LA GUERRE ET LA PAIX
(LES CHEMINS DE LA LIBERTÉ)
volume zéro :o)
L'être humain est soumis, en toutes ses actions, à deux forces
concurrentes dont les effets semblent opposés : la liberté,
et la nécessité.
L'essence de la liberté, selon le comte Tolstoï, apparaît
assez visiblement lorsqu'on décide de ne pas agir comme il convient :
Lev Nikolaïevitch donne, pour exemple, le fait de lever et baisser
la main, en réponse à une question orale. Il est évident
que répondre de cette manière n'a aucun sens. Celui qui
a répondu en levant et baissant la main n'a tenu compte à
aucun moment de la question qu'on lui avait posée. En ce sens,
être libre c'est d'abord agir seul.
On peut aussi s'intéresser à l'acte gratuit dont un spécimen
est exposé dans les Caves du Vatican d'André Gide ;
et l'on saisit alors que la liberté, en milieu normalement saturé
de nécessités comme l'est tout espace matériel ou
spirituel, s'exprime d'abord sur le registre de la divagation. Ceci selon
Tolstoï.
A contrario, la nécessité impose d'agir selon la
raison, qui est comme une espèce d'antenne pour capter les contraintes
du milieu.
Liberté et nécessité sont donc deux
moteurs qui agissent sur l'être humain, de telle manière
que lorsque croît l'influence de l'un, diminue celle de l'autre.
Ou, si tu veux, ce sont deux démons assis l'un sur ton épaule
gauche, l'autre sur ton épaule droite. Quand l'un tire sur ton
oreille gauche, tu tournes à gauche, et quand l'autre tire sur
ton oreille droite, tu tournes à droite. Hi-han.
Évidemment, se pose assez vite la question de
la responsabilité. Comment va-t-on punir l'âne ? L'éthique,
par définition, établit un ensemble de critères,
de règles morales, qui permettent, à partir de l'observation
du jeu de la liberté et de la nécessité dans les
agissements d'un sujet, d'en déduire, éventuellement, son
niveau de responsabilité dans la faute. Un homme qui, poussé
par la misère, commettra un crime, sera ainsi jugé moins
responsable que le personnage de Gide qui, sans raison aucune, a poussé
hors du train le pauvre vieillard. Le juge considère chez le miséreux
les impératifs de la nécessité, et voit bien que
la liberté, qui est celle-là même qu'ont arrachée
Adam et Ève, n'a pas grand jeu dans cette affaire. Aussi doit-il
punir moins lourdement.
Ainsi, au pénal, lorsque les critères établis par
l'éthique sont présentés et qu'on y pèse l'action
du prévenu, c'est ce niveau de responsabilité, objet de
l'attention des avocats, qui permet de doser la condamnation.
Il est, du reste, assez remarquable que cette responsabilité se
trouve, dans les régimes policiers, complètement violée
puisqu'on y commence par déresponsabiliser les citoyens en les
ahurissant de règlements, puis, lorsqu'ils enfreignent l'un d'eux,
on les déclare tellement responsables qu'il semble qu'aucune nécessité
ne puisse plus survivre dans un tel trou à rat. Et les gens sont
alors complètement perdus, ce qui est probablement le but poursuivi.
L'âne, qu'on a décrété correctement nourri,
n'a plus aucune raison valable de tourner sa tête à gauche,
surtout s'il s'y trouve un chardon, non plus qu'à droite, même
s'il ne s'y trouve, pourtant, rien de subversif.
On voit, par ce dernier exemple, que la liberté est aussi celle
d'agir selon ses propres nécessités ; et c'est ce qui
est contrarié d'ordinaire, à plus ou moins forte dose selon
le régime, en société.
Tolstoï aurait pu s'éviter de longs questionnements
s'il avait pris la peine de consulter un court texte de Voltaire qui se
trouve dans son très peu philosophique Dictionnaire philosophique,
à l'article "Liberté". Mais il ne l'a pas fait,
ou s'en est désintéressé, le trouvant peut-être
un peu brouillon, allez savoir. On y lit, je crois bien, que ma liberté,
si je suis au front, est celle de baisser la tête pour échapper
aux boulets de canons ; puisque, par nécessité, je
veux vivre, il m'importe d'éviter le danger, et ma liberté
est alors de pouvoir le faire. Voilà, n'est-ce pas, une liberté
fort raisonnable.
Voltaire et Tolstoï ont tous deux vu des soldats agir en situation
de combat : l'un, quelque part je crois près du Rhin, l'autre
à Sébastopol. Ils ont vu comment les hommes restent alors
offerts aux attaques, ne bougeant que lorsque leur groupe en reçoit
l'ordre, pendant que les boulets emportent, à chaque salve, un
dixième des effectifs. La liberté, même raisonnable,
n'est plus l'apanage de ceux qui ont acceptés d'abdiquer tout leur
libre-arbitre, pour un temps, en le remettant, sous forme d'autorité,
entre les mains d'un très petit nombre d'humains qu'on appelle
les décideurs.
Voilà donc un des deux grands sujets qui traversent
La guerre et la paix. L'autre, qui en découle pour ainsi
dire comme de mère en fille, c'est la responsabilité des
humains dans ce qui leur arrive en grand ; et je vous laisse découvrir
les considérations de plus en plus sarcastiques du comte, qui hennit
de joie, ou de rage, ou de pitié, devant les bêtises écrites
par les historiens, qui pensent, les malheureux, que ce sont les meneurs
qui mènent !
Un petit mot, tout de même, pour vous donner un peu à mâchonner :
Napoléon, écrit Tolstoï, commence par construire la
plus formidable armée jamais vue, dans l'idée d'aller envahir
l'Angleterre ; après quoi, fort logiquement, il l'emmène
batailler en Allemagne, en Autriche, en Prusse. Point culminant de ces
manœuvres anti-britanniques : Austerlitz, où sont défaites
des troupes russes et autrichiennes. Puis, toujours dans l'espoir d'abattre
cette terrible puissance maritime, Albion fameusement perfide, le voilà
qui envahit la Russie, après avoir clamé sur tous les tons
qu'il serait extrêmement avantageux pour la France et pour l'Europe
de faire alliance avec le Tzar. Voilà, n'est-ce pas, ce qui s'appelle
avoir de la suite dans les idées. Mais des historiens ont malgré
tout crié au génie.
Tolstoï voit, dans ces grands mouvements qui entraînent des
millions d'hommes à traverser le continent, dans un sens et puis
dans l'autre, la main d'une fatalité, qu'il n'identifie pas, malheureusement :
ce n'est pas Dieu, ce n'est pas non plus le génie de Bonaparte,
ni celui d'Alexandre... C'est autre chose... Quoi exactement ? Je
ne vous en dirai rien d'autre que ceci :
Bonaparte, Alexandre, ne sont que les vagues d'étrave, les remous
à la proue du bateau ; ils sont nécessairement là,
fixés, agissant de telle manière si le bateau vire à
gauche, et agissant de telle autre manière si le bateau vire à
droite. Des observateurs penchés au-dessus de la proue, et ne voyant
rien du paysage, pourraient, à regarder ces remous changer de forme
dans les virages, en inférer que ce sont eux, les remous, qui dirigent
le navire. S'il leur prenait ensuite envie d'imprimer ces belles observations
dans un livre, Tolstoï pourrait bien alors les traiter d'historiens !
Car ce sont, en vérité, ces pauvres soldats, qu'on a vu
décimés par les boulets, ce sont eux, les sans autorité,
qui décident des batailles et même des guerres, comme on
le vit à Borodino, où, de courage en couardise, toujours
prenant le parti de la survie, ils arrachèrent la victoire. Les
décideurs, tout galonnés qu'ils soient, fabriquent des plans
tout à fait extraordinaires la nuit sous leurs tentes, mais c'est
bien tout ce qu'ils font ; et ce n'est même pas utile :
le brouillard, l'incompétence d'un guide, un retard quelconque
dans la transmission d'un ordre, et, le moment venu, toutes ces belles
constructions s'écroulent. C'est alors qu'on s'écrie :
advienne que pourra ! Et l'on ne peut honnêtement rien prétendre
d'autre.
Or donc, voici Pierre, un des principaux personnages
du livre. Le cheminement de Pierre Bezukhov consistera à s'extraire
de tout un complexe de convenances et d'obligations auquel il n'a jamais
rien compris (au point qu'il apparaît parfois comme vraiment éteint),
et qui l'ennuyait tant qu'il n'a pas fait non plus beaucoup d'efforts
pour s'y soumettre. Aussi était-il toujours décalé,
et passait-il d'ordinaire pour un imbécile, de l'espèce,
évidemment, des imbéciles heureux puisqu'il était
riche. À travers diverses expériences, il se délivrera
de ces misères qui nous chevauchent, démons petits et grands ;
il se décompliquera, et constatera, au fin bout de son histoire,
que sa plus belle liberté est d'agir sans désirs vains et
sans se poser trop de questions.
En s'ôtant, ou en se faisant dépouiller des kilotonnes de
nécessités inutiles qui encombrent tout humain ordinaire,
il redécouvrira ce qu'il avait toujours pressenti sans jamais en
tâter : l'évidence raisonnable des nécessités
naturelles. Dès lors, il n'acceptera plus rien au-delà !
Jamais !
Sauf qu'il ne pourra s'empêcher de faire un peu de politique. Ah
le gredin !
Mais bon : il sera un excellent mari. Il sera un
papa chaud, confortable, éblouissant, comme en rêvent toutes
les mamans et tous les petits enfants. Il sera un saint familial. Saint-Pierre !
A.E. Berger
Rennes, décembre 2009 |