécute les gens qui osent murmurer contre un point de foi imaginé il y a trois ou quatre siècles par un oisif exalté, tu es coupable d'islamophobie.
Si tu considères que tout croyant devrait avoir le droit de réfléchir, et d'exprimer ses pensées, tu es coupable d'islamophobie.
Si tu émets l'hypothèse qu'une religion qui se vante d'être la plus aboutie, la plus moderne, la plus sage, la plus divine, n'aurait pas dû avoir besoin de se répandre par les armes ni de se créer un empire d'une taille propre à humilier Alexandre, tu es coupable d'islamophobie.
Si décidément tu n'aimes pas du tout ce que les docteurs, les clercs, les mollahs, les imams, ont osé faire de la belle et bonne parole de Muhammad au temps où il déclamait à la Mecque, tu es coupable d'islamophobie.
Si tu t'inquiètes de voir proclamé partout que cette religion doit envahir et dominer la planète entière, si tu exprimes le souhait de pouvoir continuer à croire, ou ne pas croire, à ta manière qui n'est pas celle des docteurs, alors tu es sans conteste attaqué de la plus repoussante islamophobie. Et l'on te dira : « C'est facile de toujours s'acharner sur ce pauvre Islam ! On voit bien, par votre bête obstination à vouloir nous nuire, que vous êtes à la solde des Sionistes ! Ils vous payent, certainement très mal, et vous êtes leur langue, misérable ! »

Mais si, en même temps que tu n'aimes pas tout ceci, tu n'aimes pas non plus que le pays d'Israël soit gouverné par l'Extrême-Droite et les intégristes, te voici, et sans savoir pourquoi ni par quel miracle, accusée ou accusé d'être antisémite.

 

 

Double couche de monstruosité !!

 

Si tu cries haut et fort qu'il est inconcevable qu'on puisse trier les Palestiniens, en mettant les bons d'un côté, et en envoyant les autres dans un ghetto immonde gardé par des fous, tu es antisémite.
Si tu n'aimes pas que les Juifs intégristes se mêlent de regarder comment les femmes sont couvertes dans certain quartier de Jérusalem, et les bastonnent si elles n'ont pas de foulard, tu es antisémite.
Si tu trouves que cette notion de dieu jaloux, sanguinaire, est une barbarie digne des temps barbares ; si tu penses que les holocaustes, les massacres de prisonniers, les vols de territoires, toutes ces horreurs qui parsèment la Bible (je n'ai pas dit les actualités), ne sont pas dignes d'un peuple qui se vante non seulement d'être humain mais surtout d'être le premier de tous les peuples, alors, tu es, sans difficulté aucune, le pire ou la pire de tous les antisémites.
Et si, pour finir, tu oses faire des comparaisons effroyables entre Varsovie et Gaza, au point de lire et d'approuver les (évidemment) ordures commises par la (forcément) folle Esther Benbassa ; si tu ne vois pas bien les différences entre les pogroms et les expéditions punitives, entre les spoliations d'antan et les expropriations d'aujourd'hui ; si tu n'aimes ni les guerres ni les crimes de guerre ; si tu t'étonnes qu'on puisse, en Israël même, trouver des adolescents juifs adeptes du nazisme, et que tu en infères que les humains n'apprennent décidément jamais rien, te voilà non seulement soupçonné de révisionnisme (si si), mais infecté toi-même de folie hitlérique jusqu'au trognon.

Arabophile de toute évidence, mais aussi, et surtout, missile des Chrétiens, comme le prouvera n'importe quelle discussion de forum !
Sinistre agent du sinistre Vatican, suppôt du Christ, soldat dans ses armées de démons, prêt à pieusement brûler tout ce qui jadis porta l'étoile jaune, tu es démasqué(e), antisémite !

 

 

Monstre triple sur lie !!!

 

Mais si, en plus de tout ceci, et de tout cela, on apprend encore que l'Immaculée Conception te fait pouffer, ou pleurer de désespoir ; si les miracles t'énervent ; si la superstition effrénée des adorateurs des saints te fait grincer les dents : alors on t'accusera, tiens-toi bien, d'être raciste...
Oui, oui, oui, raciste ! Mais pas raciste de n'importe quel racisme : raciste du pire de tous, celui que chaque être doté d'une certaine dose d'estime de soi devrait, en toute logique, fuir comme on fuit la peste, les boniments des vendeurs de canapés ou les promesses électorales : le terrible racisme anti-Chrétiens, qui te désigne à l'opprobre universel, à la vindicte populaire, à la honte des siècles et au ressentiment de monsieur le curé.

Car qui n'aime pas les Chrétiens est raciste. C'est comme un point de foi. Raciste « anti-Chrétiens ». Quoi que cela puisse vouloir dire.

Désapprouves-tu totalement les mœurs moyen-âgeuses des Jésuites ? As-tu la mauvaise idée de haïr la pédophilie de masse, et de continuer à le dire même quand toute la presse se met à le braire ? Trouves-tu déplorable que les crimes soient tus, et les criminels cachés ou protégés ? C'est que tu es raciste anti-Chrétiens. Si tu es une personnalité connue, l'AGRIF dénoncera tes pensées diffamantes, voudra te faire un procès, réclamera ta peau.
Tu envisages que Jésus pourrait bien n'avoir été qu'un de ces innombrables petits rabbis miraculeux comme on en vit tant depuis en Europe centrale, et que cette filiation en droite ligne du Saint-Esprit est une grosse foutaise ? Raciste, qui hais les Chrétiens !
Tu détestes la mysoginie de saint-Paul, tu vomis la folie de saint-Jérôme, les élucubrations imprimées de saint-Augustin te tombent des mains ? Tu hais l'antisémitisme brûlant de saint-Jean honteusement qualifié de « chrysostome », tu frémis de dégoût aux imprécations du sinistre Luther, aux sournoiseries de Calvin ? Raciste anti-Chrétiens !
Si, en plus, tu ne vois pas quel mal il y aurait à faire des films de cinéma, des romans, des dessins, sur Jésus, sur Marie, sur Joseph, l'âne, le bœuf, les chérubins et les petits moutons, dans lesquels Jésus, Marie, Joseph et toute la sainte basse-cour sont un peu malmenés, c'est que tu es absolument irrécupérable, créature du chaos absolument, presque un communiste, ou alors arabophile, ce qui est grave...
Car tu n'es pas doloriste ? Le cœur qui saigne, les plaies, les afflictions, les macérations, les cilices, les punitions te font exploser de colère ? Les couronnes d'épines, les filets de sang, les visages désolés, sillonnés de malheurs, les vierges décomposées aux pieds des calvaires te font grommeler, ou hululer ? Monstre !

On glapira, évidemment, qu'il est plus facile, et moins dangereux n'est-ce pas, de s'attaquer à ces pauvres catholiques inoffensifs plutôt qu'au terrible Islam avec ses bombes, ses fatwas, ses AK47, avec ses frénétiques incultes, ses fous sanguinaires, tous attachés à ce qu'on ne dessine pas même un poil du nez de leur sacré prophète. Ainsi la boucle est-elle bouclée, et tu es maudit, ou maudite, de tous les côtés.

En somme, si l'immoralité, la méchanceté, l'avidité, la haine, le mépris, l'orgueil, la concupiscence te fatiguent ou même te sont intolérables, et que tu le dis un peu trop près d'un religieux fanatique, de l'espèce qui n'est pas tiède et que Dieu ne vomit pas (L'Amen, à l'Ange de l'Église de Laodicée, Apocalypse 3:16), tu seras non seulement islamophobe, mais aussi antisémite, et surtout, n'oublions pas, raciste anti-Chrétiens.

Anticléricale sous toutes les coutures, il faudra te découdre, ô harpie grotesque. Créature de Satan, il faudra te pendre trois fois.

 

A.E. Berger
Rennes, avril 2010