SUR LA CHAUSSÉE
Personnages :
Voltaire, Socrate, le chœur des vieillards, le narrateur.
« Jésus-Christ, Jésus-Christ ! »
La main balaie l'air, et puis : « Laissez-moi mourir en
paix ». Condorcet propose une version différente :
« Au nom de Dieu, monsieur, ne me parlez plus de cet homme-là,
et laissez-moi mourir en repos ! » Sur quoi le curé,
sifflant d'indignation, signifia au mourant qu'il refuserait l'inhumation.
Mais lui n'entendait déjà plus, et dérivait en altitude.
I
Il est debout au milieu de l'eau, et, chose étonnante,
il marche sans s'y enfoncer. « Allons bon ! Un miracle,
à mon âge »... En regardant mieux, il voit qu'il se
tient sur une longue chaussée submergée, large de deux pas,
qui file, droite comme une flèche, se perdre à l'infini.
Et juste dans l'axe, derrière la courbure de l'horizon, s'élève
un édifice d'une puissance sauvage, blanc, triangulaire, enjuponné
de nuages, que la distance voile d'irréalité. Un gigantesque
poignard brandi vers les étoiles.
« Bon sang, quelle chaleur ! Aaah, mes pauvres yeux... »
Le chœur des vieillards :
« La lumière de deux soleils, réverbérée
dans les vaguelettes, lui éclabousse les rétines de papillons
incendiés. Le crâne vrillé, il sent venir l'ophtalmie,
sa vieille compagne de tant d'hivers interminables... »
« Ah, les terribles hivers... À n'en
plus pouvoir écrire, bon sang ! Du coup, je dictais, dictais,
dictais tout le temps ; et m'enrouais à force de dicter, ce
qui n'arrangeait rien... Ma voix de crapaud me vient tout simplement de
là... On est puni par où l'on a péché...
J'ai trop parlé ? je croasse ! »
Il avance, il fait deux pas. Ses souliers gargouillent et font des bulles.
L'eau est presque chaude ; c'est un peu désagréable.
« Mais enfin, qui me dira ce que je fais ici ? Où
sont les autres ? Où est passée la ville ? Où
est Paris ? Ceci n'est pas un rêve, je le sens, alors quoi ?
»
Il se retourne, et bondit de frayeur !... Juste derrière lui
se dresse une affreuse stèle toute noire, décorée
de grimaces, avec une espèce de porte taillée dedans. Il
s'en approche, encore mal remis, et cherche une poignée, curieux
de savoir ce qu'il y aura derrière... Il appuie sur la roche, souffle,
pousse, tire, mais ça ne veut pas bouger.
Il veut s'adosser à la chose, mais elle est toute brûlante,
bombardée sans cesse par les photons des deux astres qui rôdent,
l'un près de l'horizon, l'autre presque au zénith.
Pas moyen de se faire un peu d'ombre, bien entendu, et, voyez-vous ça,
il n'a pas de chapeau pour se protéger. Misère ! Alors
il s'assied, le cul dans l'eau. Il la goûte, car il est curieux ;
Dieu qu'elle est saumâtre... Il retire sa perruque et s'évente
le visage... « J'ai une perruque ? Je suis tout habillé !
Et joliment, encore... Comme si j'allais dîner en ville ! Alors
là c'est net, je rêve... Ceci dit, dois-je désirer
me réveiller — »Pourquoi faire, en effet ? Pour
retomber sur le fichu curé ? Pour se faire harceler par des
gens faux à l'haleine pénible, et qui vous chuchotent des
infamies ? « Rapaces ! » Avec leurs petits
yeux de dévots, leurs mains qui volètent. « Rapaces
! Rapaces, rapaces, rapaces, rapaces ! »
« ...Et si j'étais mort ?... Et si
j'étais mort ! »
Il ne sait pas, bien entendu, ce qu'est le désaide,
ce désarroi de l’impuissance qui accable les nourrissons,
mais il le ressent bien fortement. Seul, perdu dans un monde incompréhensible,
au milieu d'un océan immense et calme, dominé par deux étoiles,
avec, à l'horizon, cette sauvagerie laiteuse, cette lame qui déchire
le ciel. Et la chaussée étroite au milieu de l'abîme,
qui semble y conduire.
Alors il se redresse, « lève-toi et
marche, comme dit l'autre » ; il ricane. Il fourre sa perruque
dans une poche de son habit, réfléchit deux secondes, et
tombe la veste. Il se glisse la tête dessous comme sous une tente,
ajuste le col pour qu'il tienne sur son front, se boutonne sous le menton,
et le voici en route. Mais ses souliers à boucle, que l'eau travaille
peu à peu, commencent à lui faire mal. Énervé,
il les ôte et les envoie voltiger. Ils tombent dans l'eau, plif,
plof... trois bulles, et puis plus rien.
« Trois bulles et puis plus rien ! Que
restera-t-il de ma mémoire, bientôt ? La mort, elle
engloutit les êtres ; elle ronge les souvenirs. Trois bulles,
le temps d'une apothéose, d'une ultime réédition,
de quelques notes en bas de page, et puis plus rien... Une guerre, une
révolution, ou simplement l'érosion du temps qui passe sur
les statues, les humains qui changent de langue, et me voilà aussi
obscur que le lointain Homère ; et bientôt, le néant,
l'anonyme, l'argile indistincte »...« Qui me dira
pourquoi j'ai vécu ? Où trouverai-je enfin les réponses ?
Je ne me souviens même plus du visage de mon Émilie »...
Le chœur des vieillards :
« Mort, le temps n'existe pas. La montre de Voltaire lui
raconte des heures insensées. Il ne sait pas qu'il a marché
toute une demi-journée, car il ne ressent aucune lassitude, juste
la chaleur épouvantable. Mais le soleil du bas lui fait signe depuis
une autre place. »
« Quand il aura fait un tour entier, voilà
ma journée ». Pour ne plus larmoyer, il s'est fait une
espèce de filtre avec la dentelle de ses poignets, qu'il a serrée
autour de sa tête comme un bandeau de Colin-maillard, et il marche
ainsi, sans ressentir ni faim ni soif. « Voilà bien,
n'est-ce pas, la preuve que je ne vis pas. Et comme aucun rêve ne
saurait durer autant, je dois admettre enfin que je suis absolument mort »...
« Au fait, quel est mon visage — »
Il se penche sur le miroir de l'eau, vieux narcisse décati ;
il voit des rides, les craquelures d'innombrables années, et cette
allure de squelette qu'on lui connaît depuis au moins deux générations.
« C'est bien moi, il n'y a pas à dire. Et cet édifice
qui recule à mesure que j'avance, à quoi ça rime ?
On l'a monté sur rames ? Il a des roulettes ? On s'amuse
de me voir marcher ? On ricane en coulisse, peut-être ! »
Toute sa vie, il n'a su ni où aller ni pourquoi ; tout au
plus a-t-il tenté d'en maîtriser le cours, sans bien y parvenir...
Est-ce donc une nouvelle mort que cette chose blanche immense vers laquelle
il marche ?
« Aile d'un
ange gigantesque, foudroyé,
Au fond de l'océan
le bras tendu en l'air
Comme un triste appel
jeté au ciel désert ;
Terrible solitude
du titan noyé ! »
Voltaire considère un instant ce qu'il vient d'énoncer...
« Tatitutu, tatitata... Voilà que mes alexandrins tirent
à mitraille. D'où me vient cette épouvantable strophe
pleine d'allitérations tartignolles ? D'ailleurs, ça
manque de pieds. Mon Dieu, si je puis dire, j'ai bien baissé !
»
Plus tard cependant, l'humilité lui vient, sous le ciel immense
et vide, dans cet endroit si plat, si indifférent que chaque pensée
y résonne comme un coup de tonnerre, inscrivant dans les nuages
et sur les brumes de l'horizon les conséquences les plus lointaines
de son imagination.
« Ô Dieu, où es-tu ? Où es-tu Émilie ?
Mon Émilie mon seul amour ma raison d'être, comme je t'ai
aimée ; comme je t'aime encore, mon infidèle !
»
Le chœur des vieillards :
« Et Voltaire s'en va, criant vers les astres, pleurant
sur le chemin au milieu de la mer ; il se dépouille, c'est toujours
douloureux. »
II
« Par tous les dieux de l'Olympe ! Qu'est
ceci — Et où est passée la ville — »
Il vient juste d'arriver. La mort a été douce, la fin comme
un sommeil. Il s'était senti plonger dans une grande paix, de celle
des ventres des mères. Il savait, bien sûr, que la vie ne
finit pas avec le corps, sans toutefois avoir idée ni du pourquoi,
ni du comment. Tout cela avait été un grand mystère...
« et le reste encore ! » Ceci dit, il a les
pieds dans l'eau.
« Quel est donc cet endroit — » Il fait un
tour sur lui-même ; il prend connaissance de la calme étendue
liquide ; il regarde la chaussée sur laquelle il a été
déposé, qui fend l'eau jusqu'à l'horizon comme le
trait d'un javelot ; il ne manque pas de constater la présence,
à moins d'un stade de distance, de l'édifice monstrueux
qui jaillit de la mer, large au-delà du concevable, immense comme
le glaive d'un dieu planté dans la chair de la planète.Il
lève la tête au ciel. Il voit des nuages accrochés
en écharpe autour des parois. Il lève encore plus la tête
; il distingue des étoiles, mais ne trouve pas de sommet à
cette architecture. Le soleil est à son zénith, et un peu
d'ombre serait la bienvenue. Il décide d'aller inspecter ce qu'il
pense être un monument, un temple, pour y trouver peut-être
un trou dans lequel s'abriter, et aussi découvrir, s'il se peut,
ce qu'il y a de l'autre côté.
L'ensemble ne lui rappelle rien de connu. Aucune légende,
aucun rêve n'a jamais décrit, pour ce qu'il en sait, un tel
endroit. Ce qui s'en rapproche le plus appartient aux textes d'Homère,
dans l'ambiance qui se dégage de l'île de Circé...
En fait, il a l'impression fort désagréable de rêver
mal ; comme s'il marchait à côté de son corps.
Car tout ceci : la mer trop plate, la chaussée trop rectiligne,
la chose blanche trop immense, et l'horizon beaucoup, beaucoup trop courbe,
lui, sont somme, toute si étrangers qu'il ne peut espérer
les appréhender de suite. Il lui faudra du temps. Il faut s'apprivoiser.
Il s'assied un instant dans l'eau, et mouille son front, son crâne
presque chauve. Il boit un peu mais ce n'est pas très bon. Il pose
un instant son regard sur la masse énorme devant lui, se demandant
s'il en est aussi près qu'il l'a cru d'abord ; puis il se
retourne pour épier l'autre horizon et y chercher s'il n'y aurait
pas quelque point, bâton dressé, colonne, stèle, borne,
que sais-je, enfin quelque chose qui donne un sens à cette folie
de chaussée droite, et qu'il n'aura pas remarqué auparavant.
Mais il ne voit rien. Sauf, peut-être...
« Qu'est-ce donc que cette petite pattouillette de mouche qui
vient d'apparaître ? Un effet de mon désir d'apercevoir
du vertical de ce côté-ci, qui est trop plat, trop nu, trop
vide — » Non non, l'insecte noirâtre semble bien
réel. Mais aura-t-il le courage d'aller voir ce que c'est, alors
que tout son corps crie après un peu de fraîcheur ?
Mieux vaut aller explorer l'autre édifice... Ou pas ?Le chœur
des vieillards :
« Socrate n'a toujours rien décidé. Il reste
assis dans l'eau, et regarde avec étonnement l'être bizarrissime
qui s'avance à sa rencontre : juché au sommet de deux
maigres jambes glissées dans une improbable paire de collants rouges
surmontés d'une culotte indéfinissable, une espèce
de paon brodé arborant un épouvantable jabot blanc tout
bouillonnant de friselis hisse au sommet de sa tête de macchabée
la démentielle défroque d'une chauve-souris bleu-nuit. L'effet
est effroyable... »
« Bon sang, se dit Socrate,
voilà que j'ai peur, soudain... De quel monde extravagant peut
bien provenir un tel bipède ? Va-t-il m'attaquer ?
— Que voilà une belle gargouille, songe Voltaire ;
j'espère que ça ne mord pas... » Car Socrate,
nous dit Érasme, était aussi moche qu'un silène.
Socrate se lève, et va pour saluer l'inquiétant personnage,
quand ce dernier lui croasse à la figure : « BONJOUR
MON AMI... COMPRENEZ-VOUS LE FRANÇAIS ?
— Je je je je... Houulàlà, quoi ???
— Allons bon. MOI FRANÇAIS. (Et il se tape la poitrine,
ce qui le fait tousser).
— Enchanté ! Moi Socrate !!! Réjouis-toi !1
— Je n'y manquerai pas... ?!?... SOCRATE ? VOUS ÊTRE
SOCRATE ?
— Je crois bien que oui ! Si vous pouviez ne pas...
— MAIS VOUS ÊTRE MORT !!!
— Je pense être au courant. S'il vous plaît, pourriez-vous...
— Mille pardons ! Mille pardons ! » s'écrie
Voltaire qui s'incline et se redresse deux, trois fois de suite, tout
en gesticulant et en tournant sur lui-même tant il est excité
par cette rencontre. On dirait un automate d'oiseau qui picore. Socrate
recule, interloqué.
Et Voltaire, en pleine forme : « Je parle toujours trop
fort, trop tôt, trop vite, trop tout ! Mais vous... Vous !...
vous êtes mort depuis si longtemps !
— Pensez-vous, je viens juste d'arriver !
— Allons donc, vous êtes s... ah bon ? ...Je ne comprends
rien...
— Mais vous-même, monsieur Français ?
— Ça ne fait pas une demi-journée !... Mais
comment... Mais pourquoi ?
— Aaah tout est là ! Pourquoi, comment... Je n'en sais
pas plus que vous.
— C'est égal. C'est un honneur immense que de vous rencontrer.
Je n'aurais jamais cru... Excusez-moi, mais... Hah quelle émotion !
»
Voltaire s'évente avec sa perruque trempée, que Socrate
lorgne comme s'il n'avait jamais rien vu de plus étrange. Et c'est
un fait, il n'a jamais rien vu de plus étrange. On dirait un gros
rat bouclé, blanc, au poil mouillé, et qui projette des
nuages blancs. Car ce truc déteint ! Cependant, il faut se
reprendre, le monstre a parlé. « Pardonnez-moi, vous aviez
dit quelque chose ?
— Je disais : quelle émotion !
— Et moi donc ! Car j'ai eu beau vous voir venir de loin,
vous m'avez surpris !
— Hô ?
— Mais dites-moi, quel est ce, comment dire euh... voyons,
c'est un costume ?? C'est mon habit, oui... C'est ainsi que l'on s'habille,
à mon époque et dans la partie du monde où je vis.
Pardon, où je vivais...
— Vous êtes équipé ainsi tous les jours
? Aah, peut-être étiez-vous un prêtre !
— QUOI ? Mais certainement pas ! Un prêtre ?
mais quelle horreur ! Mais jamais de la vie ! Non non non, ceci
est un costume civil... ci-vil... Enfin, un peu riche, peut-être,
oui. Les pauvres gens sont vêtus avec plus de simplicité.
— Je vois. J'ai en face de moi un gros poisson. Serviteur...
— Ne raillez pas. Il y a plus gros, et comment, houlàlà !
J'étais un poisson moyen. Mais peu importe ! Socrate !
Socrate, ah vénérable Socrate ! Vous êtes réputé
pour faire accoucher les gens de leur vérité. J'aimerais
autant ne...
— Excusez-moi de vous interrompre, mais d'où me connaissez-vous ?
Je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer aucun de... aucun de vos semblables,
je m'en souviendrais vous pensez bien. Vous habitiez donc bien loin d'Athènes ?
— Assez loin, effectivement. Et, si je vous connais, c'est
parce que vous venez de mon passé... »
Socrate rêve un peu à cette nouvelle, puis :
« De sorte que vous venez de mon futur ? »
On sent tout de suite le type fort en maths.
« Je ne me l'explique pas, mais oui, répond
Voltaire... Je viens du futur ! Ainsi, moi ! moi ! le vieillard chenu,
plus ratatiné qu'une patate oubliée au coin d'un poêle !
Moi, le squelette ambulant, moi l'ancêtre, qui ai connu un passé
dont on ne témoigne plus que dans les livres, car de mon vivant
déjà j'étais démodé, je suis obligé
d'admettre que je suis, sur l'échelle des temps, infiniment plus
jeune que vous, mon aîné, mon modèle, qui êtes
mort alors que vous aviez quoi... Soixante ans ? Le bel âge !
— Hofff...
— C'est complètement fou ! c'est inexplicable !
C'est truffé de paradoxes... Alors oui, là, maintenant,
j'en suis sûr : nous sommes morts tous les deux !
— Ah ben tiens donc, parce que vous en doutiez ?
— À la vérité, je ne savais pas trop quoi
penser. J'avais quelques soupçons...
— Bon ; vous en voilà guéri. Ceci dit, moi, je
crois que je suis le plus jeune.
— Et pourquoi donc, s'il vous plaît ?
— Tout simplement parce que je suis né bien avant vous.
— Encore un paradoxe... Mais auriez-vous raison, par hasard
?
— J'espère bien ! Écoutez-moi, Français : moi
je crois que vous êtes le plus vieux, car je fais partie de votre
histoire, tandis que je vous connais à peine. J'en déduis
que vous avez plus d'expérience, et que je suis un petit jeunot
à côté de vous...
— Eeehh...
— Vous allez pouvoir m'apprendre des tas de choses insensées
! »
Voltaire réfléchit longtemps, la main sur la bouche. Finalement :
« Au fait, excusez-moi, mais je ne me suis pas présenté,
je me nomme Voltaire, pour vous servir bien véritablement ».
Et il s'incline. La perruque, qu'il avait remise sur sa tête sans
y prendre garde, tombe à l'eau et s'y étale, ondulante pieuvre
blanchâtre. Socrate, dégoûté par ce truc, fait
celui qui n'a rien vu mais le pousse d'un revers de pied. Fin de la perruque.
Adieu et bon débarras ! Elle va rejoindre les souliers.
« Honoré (courbette). Mais je croyais que votre nom
était Français ?
— Presque ! Je suis, comment dire, je suis Français
comme vous êtes Grec...
— D'accord !
— Parisien comme vous êtes Athénien...
— Compris...
— Et Voltaire comme vous êtes Socrate.
— C'est donc cela... Et que faisiez-vous dans la vie, ami Voltaire
? »
Oooh, alors là, Voltaire réfléchit
quelques bonnes secondes... Les mains aux tempes pour mieux faire le tri,
il fouille... Il hésite entre philosophie – mais ce serait
prétentieux... physique – encore pire ! ...et poésie
peut-être ? « Ah non j'ai trop honte de tous mes alexandrins »...
Il s'avise en outre qu'il fut un historien fort convenable (« et
copié »), un mécène très correct
quoi qu'on die, un pamphlétaire éblouissant, et aussi le
défenseur de la veuve et de l'orphelin. Ah, et alors, tout de même,
n'oublions pas : consacré sur le théâtre par les comédiens
et le public ! Oui oui, couronné sur scène, vous pouvez
applaudir ! « Sans oublier la noble profession de pourchassé »...
Tout ce fatras ne vaut pas trois lignes dans une nécro, pense-t-il
exagérément. Enfin, il se lance :
« Humble scribouilleur de peu de conséquence,
J'eus le front d'oser courtiser les muses ;
J'y réussis jusqu'à récolter la ruse,
La jalousie, les affronts, l'intolérance.
— La bonne vieille histoire...
— Ce n'est pas tout ! Car...
Aigri par tant d'impolitesses, je m'enfuis,
Et me fis une vie douce auprès d'une amie.
Sa mort vint tôt m'enlever à ces délices
Et me rejeta bientôt dans les supplices :
Intrigues à la cour, diffamation, calculs,
Jusqu'à ce que, voulant fuir cet enfer doré,
J'allasse prendre gîte en pays étranger,
Où une affaire me couvrit de ridicule.
— Non ?
— Si ! Tout le monde me disait que j'avais
tort !
Comme je m'obstinais, on me jeta dehors.
Je fuis jusqu'en Suisse, trouvais un éditeur ;
Des jaloux, des bourgeois, des oiseaux de malheur,
Fort ennemis du théâtre que je donnais,
M'envoyèrent bouler jusqu'au pays de Gex2.
Là enfin je me fis une forteresse
Où je pus sans danger reposer mes fesses ;
À l'abri des envieux, mais non pas d'un frappé,
Je partageais mon temps entre ris et soucis...
— Mon bon ami, déclamez-vous toujours ainsi ?
— ???... Excusez-moi, je crois que ça m'a échappé
! »
Le chœur des vieillards :
« Ils ont bien avancé. L'édifice devant eux
les surplombe de sa taille inquiétante. Espérons, n'est-ce
pas, qu'il n'y aura pas de gardien, de monstre géant armé
d'un gourdin, ni de gorgone ou de cerbère, tous engins qu'on verrait
bien folâtrer à la base d'une si monstrueuse fabrique. »
Dans son ombre ils pénètrent, et en savourent
la relative fraîcheur. C'est qu'ils ont le gosier sec, et depuis
une heure ils n'ont parlé que des crus de l'Attique, du vin de
Champagne, et d'un petit Bourgogne dont l'évocation les met en
transe tous les deux. Auparavant, Socrate a chanté un lied de son
pays, et encore avant, un péan en l'honneur des divinités.
Pressé de participer, Voltaire a eu toutes les peines à
échapper aux importunités de son nouveau compère.
Pour finir, il lui a fait le vieux Lusignan, qu'il connaît par cœur
pour l'avoir porté à la scène. Un croûton,
ça il sait faire ; et puis, il a toujours eu « le
plus grand succès dans ce rôle, le jouant d'après
nature ».
Enfin ils s'arrêtent, et se reposent, assis dans l'eau. Socrate
:
« Voltaire, qu'emportez-vous aujourd'hui ? Quel trésor
précieux, ou quelle honte, se loge en votre cœur, au point
que même mort, vous l'avez encore ici, dans votre poitrine ?
Oh mais, si vous ne voulez pas répondre, je comprendrai parfaitement !
— Il n'y a rien de plus simple, ni de plus naturel... Je retiens
trois choses : d'abord que l'humanité ne rêve que de
massacres. J'ai traversé des guerres, comme vous ; j'ai vu
des batailles, comme vous ; mais je n'y ai pas participé,
contrairement à vous qui fûtes hoplite, je crois ?...
— Huhu...
— J'ai vu que le voisin est toujours un ennemi... Sans oublier :
le confrère ! Voilà pour mon dégoût. Mais
– et c'est ce que j'emporte avec moi en second –
j'ai vu que les hommes veulent la justice ; et j'eus le bonheur de
combattre pour elle ; et de jouter ! et de vaincre ! Ceci
est ma fierté, mon oriflamme... Enfin, et là est mon plus
pur trésor, j'ai aimé et j'ai été aimé... Je
n'ai aimé véritablement qu'elle... » Son regard mouillé
se perd dans un lointain doré, une poursuite dans les galeries
d'un château à la campagne, des fous rires, un lit, la lumière
sur le lit.
« Elle était donc bien extraordinaire ?
— Émilie ? C'était une philosophe...
— Une femme philosophe ?!!! Ouh, Socrate a failli en tomber
à la renverse !
— Et pourquoi non, je vous prie ?
— Mais parce que...(il se prend les tempes) mais parce que...
Ah mais dites donc, c'est moi l'accoucheur, c'est moi qui interroge !
— Et c'est moi le plus vieux, rappelez-vous ! Aussi bien,
pas de commentaires, et un peu plus de tolérance, je vous prie.
Du reste, je ne dirai rien de plus. Je voudrais juste penser en paix à
mon amour perdu... »Ils se remettent en route, et marchent
un temps sans rien dire. Socrate, qu'on n'a pas habitué à
un tel exercice, se gratte, soupire, observe la mer où il n'y a
rien à voir, et, n'y tenant plus, éternue.
« À votre santé, dit Voltaire... Tiens, où
est passé l'autre soleil ? Ah, je comprends. L'édifice
le cache... Il est donc si tard ? Les heures galopent, par ici ;
et puis, c'est qu'on bavarde, avec vous...
— Un autre soleil, dites-vous ? Je ne l'ai pas vu. Vous en
êtes sûr ?
— Évidemment ! Il m'a assez illuminé les
narines, toute cette journée. Il doit être là, derrière
cette chose...
— Un second soleil... Mais quel monde est-ce donc là ?
Où pouvons-nous bien être ? On ne dirait pas les Enfers,
pourtant...
— Quelque part dans l'univers, je présume »...
Ils marchent encore un temps, clapoti clapota... Voltaire, soudain, stoppe
net : « Dites donc voir, Socrate : je me pince, je
respire, je ne me sens pas du tout mort, moi ! même si tout
devrait me prouver le contraire... Vous vous sentez mort, vous ?
— Moins que jamais, c'est un fait... Mais alors, si on est
vivants, comment avons-nous été transportés ? Et
puis... il y aurait d'autres mondes ?
— Des mondes ?! Des mondes ! Mais il y en a un paquet,
mon cher... une infinité, peut-être ! Un certain...
Fontenelle, a fait quelques remarques là-dessus dans ma jeunesse.
— Fontenelle, dites-vous ? Était-il digne de confiance,
était-il sérieux ?
— Lui ? C'était un con ! Avec du talent, qui plus
est... Ce sont les pires...
— Ha ha ! J'entends... C'était un confrère !
»
Tronche de Voltaire...
Le chœur des vieillards :
« Le vent stratosphérique fait vibrer le sommet de
l'édifice. Des cristaux de glace s'envolent par nuées, et
tourbillonnent en cascade sur les façades. De là-haut, le
monde apparaît si petit, que l'on voit l'horizon s'arrondir comme
un chat qui dort. La mer est cuivrée par un soleil couchant, cependant
que l'ombre gigantesque du bâtiment trace un signe diffus sur les
nuages qui survolent, en troupeau paisible et tiède, le mince fil
de la chaussée sur laquelle deux vieux microbes discutent de l'amour,
du pinard, et des camarades du temps passé... »
RIDEAU
A.E.Berger
Rennes, avril 2009
Notes :
- 1 χαιρε : Salut ! Adieu ! Réjouis-toi ! C.-à-d : Bonjour !
- 2 Prononcer Geai, sinon ça ne marche pas.
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