LES DEUX CAPITAINES

 



I

Nous avions débarqué du train à la Fère, dans le nord-ouest de Paris, vers dix heures du matin. Nous avions cheminé toute la journée dans la campagne et les contreforts du massif de Saint-Gobain : Andelain, Épourdon, Saint-Nicolas-aux-Bois. Nous n'avions pas progressé très vite, car nous étions chargés : outre les éléments de base (duvets, tapis de sol, nécessaire de cuisine, boissons et nourriture), nous transportions encore de quoi circuler et vivre à l'intérieur des carrières souterraines de la montagne. Notre intention était d'y dormir au frais, d'y faire des photographies insolites, et de se promener en journée dans la forêt.

Donc, en plus de tout le reste, nous traînions aussi des pieds photos, des batteries, des appareils avec leurs jeux de flashes, du carbure pour les lampes, des pics, des boussoles, des cartes, lampes torches, casques, et même des bottes ; bref, un barda de fou furieux, propre à nous faire fondre comme glace au mois d'août. D'ailleurs c'était l'été, bien chaud, avec un soleil en pleine forme qui nous avait allègrement cogné dessus pendant huit heures de rang.


Après avoir reposé nos jambes au bord des étangs de l'abbaye, nous avions repris nos charges et remontions péniblement la voie forestière qui s'en va grimpant au nord-est rejoindre la route dite du Mont des Vignes. Il y aurait, d'après la carte, une carrière sur notre droite, et nous espérions de tout notre cœur qu'elle fût encore accessible, car nous n'en pouvions plus, et la nuit venait. Nous recherchions un porche confortable, des galeries vastes et sèches, des sols propres, toutes choses que nous devions trouver entre les cotes 150 et 175, au bout d'une espèce de tranchée. Arrivés à la bonne altitude, nous quittâmes le chemin pour aller fouiller les bois. Ce ne fut pas une mince affaire.
Cette tranchée, qui servait jadis à charrier les pierres extraites du banc calcaire, n'était plus qu'une maigre ravine encombrée de broussailles, presque indiscernable du reste du terrain. Nous allâmes nous perdre trop haut ; nous revînmes sur nos pas, puis nous tournâmes à gauche, à droite, nous fîmes des boucles, des huits, des spirales, sans jamais rien trouver.
Il était bientôt vingt-deux heures trente, et nous avions sillonné le coin dans tous les sens, en pure perte. Nos lampes éclairaient des nappes de brume ; tout le bois y perdait ses particularités, de sorte que nous ne savions plus distinguer les secteurs que nous avions prospectés de ceux qu'il restait à faire. Tout devenait plat, sans consistance. Il n'y avait rien qui eût ressemblé à un creux, à un front de taille, sans même parler d'un porche.
Nous étions donc prêts à laisser tomber et à continuer dans la nuit jusqu'à un endroit nommé la Taille Madame, qui semblait être, d'après la carte, truffé de caves, lorsque mon camarade avisa un trou dans le sol, juste assez gros pour nous laisser passer. Nous posâmes les sacs, et, nous penchant sur l'ouverture, reniflâmes une prometteuse odeur de calcaire humide. Il y avait même un petit courant d'air froid qui s'en échappait. Bon signe !

Je descendis en premier. Une glissade entre de gros blocs disjoints, puis une courte reptation sur un cône de gravats, m'amenèrent bientôt devant la rassurante vision d'un plafond lisse et sain, au-dessus d'un sol libre de tout débris ; j'étais dans une petite salle, dont les murs creusés en dents de scie ne présentaient aucune fissure. J'appelai le camarade, qui me passa les sacs et atterrit à leur suite, tout heureux de la bonne aubaine, et prêt à fêter la trouvaille en débouchant toutes affaires cessantes une des nombreuses bouteilles que nous avions transportées depuis le matin.

À bien y regarder, l'endroit n'était pas si luxueux que je l'avais cru d'abord. On ne pouvait s'y tenir debout, le sol accusait une légère pente, et un brouillard de condensation nous enveloppa en moins d'une minute : autant pour les courants d'air. Tandis que mon ami s'affairait sur un bouchon, j'allais faire un tour dans les tunnels, avec l'intention de trouver un meilleur gîte. Mais, aussi bien à gauche qu'à droite, je tombai en moins de vingt mètres sur des effondrements infranchissables. Seul un chat aurait pu s'y faufiler, ou des ratons-laveurs, dont c'est le territoire. Il faudrait se contenter de notre caveau pentu.

 

II

Les carrières sont d'un autre monde, qui nous parle de la mort. Mort des coquillages et des petits organismes dont les multitudes composent cet effarant cimetière qu'est un banc de calcaire ; mort des hommes qui ont travaillé dans les galeries, mort de leurs idées là-dehors, et souvent aussi de leurs noms, que le temps efface des tombes, mais que les parois nous livrent au hasard d'un petit dessin, d'une date, ou d'une signature griffonnée au noir de fumée. Mort, aussi, des soldats de la Grande Guerre, qui ont investi ces galeries, et qu'on a délogés au gaz, à l'obus brisant, au lance-flammes.

La nuit règne, et, malgré nos lampes, enveloppe nos esprits dans ses voiles, et les engourdit. Des racines pendent par les fissures du plafond, longs filaments de monstres tâtonnant à la recherche d'une nourriture, inquiétantes anémones de mer ; leurs frôlements sont arachnéens. Nous errons là-dessous, timides comme dans une nécropole, impressionnés par le souffle de grands mystères diffus. Quand, en petit nombre, on y vient dormir, on se sent vampires en une crypte ; on en prend l'attitude. Le dormeur devient gisant.On s'installa. On se déshabilla. On se mit même en slip, dans l'idée de se rafraîchir après la suée du jour. On but, on se saoula un peu. On se rhabilla avec du sec, on saucissonna. On but encore. Je fis une ou deux photos du banquet. Puis on visita l'endroit en détail. Ce fut vite vu. Sur les murs couraient des câbles électriques. Il y avait des flèches noires surmontées d'inscriptions en gothique ; elles indiquaient un poste de communications, une infirmerie, la cagna du chef, ainsi qu'une inquiétante Artill.munit... dont le reste du texte avait été volatilisé par l'impact d'un projectile. Bon, nous ronflerions à proximité d'un stock d'obus rouillés, ce ne serait pas la première fois. Nous nous faufilâmes dans nos duvets déjà glacés, et bûmes un dernier coup. Deux minutes plus tard, nous dormions.

 

III

Ç'avait été un sommeil sans rêves, lourd de tout le vin que j'avais ingurgité ; sombre et un peu épuisant. À un moment, je m'étais réveillé. J'avais tâtonné à la recherche de ma gourde ; j'en avais bu trois longues gorgées fraîches et délicieuses. Il était deux heures quarante. Je m'étais recouché dans le silence merveilleux de la terre. Et voici ce qui est arrivé.

Dans la nuit j'entendis des pas, et les échos d'une conversation provenant de la galerie de gauche. Je me réveillai à moitié. Deux jeunes hommes bavardaient. Ils discutaient dans un allemand d'une pureté extraordinaire, et je les comprenais... Ils parlaient d'une permission repoussée, et de la noblesse qu'il y avait, pour les derniers rejets de l'ancienne aristocratie Prussienne, à servir aux premières lignes, dans les conditions mêmes de la troupe, et en France.

Ils m'enjambèrent dans le noir... À l'instant même, je me redressai : qui pouvait se promener ainsi, sans lumière, dans un lieu plein d'obstacles ? Les deux personnages m'ignorèrent et continuèrent leur chemin. Ils s'enfoncèrent dans la galerie de droite ; les échos réverbérés de leur pas brouillèrent peu à peu leur conversation... J'allumai ma lampe ; le son fut coupé net.L'esprit battant la campagne, j'ai longtemps épié la carrière. Pour la première fois de ma vie, et alors que rien ne m'y avait jamais disposé, je m'étais pris à imaginer la présence de fantômes... Je dors, j'entends marcher des gens dans le noir, et ils parlent allemand dans une grotte qui a été habitée par des soldats Allemands ; ils m'enjambent et puis s'en vont : alors quoi ? Bien sûr, en me recouchant, je me suis dit « ce n'est qu'un rêve », mais cela n'a pas suffi...

Dans mon duvet, les yeux grand ouverts dans le noir, j'ai vu cette carrière comme une tombe. Et dans cette tombe, les échos de deux jeunes hommes, lieutenants ou capitaines, morts dans ce trou sans jamais avoir revu le jour... Deux êtres que j'avais senti droits ; le sang neuf de l'Allemagne, une jeunesse pleine d'un honneur serein. Des gens que j'aurais aimé rencontrer, car j'avais décelé, dans leur conversation, de la candeur ; et la candeur est rare et belle.

 

IV

Le lendemain je n'en parlai pas. Nous pliâmes notre barda et sortîmes de cet endroit bizarre. Il faisait beau, l'air était frais, avec cette lumière de cathédrale que filtrent les hêtres dans le silence des grands bois d'ancienne race. Il n'était pas sept heures du matin, nous avions déjeuné sur la mousse et nous étions maintenant en route, continuant le chemin de la veille.

Nous étions tout juste parvenus sur le plateau quand nous rencontrâmes deux vieillards qui avaient une allure de coureurs des bois, équipés pour la broussaille. Ils semblaient avoir surgi directement des taillis sur notre gauche, et s'apprêtaient à traverser le chemin pour s'enfoncer à droite, quand ils nous avaient aperçus. Ils s'arrêtèrent et nous regardèrent venir, légèrement étonnés.

Je ne sais toujours pas qui étaient ces gens, même si aujourd'hui j'ai ma petite opinion. En tout cas, ce n'étaient ni des forestiers ni des gardes-chasse, et ils n'avaient pas non plus de panier pour les champignons. Enfin, ce n'étaient pas des braconniers, ils ne nous auraient pas attendu. Ils portaient sur leur dos des sacs extraordinaires, informes, verdâtres et tout rapiécés. L'un d'eux promenait une antique paire de jumelles en bandoulière.
Ils nous demandèrent d'où nous venions et où nous allions, et nous conseillèrent en guise de camp de base une carrière large et saine d'où nous pourrions rayonner, au cœur d'un secteur ancien qu'ils disaient très agréable à visiter. Ils se dirent néanmoins surpris de nous voir dans ces bois de si tôt matin, et ne purent s'empêcher de nous demander, avec bien des excuses pour tant de curiosité, où bon sang nous avions bien pu passer la nuit. Quand je le leur dit, et que nous montrâmes sur la carte l'endroit exact de notre campement, ils se regardèrent en coin.
« Vous avez découvert, en pleine nuit, un accès encore praticable ?
— Oui, mais il faut dire que nous étions motivés !
— Vous avez eu du mal à le trouver, je présume ?
— Nous allions abandonner quand le camarade a presque marché dedans.
— Vous avez eu de la chance... Ce sont les pluies de l'automne dernier qui l'ont rouvert. Vous seriez venus il y a un an, vous auriez fait chou-blanc.
— C'est curieux, pourquoi l'aurait-on remblayé ?
— Mais... personne n'a rien remblayé ! C'est la guerre, mon jeune ami, qui s'est chargée de ce travail. La première guerre mondiale... eh oui... »

Ils restèrent silencieux un petit instant. Finalement :
« Savez-vous  qu'il y a une légende à propos de cette carrière ?
— Tais-toi, on va passer pour des imbéciles !
— Ah messieurs, certainement pas, au contraire... Allez-y, racontez ! »

On s'assit sur un hêtre couché, et l'on fit circuler un paquet de cigarettes. Dans une flaque de lumière qui caressait le tronc, des mouches sommeillaient au soleil. Tout était silencieux, d'une grande sérénité. Jamais moment ne fut plus favorable au déploiement d'une belle légende forestière. Le plus jeune conta l'affaire, tandis que l'autre nous observait.C'était l'histoire de deux frères d'un même régiment, que la grande offensive allemande de mars 1918 avait propulsé dans les environs de Noyon, et que l'obstination teigneuse de la dixième armée française, celle de Mangin, avait repoussé jusque sur les hauteurs de Saint-Nicolas. Les Allemands y logeaient dans un ensemble de carrières, qui avaient servi jadis à la construction de l'abbaye. Là exactement où nous avions dormi.

Chacun des frères avait commandé jusqu'alors une compagnie différente, mais la contre-offensive des Français, en septembre 18, les avait ratatinées toutes deux au point qu'elles n'en auraient vraisemblablement formé plus qu'une lors de la prochaine refonte des effectifs.
Ils s'étaient retrouvés dans le même bois, à se partager les rênes d'une troupe harassée mais féroce, qui comprenait même, précisa le plus vieux, quelques anciens de la bataille « de l'Empereur ».

Pour la seconde fois, les permissions avaient été annulées. « Ce n'était pas très étonnant. Tout le monde savait que ça allait chauffer bientôt ; ce n'était pas le moment d'aller se prélasser à Berlin... Les combats pour la défense de l'Ailette avaient été terribles. La remontée française, le long de l'Oise, meurtrière. Les positions allemandes dans le massif de Saint-Gobain étaient de jour en jour plus difficiles à tenir. »
Le 5 septembre, les Français sont à Chauny ; le 8, les Allemands se replient derrière la ligne que l'on appelle Hindenburg, et qu'ils appellent Siegfried. Mais ça ne suffit toujours pas : le 12 octobre, ils doivent se replier encore, et abandonnent la forêt en semant quantités de pièges. Peu avant cette date, des obus de gros calibre sont tombés sur les cavées de Saint-Nicolas, et en ont fracassé les entrées.

Ces carrières ont été habitées par toutes sortes de combattants, venus des quatre coins de l'Empire. « Elles en ont vu de toutes les couleurs, savez-vous ? » En 1917, leurs plafonds ont tremblé lorsqu'un lointain grondement, retransmis par la dalle calcaire qui résonna comme une peau de tambour d'un bout à l'autre du massif, annonça la destruction du donjon formidable de Coucy. Déjà, en 1915, les bois et les collines de la région avaient frissonné sous les rugissements d'un affreux canon, plus gros encore que ce fameux Pariser, « l'engin à Guillaume » qui avait bombardé la capitale ; aussi terrible que les obusiers M42 Dicke Bertha qui avaient écrasé les forts de Namur, de Maubeuge, Verdun, Ypres et Anvers : le canon de Coucy-Basse, qui était mû par un moteur monstrueux de 220 tonnes. Cette chose tirait des obus de 750 kilos sur Villers-Côterets, Compiègne, Oulchy... Chaque fois qu'il avait tonné, on avait fait sauter des stocks de poudre à côté d'une réplique en bois nichée à quelques kilomètres de l'original, afin que celui-ci ne fût pas repéré par l'aviation ennemie, et détruit.

 

V

Des frères que le ressac d'une vaste bataille rassemble sous un abri ; les cas sont rares, et attendrissent le cœur des combattants qui voient deux hommes d'un même rameau tomber dans les bras l'un de l'autre au milieu de l'horreur ordinaire. Un exemple célèbre est celui des Jünger qui se retrouvent, sous les bombes, dans un abri déchiqueté de la Somme.
Les guerriers de Saint-Nicolas ont aimé ces deux capitaines ; ils les ont regardé vivre, et, plus tard, ils se sont rappelé les circonstances de leur mort.
« Donc, devant la pression de l'ennemi, les deux officiers reçoivent l'ordre de faire évacuer les carrières. On détruit les papiers, on laisse les munitions trop lourdes, on n'embarque que l'indispensable »...
Les soldats se rassemblent, groupe après groupe, et partent dans la nuit incendiée, sur les pas des guides. Les deux frères restent en arrière, jusqu'à ce que tout le monde soit dehors. Bientôt, il ne sont plus que trente hommes dans les galeries, occupés à miner l'endroit.

Et puis, à l'aube d'une journée de retraite, des projectiles s'abattent sur les entrées, et en fracassent la dalle de ciel. La trentaine de guerriers qui n'ont pu sortir se retrouve piégée par une succession d'effondrements qui soufflent toutes les galeries, n'en laissant aucune intacte... « sauf, de place en place, un petit morceau comme celui dans lequel vous avez dormi »...
Dehors, les survivants regardent impuissants les nuages de poussière qui fusent des fractures du sol. Ils se détournent de la tombe et de ceux qu'elle vient d'écraser, les trente camarades et leurs deux capitaines, ensevelis dans le même instant de fureur rouge. Ils prennent leur chemin. Ils emportent avec eux ce moment triste, sous la conduite d'un caporal assombri et terrifié.
« Eh bien, on va vous laisser maintenant. Vous voyez, les enfants, il est très important de ne pas oublier les histoires. Vraiment... Des tas de choses peuvent en dépendre ; des petites, des grandes... Chacune d'entre elles peut être, pour quelqu'un, ce qu'il a de plus précieux au monde.
— Oui, il y a des gens qui ne survivent que grâce à des souvenirs, et à des auditeurs. C'est surtout des vieux, évidemment...
— Oh là là, mais qu'est-ce que tu racontes encore ?
— Oui d'accord, on ferait mieux d'y aller. Bien content de vous avoir rencontrés.
— Allez, et bon séjour dans ces bois merveilleux ! Amusez-vous bien ! »

«  Adieu... Adieu... »

Mon camarade n'en revient pas ; il me chuchote : « Est-il possible que des types comme ça existent ? »

Dans le silence de la forêt, nos esprits s'attardent sur ce que nous venons d'entendre. Une tragédie parmi des millions, et certainement pas des pires, mais voilà : celle-ci a survécu. Grâce, tout d'abord, aux rescapés de la troupe, qui ont regardé vivre et mourir leurs deux jeunes capitaines. Grâce à vous, ensuite, qui lisez cette histoire, et vous en souviendrez peut-être ; ainsi les deux frères ne disparaîtront-ils pas tout à fait. Ils ont, d'une manière ou d'une autre, résisté à cette faucheuse qui nous guette. Et même, peut-être font-ils encore aujourd'hui l'école buissonnière.

En somme, qui étaient ces deux personnages qui nous ont confié cette histoire ? Et, bon sang, que s'est-il passé la nuit dernière ?

Nous ne bougeons toujours pas. Un geai traverse la piste comme un éclair. Les deux vieillards ont disparu dans le fourré. Il n'y a plus un souffle d'air. Les grands arbres nous épient ; ceux-là mêmes dont les longs tentacules fouillent les galeries en sous-sol, avec leurs terribles secrets.

 


A.E.Berger
Rennes, octobre 2009