COMMENT RANGEZ-VOUSVOTRE BIBLIOTHÈQUE ?
« Utilises-tu l'ordre alphabétique ? » me demande-t-on. Dieu m'en préserve ! Je crois bien que j'ai essayé une fois, mais pas deux. C'était horrible. C'était n'importe quoi. C'était moche, ça n'avait aucun sens. On aurait juré voir une ville nouvelle comme on
osait en pondre, au siècle dernier, dans la région parisienne.
Chaque parcelle avait son architecture, chaque architecte son pâté :
l'un était encore influencé par le constructivisme ;
l'autre, résolument post-moderne, se jetait sur les traces de Ricardo
Bofill, et dressait d'imposantes fausses colonnes ; juste à
côté, on reculait sous le choc d'une vision savoyarde à
base de chalets géants peints en vert malade, dans lequel chaque
fenêtre de cuisine avait droit à un quart de hublot – ce
qui faisait quatre cuisines par hublot. L'entourage immédiat était
crépi en parme, en cacahuète, et tout le monde, devant cette
crise de foie figée dans le béton, poussait des cris lugubres
et fonçait visiter l'appartement témoin, qui ne pouvait
qu'être abominable. Évidemment, l'intérieur était
quelconque. Classer des livres par ordre alphabétique, ce n'est pas pour les particuliers, je crois bien. Par contre, c'est parfait pour une bibliothèque publique, où la masse des ouvrages se découpe d'abord par genre, puis, au sein du genre, s'aligne en une majestueuse série qui commence avec des Aaron, des Abraham et finit dans du Yergeau, du Zinoviev. C'est très pratique, car, même si les voisinages font parfois songer à la crise de foie du chalet de vingt mètres de haut, chacun s'y retrouve, au bout du compte. Et c'est heureux, puisque nous sommes ici à la bibliothèque publique. Mais une bibliothèque privée ? Comment la classe-t-on ? Je ne sais pas. Cependant, chaque livre y a sa place, qu'il n'échange pas volontiers. À parcourir les étagères, on découvre que se lient des affinités, ou des inimitiés, qui font songer, par les petits bavardages et prises de bec qu'elles soulèvent d'une couverture à l'autre, aux dialogues des morts de Lucien et Fontenelle. Une bibliothèque privée murmure. Celle-ci est ordonnée pour l'usage d'un seul esprit :
« je suis celui qui lit » comme dit l'autre ou presque.
Je suis celui qui règne ici, et qui rôde, juché au
sommet d'un grand bipède qui me sert de véhicule ;
je suis le petit dieu de ce monde-là, qui plane ou volète
au-dessus de ces eaux-là, que j'ai séparées selon
une alchimie qui ne saurait se décrire en mots (pour les mots,
adressez-vous aux rayonnages ; les mots sont dans l'univers créé). Ce n'est pas tout. Comment rangez-vous votre ordinateur ?
Arborescence en râteau, dossiers et sous-dossiers, dessinent ici
non point la carte des médiathèques au sein du volume de
stockage (elles y sont gravées dans un désordre aléatoire),
mais celle de leur indexation dans votre cerveau à vous. L'Explorateur
qui est fourni avec le système d'exploitation, en exécutant
la cartographie de votre armoire à dossiers personnelle, en en
restituant un schéma lisible sur lequel il vient, en outre, plaquer
une couche de fonctionnalités, est une interface externalisée
de votre programme interne de classification. Très belle invention,
qui agit directement sur votre esprit, et vous permet d'oublier sans souci
les détails de la géographie de votre documentation, puisque
l'ordinateur, lui, se rappelle pour vous. Par contre, si vous voulez du fatras, si vous voulez
du foutoir qui revient toujours, comme la poussière sous les meubles,
les feuilles mortes et le mauvais temps, réduisez donc toutes vos
fenêtres et regardez bien le Bureau qui vous attend derrière.
Cet écran-là est une image de votre propre désordre,
ou ordre. Chez certains utilisateurs, le Bureau est une abomination qui
ne peut être partagée avec personne. Chez d'autres, il est
régulièrement balayé, et tout y est classé
selon une logique permettant à chacun de s'y retrouver en quelques
secondes. Alors, mais au fait, qui est Juliet Ashton ? Et
où se trouve cette page 199 ? J'espère que ces deux dames, joyeusement emportées dans un œuvre au blanc qui les illumine, auront droit à des statues. Ou alors, mieux, qu'on en tirera des bustes ! Des petits bustes que nous poserons ensuite dans notre bibliothèque, rangée ou non.
A.E.Berger |