LE BOUT DE L'îLETOUTE UNE HISTOIRE
C'est très agréable à lire. J'en ai profité pour consulter Fontane, dont je recommande en passant les petits souvenirs émus de Mes années d'enfance que l'on peut commander chez Aubier (d'ailleurs, le Fontane, c'est comme le palmier, c'est toujours bien ; allez-y sans crainte). Car voilà ce que le vieux conteur m'a inspiré, à propos de notre ami Ducharme : la spécificité de ces deux-là, c'est du moins mon impression, est qu'ils portent leur regard sur le passé, en le décrivant depuis une position d'adultes. Tandis que Pagnol, par exemple, quand il se fait mémorialiste, fonctionne, me semble-t-il, à l'envers, en nous immergeant dans son récit, et ne se soucie que très rarement d'apporter des commentaires en provenance de son esprit d'homme fait ; ou, si vous préférez, il nous restitue son enfance avec ses yeux d'alors, comme si lui, petit gamin, nous parlait à travers le temps, nous apportant toute chaude son histoire venue du passé. Ce que j'appelle fonctionner à l'envers de Fontane et Ducharme. D'un côté on contemple et on décrit
d'anciens tableaux, de l'autre côté on pourrait presque dire
qu'on les joue, comme au théâtre. Les deux techniques sont
élégantes, et, lorsque le talent s'y mêle, toujours
fécondes. Anecdotiques, évidemment, mais qui s'en plaindra ?
Avec, chez Ducharme, ce que Pagnol n'a rendu que par surplus, là
n'étant pas son parti-pris : la façon dont fonctionnait
l'enfant d'alors, analysée par l'adulte qu'il est devenu.
Le choix du sujet : Comparé à la trilogie de Pagnol, le livre
de Ducharme offre à peu près le même niveau de qualité.
C'est une évidence. Après... Après c'est une question
de goût ; on peut aimer mieux se faire peur avec un hibou,
frimer à peu de frais avec des araignées, et ne rien voir
ni de la misère sociale et culturelle du petit camarade, ni de
la détresse de la chipie de luxe du Temps des secrets, ça
n'est pas du tout étonnant : Pagnol raconte ses collines,
alors oui c'est facile, il y a des aventure à chaque pas, et surtout,
des aventures pittoresques ! On réfléchit peu, on jouit
beaucoup, on s'amuse comme des petits fous. Du coup, par son ampleur, par ses foisonnements, par sa masse, la banlieue aura pour ainsi dire forcé Ducharme à parler de cette enfance depuis notre présent à nous, dans un imparfait et un passé simple assez souvent distanciés, interprétant le passé depuis cette fameuse position d'adulte qu'habita donc, lui aussi bien que pour d'autres raisons, Theodor Fontane.
La Pointe-aux-trembles : C'est un sujet ambitieux. C'est vrai, il y aurait tellement
plus simple ! Par exemple on pourrait prendre des cocotiers, avec
un radeau, beaucoup de soleil, une jolie fille, des trafiquants de drogue,
un peu de plongée. Et du déculottage évidemment.
Avec ça, au Reader's Digest, on vous ouvre les portes à
deux battants. Par exemple, son héros a découvert Nicole
Rancourt. Une fille de peu, que pourtant il n'a pas rejetée dans
sa catégorie des gens de peu... D'autres auraient été
secrètement humiliés d'être ainsi étayés
par une telle personne, et n'auraient d'ailleurs pas reçu ce qu'elle
avait à offrir, ne détectant là qu'une femelle bas
de gamme avec rien de valable dans les mains. Mais Gaby, le garçon
de l'histoire, il l'a vue, la Rancourt, et il l'a acceptée. Tandis qu'un auteur à cocotiers, lagons, whisky
et fesses blondes ne sera jamais, au mieux, qu'un auteur de best-sellers
– n'ayant sans doute jamais réfléchi, tout enfant,
sur la valeur et les apparences – qui peut dire ce que Ducharme,
lui, sera, au bout du compte ? Un écrivain, je crois bien. L'histoire s'arrête sur une autre merveille, nommée Hélène Châtel, dont l'auteur – l'écrivain – n'a pas oublié le petit sourire de jadis, qui lui fut comme un baume un jour de blessures. Souvent, d'ailleurs, chez les garçons sensibles, se déploient de grandes reconnaissances envers les filles de leur existence. C'est ainsi qu'ils se construisent, et ça les rend beaux. En tout cas, Daniel a beaucoup gagné à baptiser cet ouvrage Le bout de l'île ; ce titre est en forte relation avec le deuxième sujet du roman, qui est un espace urbanisé, la Pointe-aux-trembles, au flanc de la très grande ville de Montréal. Tandis que Sous les cheminées, qui était déjà pris, ne se référait qu'à des objets hautains et menaçants que le livre n'évoque qu'une seule fois : ces cheminées qui ne dominent absolument pas l'histoire, tandis qu'à chaque page on se sent chez soi, bien au chaud dans Le bout de l'île.
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