FRAZER ET LE DÉLUGE
Nous pensons ordinairement que le Déluge est un mythe dont l'origine
serait strictement mésopotamienne. Peut-être est-ce vrai.
En Occident, les premiers indices à propos de cette catastrophe
sont relevés dans la fameuse Épopée de Gilgameš,
ainsi que dans quelques autres histoires étranges nées dans
l'orient du bassin méditerranéen, histoires qu'analyse Jacqueline
Duchemin dans un ouvrage de référence intitulé Mythes
grecs et sources orientales, Paris, Les Belles Lettres, 1995.
Le Déluge comme fait historique est assez mal
décelable. L'archéologie, l'étude des alluvions n'apporte
aucun indice probant : à quoi reconnaît-on un Déluge
d'une grosse inondation ? Ce mythe, dont l'enracinement dans l'Histoire
serait une belle découverte, s'apparente, par son caractère
nébuleux, à la très fameuse guerre de Troie, en ce
sens qu'on manque de preuves précises pour le fixer, tandis que
toutes sortes de signes montrent que la probabilité de l'irruption
in real life d'un tel phénomène n'est pas nulle. Après
tout, le site de Troie a bel et bien brûlé un certain nombre
de fois, mais quelle est la couche de cendres qui est l'œuvre des
Grecs ? Laquelle est le fait d'Héraclès ? Où
trouver les fondations du vaste palais du roi Priam ? Doit-on considérer
que ce n'était qu'un simple manoir, magnifié par l'exagération
des rhapsodes ? Ou que, tout le niveau ayant servi de carrière
pour l'édification de la ville suivante, le palais survécut
par petits morceaux disséminés dans les fortifications,
les temples, les maisonnettes du temps nouveau ?
La grande question : quel est le signe-type de la guerre de Troie ?
(comme on parle de fossile-type d'une couche sédimentaire, celui
auquel on reconnaît l'étage), on peut se la poser avec encore
moins de chances d'y répondre à propos du Déluge.
Pour bien tout compliquer, voici qu'au détour
d'une très innocente collecte d'histoires à travers la planète
entière, un homme a, sans que cela lui ait jamais posé le
moindre souci ni titillé le cerveau plus que ça, rassemblé
une incroyable quantité de petits contes mettant en scène
des survivants du cataclysme.
Sir James George Frazer, mondialement célèbre pour son Rameau
d'or, est considéré comme le père – involontaire
et un tantinet brouillon, comme tous les fondateurs malgré eux –
de la mythologie comparée.
Sir James ne se contenta pas de recueillir, collecter, compiler et arranger
les racontars des quatre coins du monde, il émit ensuite à
leur sujet quelques hypothèses. Parmi toutes celles qu'il lui plut
de supposer, l'histoire, toujours prompte à ricaner, retint surtout
son attachement à vouloir lire l'évolution de l'humanité
comme une progression en trois étapes : l'âge de la
Magie, l'âge des Religions, et enfin, tout glorieux et débarrassé
de ses vieilles frusques moisies, l'âge de la Science.
Ceci n'est pas sans rappeler les bases (1830-1842) du Positivisme d'Auguste
Comte, en particulier sa fameuse loi dite « des trois états »,
mais, puisque celle-ci est discutée en long dans n'importe quelle
encyclopédie, nous ne nous y attarderons pas ; revenons dès
à présent et aussi sec à nos petits moutons : il
pleut des cordes.
Mauvais temps :
En 1930 paraissent de Frazer des Mythes sur l'origine
du feu, qui sont traduits dès 1931 chez Payot, signe qu'on
ne laissait rien refroidir du grand homme. De ces histoires, tirées
du monde entier, il ressort que les humains dépensaient des quantités
considérables d'astuce, soit à s'assurer que le secret de
la fabrication du feu ne se répandrait pas, soit à le pénétrer...
En effet, rien de plus facile que de se procurer ici ou là quelques
tisons ; mais rien de plus difficile que d'acquérir l'art,
n'est-ce pas, de créer la flamme. Aussi, la plupart des histoires
collectées par Frazer racontent-elles la découverte d'une
technique d'ignition, ou son piratage.
Mais il est une autre famille d'histoires, postérieures à
l'invention du feu, qui se rapportent à la re-découverte
des techniques ou au vol des instruments, par des gens qui avaient eu
le feu mais qui l'avaient perdu. Toujours, ils l'ont perdu suite à
un déluge : le Déluge...
Rapportée par le révérend Perham,
celle des Dayaks de la Mer est des plus simples : après la
catastrophe, une femme, unique survivante, trouve un chien couché
auprès d'une liane qui est chaude ; sentant qu'elle pourrait
en tirer du feu, elle frotte l'un contre l'autre deux morceaux de bois
au-dessus de cette liane, et de cette manière réussit à
faire naître des flammes.
Une autre met en scène un petit Prométhée à
quatre pattes : après le Déluge, deux jeunes survivants
du nord de Bornéo deviennent les parents d'un chien, et ne me demandez
pas comment ils procèdent, ni ce que symbolise, ici encore, le
chien. Celui-ci, au retour d'une chasse, rapporte à la maison un
morceau de racine ; il dit à son père de faire un trou dedans,
et d'y faire tourner un bâton bien dur. « De cette manière,
ajoute-t-il, le feu sera aisé à obtenir ». Et
c'est ce qui advient, merci petit toutou.
Le Déluge, dans ces deux contes, est à l'arrière-plan.
Comme c'est un révérend-père qui rapporte ces histoires,
on peut toujours imaginer, évidemment, qu'il a interprété
une tempête tropicale particulièrement dévastatrice
comme étant le fameux Déluge, et qu'il y aura adossé
son dire. On peut imaginer bien des choses, mais aucun occidental chrétien
n'irait forger de toutes pièces une série de contes avec
un petit chien sans que ce quadrupède ait été, au
préalable, reçu avec cette vertu, dans le bestiaire mythique
des populations prêchées : le chien donne aux humains
le feu après la Grande Tempête.
D'autres contes font intervenir une divinité,
ou un esprit surhumain. En voici un des Andaman, où la seule montagne
qui dépasse encore au-dessus des eaux est celle où descend
parfois le Créateur lui-même. Les survivants se sont rassemblés
au sommet de cette montagne, et voudraient bien se sécher. Mais
le seul feu disponible est celui du Bon Dieu, qui campe là-haut
tout au fond des Cieux, et ça fait loin.
Heureusement, le fantôme d'un des villageois morts pendant la catastrophe
propose son aide, et, après s'être transformé en oiseau,
file aux Cieux où il subtilise un tison au feu divin. Mais il rate
son coup ; le tison tombe sur le Créateur, qui glapit et s'énerve
parce tout de même, et veut le jeter à la figure du petit
maladroit ; mais lui aussi rate son coup, et le tison, ô miracle
céleste, descend en une longue parabole pour se ficher, très
exactement, pile entre les pieds des humains qui grelottent tout en bas
sur leur île, le nez en l'air. Ça, c'est une belle passe.
Les animaux, en particulier ceux qui arborent les stigmates
de l'igniphore, comme le martin-pêcheur ou le roitelet, servent
souvent d'intermédiaires. De Bolivie, Sir Frazer cite une histoire
collectée par le franciscain B. de Nino : des Chiriguanos,
il ne restait plus, après le Déluge, qu'un couple de petits
enfants en détresse. C'est un crapaud qui vint à leur secours,
en leur donnant des braises qu'il avait pris soin de mettre à l'abri
dans sa bouche, le temps du cataclysme. Ainsi, les petits enfants purent-ils
cuire leurs poissons.
Au Cabo Frio, dans l'État de Rio de Janeiro, les Indiens avaient
coutume d'expliquer ainsi la couleur du paresseux : lors du Déluge,
le Créateur sauva le feu en le mettant sur les épaules de
cette bête. Il est à noter que dans cette histoire, la catastrophe
commence par la chute d'un feu céleste, destiné à
détruire les hommes, avant d'enchaîner par d'immenses tempêtes,
pluies et inondations. Ailleurs, c'est une espèce d'agouti, un
rongeur aux fesses un peu rousses, qui se réfugie dans un trou
d'arbre pendant que dehors l'univers s'enrage ; il y fait du feu
pour se sécher, et, bien sûr, se brûle l'arrière-train.
On retrouve de ces histoires chez les Indiens des Plaines. On les retrouve
en Californie, en Colombie Britannique, en Mélanésie, et
jusqu'à Taïwan...
Cette universalité du Déluge – il
aura finalement été considéré, en toutes sortes
de lieux, comme un élément digne d'intégrer les mythes –
peut être expliquée de trois manières différentes
:
1) soit le Déluge est un fait historique, lié à la
chute d'une météorite, par exemple, et l'on devrait, si
l'on sait quoi chercher, en retrouver des traces dans le sédimentaire
récent ;
2) soit le Déluge est une de ces grandes figures qui émergent,
avec le feu, la mer, le gouffre, de l'inconscient humain et qui nous empoignent
jusqu'à s'inviter dans les contes d'absolument partout ;
3) soit les missionnaires chrétiens sont vraiment passés
dans tous les coins du globe ; ce qui ne serait pas très étonnant.
Car, en fait, une part non négligeable des témoignages compilés
par Sir James ont été, à l'origine, collectés
par des religieux monothéistes... C'est à dire que, soit
pendant la création du conte, soit lors de son enregistrement,
il n'est pas inconcevable, souvent, d'envisager l'intervention d'une soutane.
Ceci dit, une bonne histoire a parfaitement le droit
de faire le tour du monde, même si c'est dans les bagages d'un jésuite.
En chemin, elle fait des milliers de petits, suivant en cela l'injonction
divine. Amen.
Mythes et religions :
Le mythe, dit-on chez les savants, a pour fonction de justifier, d'expliciter
l'ordre des choses ; il intervient afin de rétablir la domination
du sens, mise à mal par un événement chaotique. Le
mythe rassure. Il fut aux humains ce qu'est la science aujourd'hui, en
ceci qu'il explique. Songeons aux questionnements de Voltaire, qui s'insurge
et reste perdu devant la catastrophe de Lisbonne (tremblement de terre
de 1755). C'est, ici, typiquement, un défaut d'explication qui
plongea Voltaire, esprit examinateur et peu croyant, dans les affres de
l'errance au sein des ténèbres. La théorie de la
tectonique des plaques, s'il avait pu la recevoir, l'aurait soulagé.
Cette dotation de sens, voilà ce qui rend le mythe si précieux
qu'il en vient à être à la racine des dogmes qui structurent
une religion ou une famille de religions, avant de s'éteindre peu
à peu sous forme de tradition, en broussaillant souvent dans un
foisonnement d'occurrences qui peuvent signaler, le long du temps,
soit une convergence à l'intérieur de processus historiques
différents ; soit une survivance par remise à jour
(updates), transmissions dogmatiques, avec, éventuellement, des
changements de significations. Ainsi, la mise à mort de l'agneau
printanier, dans le culte de Déméter, se retrouve-t-elle
des siècles plus tard dans l'immolation de l'agneau pascal du judaïsme
mosaïque, et persiste jusque dans la figure du Christ sacrifié.
Autre exemple : pourquoi, dans tous les coins du bassin méditerranéen,
mit-on à mort des taureaux ? Pourquoi dansa-t-on autour de
leurs cornes fleuries ? Pourquoi, aujourd'hui encore, et cette fois-ci
hors de tout contexte, continue-t-on à pratiquer la corrida ?
On ne sait plus. Le mythe qui était à l'origine de cette
floraison de pratiques et de rites a complètement disparu, emporté
par les âges. N'en subsistent aujourd'hui que des échos,
dont celui-ci, décelable dans l'Odyssée d'Homère,
indice possible parmi d'autres : le massacre des bœufs d'Hélios,
et la punition qui s'ensuivit.
De la Taure, on a perdu la religion depuis si longtemps que ses mythes
ne risquent plus d'apparaître que sous quelques maigres traces mal
interprétables, aux parois des vieilles cavernes peut-être.
Le Déluge disparaît lui aussi peu à
peu de l'horizon de notre culture. Le jour où l'on ne lira plus
les récits du Moyen-Orient, le lien sera brisé pour de bon,
et le mythe s'évanouira. Ne resteront, pour les savants du futur,
que d'incompréhensibles images où l'on verra un sauvage
barbu, sur le pont d'une barcasse, lever les mains au ciel chargé
de nuées, en un geste d'imploration, tandis que des bêtes,
deux par deux, passeront la tête par les hublots. Alors on se demandera
s'il ne s'agit pas ici du récit d'une colonisation, et si le type
sur la dunette n'est pas le sorcier chargé de tracer la route par
l'étude des nuages. On imaginera des tas d'explications sans pouvoir
en prouver une seule. Aussi, tant que faire se peut, gardons précieusement
notre Déluge bien au sec dans nos bibliothèques et dans
les histoires que nous racontons aux enfants.
L'on peut donc remercier chaleureusement Sir John Frazer de ses minuties
compilatoires.
Fraser versus Frazer :
Il y a Fraser et Frazer, et il ne faut jamais les confondre. Si des membres
du personnel du Highland Resthouse, en Malaisie, montrèrent à
l'écrivain Ernst Jünger l'endroit où un certain James
Louis Fraser disparut au début du siècle dernier, s'enfonçant
dans la brousse pour ne jamais reparaître, l'homme qui écrivit
le Rameau d'Or est James Georges Frazer avec un z comme Zorro.
Une citation dudit Frazer avec un z ? « Le
respect et la crainte avec lesquels le sauvage ignorant considère
sa belle-mère sont parmi les faits les plus connus des anthropologues
». Cela faisait rire dans les clubs de Londres, où l'on redoute
les belles-doches tout autant que chez les Papous.
C'est ce même Frazer qui a osé articuler que le foisonnant,
que le magnifique Empédocle d'Agrigente n'était rien d'autre
qu'un « cerveau fêlé ». Monstre !
Tu possèdes la sensibilité artistique d'un galet, tu te
ris des sauvages dont tu récoltes pourtant les fariboles, et tu
juges ! Te voilà bien contrasté. Heureusement, tu as
trouvé du feu, et nourri le Déluge, aussi tu sera sauvé.
Bibliographie :
James George Frazer : Mythes sur l'origine du feu. Payot,
1931-1960-1991. Du gibier de brocante, mais il existe encore en neuf !
I.S.B.N. : 2-228-90425-2.
Jean Bottéro : L'Épopée
de Gilgameš. Gallimard, NRF, 1992. Ce titre ne semble pas disponible
actuellement. Vérifier tout de même auprès des libraires.
Marcel Otte : Préhistoire des religions.
Masson, 1993. Au vu des tarifs épouvantables auxquels est vendu
parfois cet ouvrage, je ne saurais trop vous conseiller de le chercher
soit chez des bouquinistes naïfs, si tant est que ça existe,
soit en bibliothèque. Et si vous en possédez un exemplaire,
faites-le assurer ! Bonne journée à tous.
A.E. Berger
Rennes, janvier 2010 |