APPRENDRE, DÉSAPPRENDRE ;UNE BRÈVE HISTOIRE DE DIEUEN SEPT STATIONS
Les écluses
1- Les écluses Il y a longtemps, comme chacun sait, l'esprit de Dieu planait, ou volait, au-dessus des eaux (Genèse 1 : 2) « comme une colombe qui vole au-dessus du nid où sont ses petits, mais ne les touche pas » ajoute même le prolixe Talmud de Babylone, qui fait ici du rûah Elohim un volatile. Les chrétiens n'hésiteront pas à comparer ces eaux indifférenciées à celles, lustrales, du baptême, au cours duquel la lumière vient au baptisé, en une référence hardie autant qu'inattendue à Genèse 1 : 3, où la lumière fut (l'esprit religieux, qui veut tout lier, se complaît dans ces analogies, et, autant qu'il est possible, force les textes à se déclarer consanguins les uns des autres, s'appuyant sur les anciens pour justifier le petit dernier à coups de citations, en un système de cooptation qui présente l'avantage de préserver l'autorité au sein d'une seule lignée – tout se tient, et nous sommes en famille). Au catéchisme, on apprend que Dieu sépara les eaux en deux strates : celle du dessous, et celle, par conséquent, du dessus, comme le précise sagement la Bible, des fois que. Entre ces strates, voici la voûte céleste, le « ciel »,
qui est comme une grosse cloche à plongeurs au fond de l'océan. Sous le ciel, bien solide pour résister à la pression de toute l'eau « du dessus », nous trouvons des luminaires
(Coran 41 : 12). De haut en bas : les étoiles, le Soleil, la Lune ; et cela fait autant de cieux imbriqués qu'on numérotera. C'est merveilleux, car, du coup, on sait d'où vient la pluie : certainement pas des nuages, comme le croient les péquenots et les hérétiques, mais bien de petits robinets piqués dans la voûte céleste ; et Dieu les ouvre ou les ferme pour laisser passer les gouttes. Quand il s'énerve après nous, il ouvre les vannes en grand, celles des fameuses Écluses du ciel, après quoi Noé flotte. On comprend ainsi le pourquoi de bien des processions, sur la planète entière, où les gens prient pour qu'il pleuve, ou pour qu'il cesse de pleuvoir. Dieu, qui les écoute depuis là-haut, tourne dans un sens et puis dans l'autre ses nombreux robinets. Dans une astucieuse nouvelle, Ted Chiang nous raconte le chantier de la tour de Babylone, comme une aiguille dressée à travers les cieux jusqu'à la voûte ; et Dieu laisse faire. Pour percer la croûte solide qui entoure le monde des humains, on va chercher les meilleurs des meilleurs : les rois du granite, les carriers égyptiens. Je ne vous dirai pas ce que ces derniers découvrent au hasard des galeries qu'ils creusent dans le Ciel, ni où ils débouchent ; ils ne seront pas déçus. Moi, je serais intégriste, je déclarerai Ted Chiang sacrilège ; mais les intégristes ne lisent qu'un livre, aussi Ted Chiang sera-t-il épargné. Que quelques juifs, chrétiens et musulmans, en ce siècle même, s'obstinent encore à prendre au pied de la lettre ces belles élucubrations babyloniennes parce qu'elles sont écrites dans leurs textes sacrés, qu'ils les posent comme points de foi, et qu'ils n'en aient pas honte, voilà qui est un grand miracle.
2- Les docteurs Adam, notre bon père, reçut de Dieu, dit-on, le pouvoir de donner leur nom aux choses, et d'en instruire les anges :
« Adam, a-t-Il dit, informe-les de leurs noms ». Voilà qui a dû être long. Son grade ? Halifat Allah, le lieutenant de Dieu. Aussi le Calife doit-il être placé
au-dessus même des anges et des prophètes. « Dépose là ta conscience, frère Martin, la seule chose qui soit sans danger est la soumission à l'autorité établie ». Admonestation de l'Official à Luther, lors de la Diète de Worms, avril 1521. Aujourd'hui, ce sont les clercs qui vous disent comment croire, ô fidèles. C'est à se demander à quoi servent Bibles et Corans ; à prendre la poussière ? Doit-on faire semblant de les lire ? Devrait-on s'efforcer de ne pas les comprendre ? Pourquoi tordre sa raison ? Et puis, quel rapport entre une bonne ou une mauvaise conduite, et la divinité ? Qui peut sincèrement imaginer que le Grand Juju se fâche, tout là-haut dans son nuage, si l'on rentre dans son temple du pied gauche au lieu du pied droit ? Ou si l'on fiche un coup de savate au pauvre qui se tient à la sortie de l'église, au lieu de lui donner la pièce ? Ou si l'on ne se castre pas pour la plus grande gloire de ?... Pourtant, il faut que les religions s'occupent de tout. C'est une constante. Elles prétendent même régler la vie civile. Jusque chez les anciens Grecs, pourtant assez tolérants, on retrouvait un filtrage : trois juges attendent le mort, et décident s'il finira dans le terrible Tartare, ou s'il a droit aux Champs-Élysées. « Mes bien chers frères, la peste rôde. Certains mécréants accusent les puces de répandre le mal, mais moi je vous le dis en vérité : ceux qui parlent ainsi sont des enfants de Sodome et de Gomorrhe, et le doigt de Dieu s'apesantira sur leurs nuques ; car c'est Dieu et Dieu seul qui envoie ce fléau pour battre la moisson et purifier la terre de tous ses pécheurs, et c'est votre faute à vous et vous seuls si la peste vous attrape. Alors priez, ne pensez point aux puces, et passez à la caisse. » On songe ici à la belle déclaration de l'imam Sedighi, lors d'un prêche du vendredi à Téhéran : ce sont les femmes impudiques qui causent les tremblements de terre (avril 2010). Comme elles sont mal voilées, Dieu s'énerve, et menace en secouant le pays. Ceux qui ne se conduisent pas bien, ceux qui ne font pas d'offrandes, ceux qui ne respectent pas les clercs, ceux qui ne vont pas à l'église le dimanche, finiront disloqués, et leurs morceaux éparpillés tomberont durant une éternité de souffrance. « ils sauront que la force tout entière est à Dieu et que Dieu est dur en châtiment ! » nom d'un petit bonhomme ! (La Vache : 165).
3- L'âne et le bœuf J'ai vu, sur un sarcophage romain, deux animaux entourant une femme sculptée : l'âne, et le bœuf. Depuis longtemps, dans le bassin méditerranéen, ces deux bêtes symbolisent les richesses de la terre, avec la vigne et les gerbes de blé. On les voit sur les temples, on les voit dans les tombes. On les retrouve dans les crèches des petits chrétiens, au fond des églises, soufflant sur bébé Jésus ; signe que l'occident méditerranéen s'était incliné, en ses symboles, sur le nouveau seigneur, et que Paul avait gagné la bataille de l'ouverture à l'ouest, contre les traditionnalistes qui voulaient que le Christianisme ne fût qu'une version 2.0 de la vieille religion mosaïque, et rien de plus. C'est à dire que la prédication apostolique, dans sa progression vers le cœur de l'empire, en intégrant dans ses argumentaires de plus en plus des concepts et des symboles manipulés par les Grecs et les Latins, avait enclenché un processus tout à fait inattendu de paganisation de la religion chrétienne, auquel vinrent se mélanger de larges pans de la métaphysique platonicienne. En Méditerranée païenne, le mort entre dans l'au-delà avec le cortège des espèces qui l'ont côtoyé : il part de la terre et de la vie avec son bagage, il n'est pas nu. Dans la tombe, outre les petites pièces de monnaie, il y a quelques colifichets, des babioles, une cruche de bière, un jambon, mais aussi parfois, à côté des armes et des bijoux, les bêtes entières. Bêtes qu'on retrouve, âne et bœuf, sacrifiées lors des serments solennels. On jure sur leurs dépouilles. Surtout, le mort païen s'élève : âme symbolisée par l'oiseau, s'envolant de corps représentés étêtés (les crânes sont réservés pour les fondations) ou, comme à Chatal Hüyük, arrachée au cadavre par les rapaces, dont la fonction symbolique doit être celle du psychopompe. Aujourd'hui, à chaque Noël, l'âne et le bœuf, soumis, s'inclinent devant leur nouveau maître. Les païens ont été matés, au prix de fort légères concessions qu'on peut rattacher sans difficulté aux nécessités d'un catéchisme vernaculaire.
4- Monothéisme et paganisme Dans le monothéisme, Adam, ex-lieutenant de Dieu, déchu de son rang, s'abat sur le monde. Il s'y trouve en exil. Ainsi, au Moyen-Âge, les gens se sentaient-ils de passage, presque étrangers, c'est à dire : pas vraiment concernés. Peut-être pensaient-ils que leur vraie place se trouvait quelque-part dans ce jardin dont la Genèse prétend qu'ils fut notre berceau. On ne peut être moins païen, moins « du pays », que tous ces déracinés en transit sur Terre. On devine pourquoi, entre les monothéismes tout frais et les religions antiques, la fracture est irréductible. Les uns, juifs, chrétiens, musulmans, voient la mort comme un retour aux sources, les autres la considèrent comme une porte ouvrant sur des voies de lumière. Les uns se pensent nés d'ailleurs, les autres se savent germés de la terre. Les uns sont célestes et punis d'entrée de jeu par une ancienne malédiction, les autres sont chthoniens et appelés à un banquet.
5- La Tradition Une religion a tout d'un œuf : voici un assemblage de sentiments, de foi, de scrupules, qui forme une petite boule de bonne volonté agglutinée autour d'un ensemble de mythes reliant l'homme à ses dieux, et qu'englobe une solide coquille faite de pratiques rituelles. Aujourd'hui, les religions sont essentiellement monothéistes ; mais dans l'Antiquité, elles étaient extrêmement fournies en divinités, et l'on n'en connaît peut-être bien qu'une qui fût née de cette époque avec un seul dieu en tout et pour tout, Yahvé Elohim, et c'est la religion juive, d'où sont sorties les deux autres. Les religions monothéistes se fondent sur une parole de rupture, délivrée par un être exceptionnel. Il est reconnu que Moïse réforma du tout au tout les croyances de son peuple, et ne l'attacha plus qu'à un seul dieu jaloux, terrible et sourcilleux ; que Jésus amenda et peaufina la religion de Moïse ; et que Muhammad porta celle de Jésus à un point dont on n'avait pas eu l'idée auparavant. C'est du moins ainsi que ces maîtres ont présenté leurs ouvrages. Il est amusant de constater que, dans ces religions, réformées ou non, la place qu'occupe Dieu tend à s'amenuiser à mesure que le temps passe ; on en parle fort honnêtement dans la Torah, assez peu dans le Nouveau Testament, presque plus dans la littérature d'Islam. Par contre, rites, gestes et décorum deviennent de plus en plus envahissants : Jésus, qui se plaignait que les Juifs ne respectaient que la forme de leur religion, et non point son esprit, serait horrifié de voir ce qu'on a bâti à partir de lui, petit prédicateur errant dont les pieds poussiéreux n'ont pas souvent connu les coussins ; Muhammad, qui rompit avec presque toutes les traditions de son temps, hurlerait de rage en voyant, dans bien des pays, des musulmans qui ne savent plus qu'afficher leur foi par des gestes codifiés, et n'osent la vivre sans un coup de tampon qui en garantit l'exactitude. Il est encore plus amusant de s'apercevoir que les messages originaux de ces belles âmes sont absolument inaccessibles. Moïse n'a laissé aucune trace écrite, et personne ne sait où sont ses Tables de la Loi. Jésus ne s'est mis à parler que plusieurs générations après sa mort, dans une constellation de petits récits romancés, d'extraits, de lettres, qui souvent ont été écrits sous la forme du témoignage ; et ce sont donc de faux témoignages. Muhammad, qui parlait beaucoup et n'écrivait rien, a été lui aussi victime d'une énorme confiscation, puisque le Coran que nous connaissons est le résultat d'une compilation, d'un vaste travail de confrontation et de synthèse opéré à partir d'une infinité de sources qui ne disaient pas toutes la même chose – et c'était bien là le problème. J'apprends que le calife `Uthman, qui avait commandé cette synthèse, ordonna, quand elle fut achevée et validée, la destruction des originaux, refermant ainsi la porte sur le Prophète, et détruisant la clé. De cette manière, une terrible muraille fut dressée autour de Muhammad, et cette muraille porte le nom de Sunna, que l'on traduit ordinairement par le mot de Tradition. Les traditions, si elles sont l'ossature et le système circulatoire des religions polythéistes, sont les fruits blets de tous les monothéismes. Jésus, qui a pu dire qu'il n'était pas très important de prier comme ceci ou comme cela (dialogue avec la Samaritaine), est à l'origine d'une religion des plus truffées de dogmes, entre lesquels nous retiendrons, pour nous égayer un peu, l'infaillibilité du Pape, la virginité de la Mère du Seigneur, et son immaculée conception. Muhammad, qui a plusieurs fois exprimé qu'il ne devait pas y avoir d'intermédiaire entre le musulman et son dieu, est celui au nom de qui parlent les oulémas, mais seulement eux ; car qui remettrait en cause la place que se sont arrogée les clercs dans cette religion, se verrait immédiatement traiter d'apostat, d'ennemi de l'Islam, alors même qu'il ne ferait que s'inspirer de ce qui est indiqué dans le Coran lui-même. Je vais maintenant citer une réflexion d'un penseur que l'on pourrait difficilement taxer d'athéisme, car c'est Abdelmajid Charfi, qui, dans son livre L'islam entre le message et l'histoire, nous dit ceci : Autrement dit : il faut toujours se méfier des disciples. Ainsi, une religion, dans sa forme moderne, lorsqu'elle est en vitesse de croisière, sera définie par un ensemble de rites et de croyances n'ayant souvent que de très lointains et sporadiques rapports avec le Dieu dont elle fut jadis l'objet, contredisant souvent la Parole dont elle se réclame, et pleine de traditions dont le rôle tend, après quelques siècles, à surtout attirer l'attention du fidèle loin de la source brute (non interprétée). Observez les rites, et n'examinez point ; laissez-vous conduire, et laissez-nous diriger. Mais, dans sa forme tardive, lorsqu'elle est prête à succomber au temps comme semble l'être le Christianisme aujourd'hui et comme le sera l'Islam demain peut-être, une religion tend à s'épurer, et redevient fertile : la liberté de pensée, qui a tant fait hurler les prêtres autrefois et qui met en rage les imams d'aujourd'hui, la laïcité, et tout ce qui, en général, constitue chez nous la Déclaration des droits de l'homme, sont de purs produits des Lumières, elles-mêmes issues de la pensée politique athénienne et du Christianisme en tant que système philosophique. Le message du prophète Muhammad recèle, lui aussi, de ces étoiles, de ces germes libérateurs, que la société environnante s'est empressée d'étouffer. Ainsi, une religion, au cours de son existence, suit-elle, selon moi, une boucle. Une fois débarrassée de ses oripeaux, elle se redécouvre toute simple, bête comme chou, mais d'une puissance phénoménale. Surtout lorsque, ayant toute sa vie prétendu à l'universalité, ayant par conséquent tout perdu dans cette vaniteuse bataille, elle regagne tout par son humilité même, rien qu'en se penchant sur ce qui était sous son nez depuis le début. Voici ce qu'un chrétien ose écrire aujourd'hui, et personne ne l'a encore pendu : « … là où le croyant occidental qui voit dans le christianisme la plénitude et l'achèvement de toute religion cesse de le penser interprété dans une institution ou une confession, c'est-à-dire dans une histoire particulière, il supprime pour lui la possibilité de reconnaître la validité actuelle des autres traditions religieuses. Or, c'est toujours une tradition qui lit l'Évangile et le Christ, et tout "dogme" de l'Église n'a qu'une valeur relative par rapport à une époque historique ». La suite, dans certains pays, lui mériterait quelques balles : « De même qu'il n'y a pas de formulation atemporelle de la foi, il n'y a pas de contenu pur de la foi possédé par un groupe d'hommes : ce contenu est seulement visé de façon différente selon les situations historiques et concrètes de ce groupe d'hommes. » (Laënnec Hurbon : Dieu dans le Vaudou haïtien. Introduction, page 36. À mettre en face de toutes les horreurs proférées par un Saint-Jean surnommé Chrysostome). Cette parole, tout de même assez pionnière mais pas complètement isolée, puisqu'on la retrouve dans bien des courants chrétiens mais aussi en Islam, introduit à l'universalité par la grande porte, qui est celle de la tolérance et de la curiosité. Voici une religion inédite, à la recherche honnête de Dieu au milieu des autres religions, écoutant ce que celles-ci ont à lui dire. Recherchant, et n'écrasant point. Il n'est plus alors question de description totalisante ni de corpus prescriptif, prétendument immuable, mais d'une soif, d'une simple et honnête soif qu'on essaye d'étancher avec bon cœur et bonne volonté. Ainsi le chrétien se retrouve-t-il dans les chemins de Capharnaüm, à rencontrer son Christ comme le centenier rencontra jadis Jésus. De Voltaire, ce décret paru dans le Dictionnaire philosophique, à l'article Dogmes -Arrêt de l'Être Suprême :
6- Les falsificateurs « J'ai vu tellement de religions ! » me confiait Dieu, l'autre matin. « J'en ai vu des centaines,
toutes compliquées jusqu'à l'absurde. J'ai vu, sur une pourtant fort jolie planète, des papillons rogner leurs ailes merveilleuses pour nier la métamorphose qui les transformait en
êtres de noces, et qui ne se rognait pas les ailes était brûlé comme apostat ; le Prince, mutilé comme tout le monde, avait seul le droit d'en porter, à de certaines
cérémonies, une paire en métal précieux qui pesait lourd sur le thorax. Bien entendu, impossible de voler. » On sait qu'en Islam, les témoignages sont d'une importance capitale ; pour agir et décréter, on se détermine sur ce qu'a dit, sur ce qu'a fait le Prophète. Voici les fameux hadîths sans lesquels aucun fidèle n'oserait régler sa conduite. Muhammad : « Ne me copiez pas ! » mais, pour une fois, on ne l'écouta point. Les témoignages sont nécessaires pour garantir la véracité de chaque histoire concernant l'Aimé de Dieu : « Untel m'a dit qu'Untel lui avait dit qu'Untel... » Le grand point est que tous ces Untels, qui forment une chaîne depuis le croyant jusqu'à son modèle, doivent avoir été honnêtes et n'avoir point raconté de bobards pour se rendre intéressants. Et c'est là un des grands problèmes de l'Islam : car bien des gens ne se sont pas faits prier pour supposer, inventer, fabriquer d'excellents faux témoignages qu'on a ensuite mélangés aux vrais. Je n'invente rien ! Al-Shafi'i lui-même († 820) jugeait qu'il était possible de déterminer quels étaient les vrais hadîths des faux ; ce qui est avouer qu'on en inventait, puisque ce penseur alla même jusqu'à mettre au point une méthode qu'il estimait infaillible, afin de confondre les falsificateurs (voyez Michael Bonner. Réf. en fin d'article – moi aussi je peux produire une chaîne de témoignages). Mais pourquoi en fabriquait-on ? Pour asseoir sa thèse sur du respectable. Pour clouer le bec à un contradicteur. Pour devenir célèbre, ou pour le rester. Pour que son nom passe à la postérité. Pour que le potentat régional allonge une petite somme. Pour obtenir un poste. Pour rien ! Parce que c'est humain. Des falsifications, pieuses ou sournoises, le Nouveau Testament n'en manque pas. Deux Jésus se partagent les Évangiles. L'un, Juif ultra-orthodoxe, vomit sur les Samaritains ; l'autre discute avec une de leurs femelles. L'un est le champion du repli sur la judéité, l'autre semble être une créature de Paul, et n'a rien contre les Gentils puisqu'il va même jusqu'à montrer un romain en exemple (Matthieu 8 : 5-13 ; Luc 7 : 1-10). Tous ces textes, écrits par les uns, raturés par les autres, sont aussi orientés que les hadîths des falsificateurs, et servent à étayer l'une ou l'autre des deux thèses qui divisaient les premiers sectateurs : le christianisme a-t-il vocation à être une religion universelle, ou locale ?
7- Du danger de lier morale et religion Voici les athées, les agnostiques, les théistes mous. La plupart se contentent de ne pas croire ou de croire peu. Mais certains, comme moi, poussent la minutie jusqu'à ne même pas croire que Dieu n'existe pas ; ce qui s'appelle ne croire en rien. D'autres s'activent, fanatiques autant que les moines qu'ils fustigent. Ainsi le baron d'Holbach, ou le marquis de Sade, dont le poème hardiment intitulé La Vérité est un manifeste parfaitement clair : Quel est-il en effet ce fantôme exécrable, Ce brouillon, un peu bancal mais plein de feu, Sade l'attribua, pas fou, à La Mettrie – puisqu'il était mort et ne pouvait, par conséquent, plus être puni. Voltaire, lui, croyait en un dieu, sans plus de détails ; il voyait aussi dans la religion le frein nécessaire aux débordements pulsionnels de l'être humain. Rémunérateur et vengeur, garantissant la morale par sa loi, le dieu de la religion souhaitée par Voltaire préservait la société en conduisant les ouailles par un sentier non malfaisant. Le problème, comme souvent, venait des prêtres et de leurs impostures, qui ont généré, en retour, l'athéisme militant, et l'outrance : s'il n'y a plus de dieu alors tout est permis. La foutaise classique des imbéciles. Sade, qui reniait l'Improuvable, se tournait vers la nature. Il y trouvait un cadre législatif : la nature, disait-il, se nourrit de crimes. Elle nous montre la voie. Examinons la foudre en ses mains sanguinaires : Sade sera interné sous tous les régimes. La société ne peut entendre parler d'une telle antimorale soi-disant naturelle. La Révolution a été faite pour empêcher les puissants de nuire aux faibles, et ce fou devrait être laissé libre de répandre ses poisons, de façon à ce que la société s'effondrât ? Il faut lire, dans son opuscule Français, encore un effort..., la partie consacrée au mœurs : on n'a jamais rien bâti de plus fou ni de plus dangereux sur d'aussi honnêtes réflexions. Très difficile à démolir. Un bel exercice pour se muscler le cerveau. Je n'en dirai rien de plus, je vous laisse découvrir. Aime Dieu si tu crois qu'il existe, mais surtout, surtout ! fous-moi la paix. Pas de prières ostensibles, pas de dogmes, le moins de livre sacrés qu'il est possible ; tiens-toi droit sous Son regard si tu penses que c'est important, et tiens-toi droit aussi sous le tien, par politesse pour moi qui ne suis pas toi.
Ted Chiang : Stories of your life and others, 2002. Trad. Fr. chez Denoël, 2006. Abdelmajid Charfi : L'islam entre le message et l'histoire. Albin Michel 2004. Laënnec Hurbon : Dieu dans le Vaudou haïtien. Maisonneuve & Larose 2002. Michael Bonner : Jihad in Islamic History: Doctrines and Practice. Princeton University Press 2006. Version française sous le titre : Le jihad. Origines, interprétations, combats. Téraèdre publishing, 2004. A.E. Berger |