LES DEUX CAPITAINES
Nous avions débarqué du train à la Fère, dans le nord-ouest de Paris, vers dix heures du matin. Nous avions cheminé toute la journée dans la campagne et les contreforts du massif de Saint-Gobain : Andelain, Épourdon, Saint-Nicolas-aux-Bois. Nous n'avions pas progressé très vite, car nous étions chargés : outre les éléments de base (duvets, tapis de sol, nécessaire de cuisine, boissons et nourriture), nous transportions encore de quoi circuler et vivre à l'intérieur des carrières souterraines de la montagne. Notre intention était d'y dormir au frais, d'y faire des photographies insolites, et de se promener en journée dans la forêt. Donc, en plus de tout le reste, nous traînions aussi des pieds photos, des batteries, des appareils avec leurs jeux de flashes, du carbure pour les lampes, des pics, des boussoles, des cartes, lampes torches, casques, et même des bottes ; bref, un barda de fou furieux, propre à nous faire fondre comme glace au mois d'août. D'ailleurs c'était l'été, bien chaud, avec un soleil en pleine forme qui nous avait allègrement cogné dessus pendant huit heures de rang.
Je descendis en premier. Une glissade entre de gros blocs disjoints, puis une courte reptation sur un cône de gravats, m'amenèrent bientôt devant la rassurante vision d'un plafond lisse et sain, au-dessus d'un sol libre de tout débris ; j'étais dans une petite salle, dont les murs creusés en dents de scie ne présentaient aucune fissure. J'appelai le camarade, qui me passa les sacs et atterrit à leur suite, tout heureux de la bonne aubaine, et prêt à fêter la trouvaille en débouchant toutes affaires cessantes une des nombreuses bouteilles que nous avions transportées depuis le matin. À bien y regarder, l'endroit n'était pas si luxueux que je l'avais cru d'abord. On ne pouvait s'y tenir debout, le sol accusait une légère pente, et un brouillard de condensation nous enveloppa en moins d'une minute : autant pour les courants d'air. Tandis que mon ami s'affairait sur un bouchon, j'allais faire un tour dans les tunnels, avec l'intention de trouver un meilleur gîte. Mais, aussi bien à gauche qu'à droite, je tombai en moins de vingt mètres sur des effondrements infranchissables. Seul un chat aurait pu s'y faufiler, ou des ratons-laveurs, dont c'est le territoire. Il faudrait se contenter de notre caveau pentu.
II Les carrières sont d'un autre monde, qui nous parle de la mort. Mort des coquillages et des petits organismes dont les multitudes composent cet effarant cimetière qu'est un banc de calcaire ; mort des hommes qui ont travaillé dans les galeries, mort de leurs idées là-dehors, et souvent aussi de leurs noms, que le temps efface des tombes, mais que les parois nous livrent au hasard d'un petit dessin, d'une date, ou d'une signature griffonnée au noir de fumée. Mort, aussi, des soldats de la Grande Guerre, qui ont investi ces galeries, et qu'on a délogés au gaz, à l'obus brisant, au lance-flammes. La nuit règne, et, malgré nos lampes, enveloppe nos esprits dans ses voiles, et les engourdit. Des racines pendent par les fissures du plafond, longs filaments de monstres tâtonnant à la recherche d'une nourriture, inquiétantes anémones de mer ; leurs frôlements sont arachnéens. Nous errons là-dessous, timides comme dans une nécropole, impressionnés par le souffle de grands mystères diffus. Quand, en petit nombre, on y vient dormir, on se sent vampires en une crypte ; on en prend l'attitude. Le dormeur devient gisant.On s'installa. On se déshabilla. On se mit même en slip, dans l'idée de se rafraîchir après la suée du jour. On but, on se saoula un peu. On se rhabilla avec du sec, on saucissonna. On but encore. Je fis une ou deux photos du banquet. Puis on visita l'endroit en détail. Ce fut vite vu. Sur les murs couraient des câbles électriques. Il y avait des flèches noires surmontées d'inscriptions en gothique ; elles indiquaient un poste de communications, une infirmerie, la cagna du chef, ainsi qu'une inquiétante Artill.munit... dont le reste du texte avait été volatilisé par l'impact d'un projectile. Bon, nous ronflerions à proximité d'un stock d'obus rouillés, ce ne serait pas la première fois. Nous nous faufilâmes dans nos duvets déjà glacés, et bûmes un dernier coup. Deux minutes plus tard, nous dormions.
III Ç'avait été un sommeil sans rêves, lourd de tout le vin que j'avais ingurgité ; sombre et un peu épuisant. À un moment, je m'étais réveillé. J'avais tâtonné à la recherche de ma gourde ; j'en avais bu trois longues gorgées fraîches et délicieuses. Il était deux heures quarante. Je m'étais recouché dans le silence merveilleux de la terre. Et voici ce qui est arrivé. Dans la nuit j'entendis des pas, et les échos d'une conversation provenant de la galerie de gauche. Je me réveillai à moitié. Deux jeunes hommes bavardaient. Ils discutaient dans un allemand d'une pureté extraordinaire, et je les comprenais... Ils parlaient d'une permission repoussée, et de la noblesse qu'il y avait, pour les derniers rejets de l'ancienne aristocratie Prussienne, à servir aux premières lignes, dans les conditions mêmes de la troupe, et en France. Ils m'enjambèrent dans le noir... À l'instant même, je me redressai : qui pouvait se promener ainsi, sans lumière, dans un lieu plein d'obstacles ? Les deux personnages m'ignorèrent et continuèrent leur chemin. Ils s'enfoncèrent dans la galerie de droite ; les échos réverbérés de leur pas brouillèrent peu à peu leur conversation... J'allumai ma lampe ; le son fut coupé net.L'esprit battant la campagne, j'ai longtemps épié la carrière. Pour la première fois de ma vie, et alors que rien ne m'y avait jamais disposé, je m'étais pris à imaginer la présence de fantômes... Je dors, j'entends marcher des gens dans le noir, et ils parlent allemand dans une grotte qui a été habitée par des soldats Allemands ; ils m'enjambent et puis s'en vont : alors quoi ? Bien sûr, en me recouchant, je me suis dit « ce n'est qu'un rêve », mais cela n'a pas suffi... Dans mon duvet, les yeux grand ouverts dans le noir, j'ai vu cette carrière comme une tombe. Et dans cette tombe, les échos de deux jeunes hommes, lieutenants ou capitaines, morts dans ce trou sans jamais avoir revu le jour... Deux êtres que j'avais senti droits ; le sang neuf de l'Allemagne, une jeunesse pleine d'un honneur serein. Des gens que j'aurais aimé rencontrer, car j'avais décelé, dans leur conversation, de la candeur ; et la candeur est rare et belle.
IV Le lendemain je n'en parlai pas. Nous pliâmes notre barda et sortîmes de cet endroit bizarre. Il faisait beau, l'air était frais, avec cette lumière de cathédrale que filtrent les hêtres dans le silence des grands bois d'ancienne race. Il n'était pas sept heures du matin, nous avions déjeuné sur la mousse et nous étions maintenant en route, continuant le chemin de la veille. Nous étions tout juste parvenus sur le plateau quand nous rencontrâmes deux vieillards qui avaient une allure de coureurs des bois, équipés pour la broussaille. Ils semblaient avoir surgi directement des taillis sur notre gauche, et s'apprêtaient à traverser le chemin pour s'enfoncer à droite, quand ils nous avaient aperçus. Ils s'arrêtèrent et nous regardèrent venir, légèrement étonnés. Je ne sais toujours pas qui étaient ces gens,
même si aujourd'hui j'ai ma petite opinion. En tout cas, ce n'étaient
ni des forestiers ni des gardes-chasse, et ils n'avaient pas non plus
de panier pour les champignons. Enfin, ce n'étaient pas des braconniers,
ils ne nous auraient pas attendu. Ils portaient sur leur dos des sacs
extraordinaires, informes, verdâtres et tout rapiécés.
L'un d'eux promenait une antique paire de jumelles en bandoulière. Ils restèrent silencieux un petit instant. Finalement
: On s'assit sur un hêtre couché, et l'on fit circuler un paquet de cigarettes. Dans une flaque de lumière qui caressait le tronc, des mouches sommeillaient au soleil. Tout était silencieux, d'une grande sérénité. Jamais moment ne fut plus favorable au déploiement d'une belle légende forestière. Le plus jeune conta l'affaire, tandis que l'autre nous observait.C'était l'histoire de deux frères d'un même régiment, que la grande offensive allemande de mars 1918 avait propulsé dans les environs de Noyon, et que l'obstination teigneuse de la dixième armée française, celle de Mangin, avait repoussé jusque sur les hauteurs de Saint-Nicolas. Les Allemands y logeaient dans un ensemble de carrières, qui avaient servi jadis à la construction de l'abbaye. Là exactement où nous avions dormi. Chacun des frères avait commandé jusqu'alors
une compagnie différente, mais la contre-offensive des Français,
en septembre 18, les avait ratatinées toutes deux au point qu'elles
n'en auraient vraisemblablement formé plus qu'une lors de la prochaine
refonte des effectifs. Pour la seconde fois, les permissions avaient été
annulées. « Ce n'était pas très étonnant.
Tout le monde savait que ça allait chauffer bientôt ; ce
n'était pas le moment d'aller se prélasser à Berlin...
Les combats pour la défense de l'Ailette avaient été
terribles. La remontée française, le long de l'Oise, meurtrière.
Les positions allemandes dans le massif de Saint-Gobain étaient
de jour en jour plus difficiles à tenir. » Ces carrières ont été habitées par toutes sortes de combattants, venus des quatre coins de l'Empire. « Elles en ont vu de toutes les couleurs, savez-vous ? » En 1917, leurs plafonds ont tremblé lorsqu'un lointain grondement, retransmis par la dalle calcaire qui résonna comme une peau de tambour d'un bout à l'autre du massif, annonça la destruction du donjon formidable de Coucy. Déjà, en 1915, les bois et les collines de la région avaient frissonné sous les rugissements d'un affreux canon, plus gros encore que ce fameux Pariser, « l'engin à Guillaume » qui avait bombardé la capitale ; aussi terrible que les obusiers M42 Dicke Bertha qui avaient écrasé les forts de Namur, de Maubeuge, Verdun, Ypres et Anvers : le canon de Coucy-Basse, qui était mû par un moteur monstrueux de 220 tonnes. Cette chose tirait des obus de 750 kilos sur Villers-Côterets, Compiègne, Oulchy... Chaque fois qu'il avait tonné, on avait fait sauter des stocks de poudre à côté d'une réplique en bois nichée à quelques kilomètres de l'original, afin que celui-ci ne fût pas repéré par l'aviation ennemie, et détruit.
V Des frères que le ressac d'une vaste bataille
rassemble sous un abri ; les cas sont rares, et attendrissent le cœur
des combattants qui voient deux hommes d'un même rameau tomber dans
les bras l'un de l'autre au milieu de l'horreur ordinaire. Un exemple
célèbre est celui des Jünger qui se retrouvent, sous
les bombes, dans un abri déchiqueté de la Somme. Et puis, à l'aube d'une journée de retraite,
des projectiles s'abattent sur les entrées, et en fracassent la
dalle de ciel. La trentaine de guerriers qui n'ont pu sortir se retrouve
piégée par une succession d'effondrements qui soufflent
toutes les galeries, n'en laissant aucune intacte... « sauf,
de place en place, un petit morceau comme celui dans lequel vous avez
dormi »... « Adieu... Adieu... » Mon camarade n'en revient pas ; il me chuchote : « Est-il possible que des types comme ça existent ? » Dans le silence de la forêt, nos esprits s'attardent sur ce que nous venons d'entendre. Une tragédie parmi des millions, et certainement pas des pires, mais voilà : celle-ci a survécu. Grâce, tout d'abord, aux rescapés de la troupe, qui ont regardé vivre et mourir leurs deux jeunes capitaines. Grâce à vous, ensuite, qui lisez cette histoire, et vous en souviendrez peut-être ; ainsi les deux frères ne disparaîtront-ils pas tout à fait. Ils ont, d'une manière ou d'une autre, résisté à cette faucheuse qui nous guette. Et même, peut-être font-ils encore aujourd'hui l'école buissonnière. En somme, qui étaient ces deux personnages qui nous ont confié cette histoire ? Et, bon sang, que s'est-il passé la nuit dernière ? Nous ne bougeons toujours pas. Un geai traverse la piste comme un éclair. Les deux vieillards ont disparu dans le fourré. Il n'y a plus un souffle d'air. Les grands arbres nous épient ; ceux-là mêmes dont les longs tentacules fouillent les galeries en sous-sol, avec leurs terribles secrets.
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