DANS L'ATELIER DU MAîTRE
Cela faisait trois longues années que je n'avais
plus revu Simal. Entre-temps, j'étais monté en grade. J'avais
à mon tour réussi les examens de passage en Ours que le
vieux Chevi dirige d'un esprit clair et lumineux, avec dans le regard
une bonté qui fait fondre l'appréhension. J'arrivais troisième
sur un total de neuf candidats ; j'étais hors de moi, car
je franchissais enfin le seuil atteint par Simal trois ans auparavant.
Je pouvais prétendre à l'égaler un jour.
Elle était sortie première de sa promotion, ce qui lui avait,
privilège du major, ouvert l'accès aux cours de maître
Claudio, au nom prédestiné, qui pratiquait à quinze
jours de marche dans le nord, dans une combe élevée dominant
une pâture où tous ses modèles, un jour ou l'autre,
étaient appelés à s'arrêter pour se refaire
un peu de chair dans l'herbe épaisse.Mon amie était partie
sitôt les fêtes terminées, accompagnée de son
nouveau professeur dont la main tremblotante annonçait à
sa jeune élève la place qui pourrait un jour devenir la
sienne. Ils avaient fait le tour des grottes et des marchés, ils
s'étaient accroupis à l'entrée des tentes. On leur
avait étalé les trésors qu'elles renfermaient, les
peaux décorées à la valeur inestimable, dont certaines,
d'une ancienneté prodigieuse, racontaient les histoires d'un monde
étrangement froid.
Ils avaient payé leurs hôtes en sorts et en oracles, puis,
un jour, s'étaient enfoncés dans la Combe et son silence.
Toute petite, Simal était déjà douée
pour le dessin : ses chevaux étaient plus beaux, ses lions
chuchotaient dans les hautes herbes, leurs petits yeux observateurs épiaient
entre les tiges dessinées sur les écorces. Je me rappelle
une année où l'hiver ne voulait pas mourir : revenu
sur ses traces et s'abattant sur le printemps, il avait tué les
espoirs des plantes trop confiantes en la montée du soleil, et
toute une génération de fleurs avait été fauchée
sous une vague de froid dont l'équivalent n'existait même
plus dans les mémoires les plus anciennes ; hormis, donc,
sur certaines peaux. Pressentant la famine, les adultes s'étaient
lamentés pendant un temps qui m'avait semblé infini, se
cachant la tête sous les couvertures, le corps balancé d'avant
en arrière comme aux jours de deuil.
Les dernières semaines de l'hiver avaient été pénibles,
tout assombries sous la fumée de la crainte : qu'allait-on
devenir ? Fallait-il attendre la fin des gelées, ou boucler
tout de suite les bagages et se lancer sur les pistes sous le terrible
vent du nord ? Et pour aller où ?
Les réponses à ces questions ouvraient toutes sur des futurs
menaçants. Les enfants n'en menaient pas large, qui voyaient leurs
parents indécis, et démunis. La mort ébranlait le
sol par-delà l'horizon ; elle se rapprocherait, que l'on fût
au camp ou en chemin.
Alors Simal avait déballé ses écorces peintes ;
elle les avait empalées au bout de petits bâtons plantés
dans la neige. Déjà les curieux montraient le bout du nez
au-dessus des laines. Elle avait ensuite dressé un abri rapide
avec trois branches et un carré de peau, elle s'était cachée
derrière, et avait brandi par-dessus la tente improvisée
ses jolis panneaux. Les petits étaient sortis, et s'étaient
assemblés en boule devant la scène ; ils avaient écouté
des histoires de leur pays, avec des chevaux, des lions et des enfants
astucieux. Simal n'avait que neuf ans et ce n'était peut-être
pas son but ce jour-là, mais les parents eurent matière
à réflexion.Je crois que c'est alors, dans le froid et les
inquiétudes de l'hiver insatiable, que nos anciens ont deviné
qu'ils tenaient peut-être bien là un grand médecin
des âmes. Et donc Simal, aujourd'hui, est à la Combe au milieu
des peintures, et je vais la revoir bientôt. Moi qui l'ai suivie,
éperdu d'admiration, sur sa trajectoire prodigieuse.
Le jour où Simal est partie au bras de son maître,
j'ai beaucoup pleuré la fêlure dans ma vie, mais je me suis
aussi senti délié, libre de faire ce que je voulais ;
je n'avais plus à me comparer à qui que ce soit. J'ai bifurqué
vers les herbes et la médecine des corps, avec laquelle je me sens
plus d'affinités.
Et je suis devenu vraiment bon dans ma partie. J'ai étudié
dans l'est, dans des cabanes juchées au-dessus des marais du bord
de la mer. J'ai bruni, grandi, forci, et bien appris auprès d'une
guérisseuse toute menue qui me transmit de son savoir ; plus,
d'ailleurs, les subtilités et l'esprit qui préside à
la confection des remèdes, que la technique proprement dite :
celle-ci s'acquiert chaque jour, par un travail qu'aucun maître
ne peut faire à votre place, tandis que l'esprit se reçoit,
et longtemps nécessite, petite tige, la présence du tuteur.Elle
s'appelait Gamia, et c'est moi qui ai brûlé son corps. J'ai
reçu mes deux plumes en bracelet, et je puis maintenant regarder
Simal en face, en toute égalité, en toute amitié.
Libre d'admirer l'œuvre inconnue sans aucune ombre de jalousie. Elle
et moi sommes le futur. On attend beaucoup de nous...
TABLE
Premier jour
Second jour
Troisième jour
Cinquième jour
Sixième jour
Septième jour
Neuvième jour
Treizième jour
Dernier jour du voyage
L'arrivée
Simal
Les travaux
Dans l'atelier du maître
Le bestiaire
Le soir de la représentation théâtrale
Premier jour
Nous accompagnons une troupe d'enfants de huit à
dix ans ; j'y fais l'infirmier pour les bobos, mais mon rôle
ne s'arrête pas là. Chaque génération qui vient
monte un jour entendre son histoire et regarder le monde de très
haut. Cela fait partie de l'éducation : il y a le présent
et l'immédiat, les rivières, les arbres, la neige, mais
il y a aussi ce qui structure et qui maintient, le pourquoi et le comment
du passage des êtres à la surface d'un univers qui nous échappe,
mais dont le souffle chuchote dans les feuilles et les plumes des oiseaux,
dans les gratouillis au fond du terrier, ou l'éclair dans l'eau
vive sous la glace. Nous montons voir Claudio et Simal pour qu'ils nous
racontent ce dans quoi vivent les humains. C'est ainsi que nous formons
notre peuple.
Ce qui offre la vie n'est pas accessible aux yeux et
aux oreilles, on ne peut le deviner qu'à ses traces dans le présent.
Imaginez, dis-je aux enfants, un aveugle dans la steppe sous le soleil.
Une brise tiède le caresse, apportant avec elle les odeurs de la
prairie et des bêtes... Et soudain, un vent de froid le fait frissonner,
les odeurs se figent, la chaleur ne touche plus son corps. Il resserre
son manteau, il tend sa tête vers la source du vent, et il demande :
« qui es-tu ? » Comment pourrait-il savoir que c'est
un grand nuage qui passe sur son coussin d'air, lui qui ne voit pas ?
Et pourquoi, plus tard, le soleil revient-il, et avec lui la chaleur ?
Qui le lui dira si, par exemple, personne n'a jamais pu voir, ou si l'aveugle
vit seul depuis toujours ?
De même au printemps, sur les animaux et les plantes, souffle le
vent au passage d'un grand nuage de vie. Mais qui décrira ce nuage
et pourquoi il existe ? Ainsi, nous, qui ne voyons pas tous les nuages
mais en sentons le vol peser sur nos destinées, nous observons
et consignons les traces dans l'espoir qu'elles dévoilent un jour
la géographie de notre existence.
Ceci se fait dans certains endroits.
Ce que j'ai dit aux enfants, je crois qu'ils l'ont compris.
Ce soir, ils parlent à voix basse et passionnée. Peut-être
que parmi eux, une vocation s'élèvera, comme pour Simal
jadis un triste soir d'hiver, ou pour moi quand je ramenai un jour au
camp une petite chevrette à la patte brisée, que nos chiens
voulaient achever.
Les gens que nous allons voir ont un rôle crucial :
ils tentent d'établir une liaison entre l'inconnu et le quotidien,
entre la sève qu'on ne voit pas et les branches qui s'allongent.
À l'horizon de ces questions se dressent, évidemment, les
mystères ultimes : pourquoi la sève, pourquoi n'y-a-t-il
pas rien, plutôt que quelque chose ? La dignité de notre
espèce passe par cette quête sans fin ; les humains
se tiennent debout au bord des falaises, devant les abîmes de la
création, et cette vision les ronge.
Table
Second jour
Encore douze jours de marche. Voici comment s'organise
le convoi : loin en avant, des éclaireurs légers relèvent
les pistes et font la navette avec le gros de la troupe pour transmettre
les recommandations, suggérer des changements de cap. Puis, en
première ceinture, devant, derrière et sur les flancs, les
chiens, en quatre meutes toujours prêtes à se battre contre
un prédateur. Heureux de cette aventure, tous ont un solide moral.
Ces buissons de queues qui gigotent font bien rire les
enfants. Hier, le flanc gauche a levé un félin ; aussitôt
tous les chiens de notre défense ont accouru en renfort contre
le fauve. Gros spectacle, et une affaire rondement menée, après
quoi la joie fut à son comble, et la fierté aussi. Les bêtes,
qui allaient reprendre leur poste, nous jetaient en passant des regards
en coin, quêtant une approbation, même si celle-ci, en principe,
ne doit venir que des maîtres.
La troupe a reformé ses rangs, la queue en l'air, avec dans l'allure
des corps une allégresse qui me laisse toujours pantois. Ces êtres
aiment l'action ; ils accueillent chaque jour nouveau avec bonne
humeur, chaque incident avec enthousiasme. Les chiens avaient eu l'air
très heureux d'aller se mesurer avec un gros machin cracheur tapi
dans l'herbe. Les humains adultes ne sont pas ainsi. Mais les enfants
si, et ils comprennent bien les chiens, auxquels ils ressemblent un peu.Donc
une trentaine de têtes, chaque tribu en ayant fourni sa petite douzaine.
Puis une autre ceinture de défense, en deux groupes : un maître-chien
et ses trois apprentis, qui sifflent et hurlent la langue des bêtes,
ayant sous leurs ordres, outre deux des meutes, quatre chasseurs avec
lesquels ils se portent vers les secteurs où un problème
est rencontré.
Dernière enceinte, une haie clairsemée de piquiers à
poste fixe le long du convoi, pour intercepter les intrus qui auraient
franchi les filtrages établis par les chiens. Douze piquiers.
À l'intérieur du convoi, en tête, deux guides sous
les ordres d'un caravanier qui suit avec ses fils. Ce groupe profite de
notre force pour voyager en sécurité, et se repose sur nos
compétences. Viennent ensuite les brancards et les claies du marchand,
que trois vieillards accompagnent. Derrière commence notre troupe
joyeuse, avec quelques mères, tous les enfants en une seule grappe
au bruit terrifiant, suivis du bagage. Je ferme la marche avec un neveu
de Chevi, un jeune homme mince et bondissant qui veut devenir devin pour
voyager en étant sûr d'un bon accueil partout où le
porteront ses pas. Il rêve d'aller un jour au nord-est, dans les
grandes forêts silencieuses de l'intérieur, pour en ramener
les histoires. En attendant, à chaque halte, il lance les baguettes
ou les osselets, et déroule ses lanières pour y vérifier
l'interprétation.
Il voit ça d'abord comme un jeu de l'esprit, mais aussi comme un
moyen de questionner l'inconnu, « qui vaut bien, dit-il, les
recherches menées à la Combe et en d'autres endroits. »
Je lui demande s'il y croit mais il me répond que là n'est
pas la question : il y a une règle, qui peut être n'importe
quoi d'arbitraire, avec laquelle on lance les questions et lit les réponses.
Il s'arrête aux premiers niveaux, et répugne à trop
prendre connaissance des détails qui pourraient le disperser ou
l'égarer dans les désirs de ses clients. Il ne s'intéresse
qu'à la tendance. J'approuve une telle retenue qui ne s'écarte
pas de mes propres recherches, et laisse à l'homme son libre arbitre ;
un jour à gauche, l'autre jour à droite, selon les obstacles
ou les attraits du chemin.
J'aurais peur d'un monde où les gens ne penseraient plus par eux-mêmes,
mais suivraient une parole d'en-haut, ou d'au-delà. Ils seraient
comme de jeunes enfants, pour toute leur vie : obéissant sans
comprendre, invalides presque, et sans fruits fertiles. Des proies pour
le fauve, rien de plus.
Mais l'art de mon compagnon recèle une contradiction : car
la colline, une fois révélée, dicte trop souvent
la route, ce qui fraie la voie au fatalisme.
Que quelques juifs, chrétiens et musulmans, en
ce siècle même, s'obstinent encore à prendre au pied
de la lettre ces belles élucubrations babyloniennes parce qu'elles
sont écrites dans leurs textes sacrés, qu'ils les posent
comme points de foi, et qu'ils n'en aient pas honte, voilà qui
est un grand miracle.
Table
Troisième jour
Le temps de la vie d'un homme ? Celui d'en poser
la question. J'ai entendu, avant de partir, qu'un nouveau médecin
était venu du sud à travers les montagnes qui barrent notre
pays, avec dans son bagage toutes sortes de remèdes étranges.
Si nous nous rencontrons, nous échangerons nos savoirs malgré
la langue différente, et alors se posera le problème de
l'accumulation des connaissances. Que faire de plus quand le cerveau est
plein ?
Lamine, le neveu de Chevi, m'offre une échappatoire
pour contourner le problème, bien que je soupçonne que cela
ne fasse que retarder l'échéance, malheureusement. En effet,
pour la divination, il utilise indifféremment les baguettes ou
les osselets. Il connaît les figures, qui se retrouvent tant dans
l'entrecroisement des bois ou les angles qu'ils forment que dans la dispersion
et le chevauchement apparemment aléatoires des os. Ces figures,
formées de caractères assemblés, composent des mots,
dont la combinaison peut, ou doit, donner des phrases : comme il
le dit lui-même en riant à moitié, il fait parler
le vent. Mais ce n'est pas si simple, car avec autant de symboles engendrant
tant de figures, les combinaisons sont infinies.
Pour les interpréter, Lamine dispose de deux outils : sa tête
d'abord, avec laquelle il détermine à quelle grande famille
de figures appartiennent les combinaisons étalées sur le
sol entre ses pieds. Jusqu'à une limite qui est fonction de sa
fatigue, ou du goût qu'il porte à certaines classes de signes,
il est capable d'affiner ainsi son interprétation. Pour la suite,
il consulte les lanières...
Voici l'objet : un long bâton de frêne creusé
à intervalles réguliers d'indentations annelées qui
lui donnent l'aspect d'un grand ver tout raide. Chacune de ces encoches
reçoit une lanière de longueur variable, agrémentée
de bandes alternativement claires et foncées, et ornée de
petits nœuds très serrés desquels pendent une à
trois perles de buis.
Le code contenu dans cet objet renferme la somme des connaissances en
matière d'interprétation des signes. Pour le manipuler,
il convient de charger sa tête du mode d'emploi ; mais le principe
en est rappelé à une extrémité du bâton,
où se trouve suspendue une clavicule gravée. Le choix de
cet os comme réceptacle de la recette n'est pas innocent, et me
permet, à moi qui suis médecin, d'apprécier la finesse
du symbole, léger clin d'œil. Car la clavicule est comme ce
tourillon que l'on enfonce à la croisée des arceaux d'une
tente, pour les maintenir tous ensemble. Enlevez-le, et tout se démonte.
Ainsi, les lanières contiennent infiniment plus que ce que pourrait
absorber un cerveau humain, au demeurant sollicité par bien d'autres
choses dont les moindres ne sont pas de savoir marcher, s'orienter, trouver
sa nourriture ou parler. Ceci dit, consigner une somme dans un ensemble
codé soulage temporairement le savant, mais ne le met pas à
l'abri de l'impuissance face à de trop grands systèmes.
Vient le moment où le cerveau est plein malgré les lanières,
et où l'on ne peut toujours pas avancer. Trop de connaissances,
mais plus d'outil capable de les combiner pour les utiliser, ou plus assez
de vie pour se mettre au travail. À qui, ou à quoi, alors,
déléguer le soin d'extraire les bonnes données ?
Ainsi va rêvassant le médecin au milieu
de la steppe, en compagnie de son ami le lecteur de vent. Je suis heureux
de cette compagnie, qui m'offre la possibilité d'exercer ma sagacité,
un bon préalable à la Combe et à ses entretiens avec
Claudio, dont l'esprit galopant est célèbre dans tout le
pays.
Table
Cinquième jour
L'inconvénient des chiens est qu'ils n'ont jamais
peur de rien lorsqu'ils sont en meute. Cet après-midi, les éclaireurs
ont soudain recommandé un brusque crochet vers le sud-ouest, pour
cause de rhinocéros à l'horizon. Il a fallu attendre que
les avant-postes mobiles fussent en place sur notre gauche pour se remettre
en route, en direction du soleil. Une troupe de chasseurs aurait préparé
un piège puis tenté l'attaque ; deux piétons
isolés se seraient fait discrets et seraient passés, mais
des chiens ? Certainement pas !
Avec ce que nous convoyons, nous sommes trop fragiles pour nous dispenser
de leur aide, mais ils sont trop intrépides pour rester calmes
devant un tel morceau. Voici la cause de ce détour qui nous retardera
d'une demi-journée.
J'étais désolé de ne pouvoir m'approcher de cette
bête rarissime, mais les consignes sont strictes : nous ne sommes
pas assez nombreux pour détacher un groupe d'observation à
seule fin de contenter le médecin. Quant à galoper avec
les éclaireurs et suivre leur rythme, je ne suis pas si présomptueux.
J'arrive donc à la halte dans une humeur assez maussade. Ce retard
aura une autre conséquence.Après le repas du soir, un des
hommes du marchand est venu à notre feu inviter Lamine ; on
attend de lui des précisions sur la route à choisir au-delà
de la Combe, quand le caravanier aura quitté notre protection.
J'ai demandé si je pouvais assister à l'oracle, et l'homme
est revenu m'apporter l'accord de son patron. J'ai donc pu observer le
devin en ses œuvres.Comme il avait appris sous de bons maîtres,
Lamine eut la prudence d'utiliser le temps dévolu aux salutations
pour évaluer son client. Ayant conclu qu'il serait malvenu d'insulter
à l'intelligence de celui-ci en déployant tout un tralala
cérémoniel, il s'accroupit sans façons, sortit les
baguettes et les osselets, et proposa le choix des armes. Le marchand
choisit les baguettes.
Lamine planta deux bâtons bifides dans la terre,
et y installa à califourchon son aide-mémoire en lanières.
Il demanda ensuite au marchand quelle était sa question précise.
« Je vais au nord-est, jusqu'au plan d'Alise, où se
tient une bourse d'échange avec certains peuples d'au-delà,
qui vivent dans les forêts. Ils font d'excellentes statuettes et
d'autres objets que nous ne fabriquons pas, ou mal, et qui sont aimés
dans le midi. En partant de la combe Claudio, deux routes s'offrent à
moi : celle qui longe la rive sud de la rivière, qui part
vers l'est et rejoint une grande vallée sûre et fréquentée,
et celle qui longe la rive nord, puis s'en écarte et coupe à
travers les déserts jusqu'aux amonts de ladite vallée. La
route du sud est rocailleuse et souvent abrupte, mais débouche
dans la vallée plus rapidement que celle du nord. Quant à
l'autre, son seul avantage est de raccourcir le parcours total d'une dizaine
de jours, mais elle est froide et les haltes sont peu connues. La route
du sud est sans eau, sauf à descendre dans les gorges, mais celle
du nord est enneigée. Par le sud, je débouche dans la grande
vallée en dix jours, tandis qu'il m'en faudra au moins vingt par
le nord avant d'être en sécurité dans la plaine.
— La prudence conseillerait donc la route du sud ?
— Oui. Mais je dois compter aussi avec la foire d'Alise, qui
ne m'attendra pas pour commencer à la prochaine lune. Or, j'ai
été retardé à mon point de départ,
et votre allure me ralentit encore. Notez bien que je ne m'en plains pas,
et que j'apprécie votre compagnie armée. Mais, entre-temps,
les jours s'accumulent, qui me font aujourd'hui hésiter ;
rajoutez-en encore quatre ou cinq et je ne chercherai plus : ce sera la
route du nord.
— Voilà le dilemme...
— Oui. Il y a du raisonnable et du hasardeux dans les deux
cas ; soit j'arrive avec tout mon bagage, mais peut-être trop tard
pour faire des bonnes affaires, auquel cas j'aurai perdu beaucoup ;
soit j'arrive à temps, au risque de me perdre et d'y laisser nos
vies dans la neige. La réponse des baguettes engagera l'aisance
de ma famille, ou mon destin. Acceptez-vous ? »
C'était un piège. Hésiter revenait
à dire qu'on n'était pas un vrai devin, qu'on ne maîtrisait
pas les signes, ou qu'on ne se faisait pas assez confiance. Aussi le débutant
Lamine fit-il comme s'il n'était pas concerné. Il éparpilla
les baguettes et se pencha sur le jeu. Le marchand se radossa à
un sac, tandis que ses hommes et ses fils s'avancèrent pour ne
rien perdre du processus. Pour ma part, je me tenais en retrait, jugeant
que je ne comprendrais rien aux signes étalés, et qu'il
y avait plus à apprendre à observer les autres en cette
affaire. Cependant, de temps en temps, je revenais sur Lamine. Et voici
ce qu'il fit, sous le très attentif regard de l'assistance :
Il contempla longtemps le jeté de baguettes, puis consulta les
lanières en partant depuis la gauche. Ses doigts coururent sur
les nœuds, et empoignèrent un faisceau de liens qu'il enroula
sur le bâton, pour retenir une première combinaison. De la
main droite, il pianotait les nœuds et les perles d'autres lanières,
et marmonnait des choses. Puis il déroula ses retenues et assembla,
à ce que je crois, les paroles de gauche à celles de droite ;
il consigna le résultat à l'extrémité droite
du bâton en enroulant d'autres lanières qu'il tenait en réserve,
auxquelles il fit rapidement quelques boucles espacées de certaines
façons.
Il reprit alors les baguettes, les rassembla, et les rejeta pour un nouveau
jeu. Pendant tout ce temps, le marchand regardait Lamine ; les baguettes
et les lanières ne l'intéressant pas outre mesure, il préférait,
je pense, observer les yeux de mon camarade, qui prit sa décision
: « la route du nord... »
Il y eut un soupir dans le public. Le marchand se redressa. Lamine reprit
: « ...La route du nord doit être abandonnée...
Je crois comprendre que des cols vont se fermer devant et derrière
vous, et vous devrez faire l'hivernage dans un endroit inconnu, avec tout
ce que cela comporte de dangers qu'il serait inutile de détailler.
La route du sud reste donc la seule alternative. Maintenant... »
Lamine reprit les baguettes pour un nouveau lancer... « Avec
votre permission, je vais questionner l'avenir aux marches d'Alise...
Serez-vous perdant ? Dans quelle mesure vous serait-il possible de
prévenir la débâcle que vous redoutez... Si quelque
chose peut être dit, je pense que cela vaut le coup d'essayer, non ?
— C'est donc une autre question ? »
Astucieux Lamine ! Sa réponse engendrait une nouvelle question,
or, un devin est payé à la question et non à la séance...
Le marchand ne pouvait rien faire : s'il refusait cette nouvelle
donne, il passerait pour un pingre, et, selon ce que son avenir lui réservait,
ses fils pourraient lui reprocher son avarice plus tard. S'il acceptait,
il était contraint d'ajouter un autre présent à celui
qu'il devait à mon ami, sans savoir d'avance si les réponses
lui seraient favorables ou pas ; si elles ne l'étaient pas,
sa libéralité aurait été sans objet, autre
motif de reproches familiaux. Il eût mieux valu ne pas commencer.
Mais Lamine avait d'autres projets :
« C'est en vérité une autre question, mais elle
découle si intimement de la précédente que j'aurais
mauvaise grâce à vous la compter...
— Si vous le dites... Vous êtes un homme honorable, mon
ami » répondit le marchand, qui pensait bien autre chose
de cette mansuétude et commençait à s'inquiéter
encore plus. Lamine relança, et refit de petites opérations.
Il médita un temps avant de se prononcer.
« Bon. Vous arrivez en retard – je ne vous apprends
rien – mais vous n'êtes pas le seul. Car quelqu'un vient
de loin, qui n'est pas encore là quand vous arrivez. Et vous faites
avec lui des affaires, qui, sans êtres grandioses, sont surprenantes,
et... elles vous... vaudront notoriété à votre retour,
avec à la clé, un... riche mariage ? Sans doute pour
un de vos enfants...
— Ce quelqu'un ?
— Il vient de haut dans le nord ou le nord-est, et vous êtes
très intéressé par ses produits... Monsieur, avez-vous
du sel ?
— Bien sûr... pourquoi, il a besoin de sel ?
— Curieusement, oui... il me semble qu'il serait content d'en
avoir...
— Mais le sel... ils en ont plein, là-bas !
— Ah bon ? Je ne sais pas. Peut-être que lui vit
encore plus loin. Mais je peux me tromper sur le sel : les lanières
ne disent pas sel comme ça, elles disent qu'il y aura un échange
très facile avec un produit auquel vous accordez peu de valeur
marchande...
— Mon jeune ami, le sel me sert sur la route, pour les échanges
de vivres avec les montagnards. Les hommes des forêts ont tout le
sel qu'il leur faut... Mais vous avez raison, qui peut savoir ? Bien.
Je retiens que le marché sera facile, et surprenant. Vous avez
avivé ma curiosité ». L'homme se leva : « Je
vous remercie de votre aide précieuse. »
Et ce fut la fin de la séance. Nous prîmes
congé et retournâmes à notre feu. J'avais en tête
plusieurs questions mais Lamine les prévint pour la plupart.
« Un : le marchand me payera demain, à sa convenance
et selon le fruit qu'il aura retiré de ma prestation. Il y pensera
cette nuit... Deux : je ne suis pas un benêt, et je sais que
chaque question mérite rétribution, car telle est la règle
implicite. Ceci dit, dans les cas ambigus, la décision est laissée
à la discrétion de l'officiant... Ainsi, ce soir, j'ai jugé
qu'il serait indélicat de faire payer encore mon client. Mais,
en faisant de lui mon obligé, je le mets dans une position qui,
à la longue, est bien plus pénible... Je pense que demain,
le cadeau aura un tantinet plus de valeur que de coutume, sans que pour
autant cet homme se sente quitte, vois-tu ? ...Même si mes paroles
lui ont affirmé qu'il ne me devait rien de plus. Cependant, cependant :
j'ai mis un doigt sous sa tente...
— Quel est ton but ?
— Je vais vous quitter à la Combe, et continuer ma route
avec lui.
— Ainsi la route du sud...
— Non. Tout ce que j'ai dit a été tiré
de ce que l'ai lu. Je n'ai rien inventé !
— Les cols fermés, l'hivernage obligé ?...
— Attends ! »... Lamine s'arrêta et me
regarda.
« Moi, je n'ai que des symboles à ma disposition. Et
je n'en ai pas qui me disent col ou sel. Ça, c'est à moi
de savoir les interpréter au mieux de ce que je sais du contexte.
Je pense être bon pour les cols, car il était question d'occlusion
et d'hiver... De toute façon, la divination ne fonctionne bien
que si elle est fondée sur un ensemble de faits établis,
qui seront les données incontournables à travers lesquelles
l'oracle est rendu. Sinon, c'est n'importe quoi... D'ailleurs, ce marchand
n'en était pas à sa première consultation. Sa question
était claire, et il n'est pas intervenu. Il connaissait la musique...
»
Table
Sixième jour
J'en reviens au trop-plein de connaissances. Elles sont
un frein à la décision. Disperser le savoir entre plusieurs
réceptacles pourrait être une solution pour soulager le praticien,
l'interprétation et la décision subséquente restant
de son ressort. C'est lui qui trace la route, en fonction non seulement
des données qu'on lui fournit, mais encore de sa capacité
à écouter son intuition. C'est ce que m'a montré
Lamine hier soir, et c'est aussi ce que j'ai compris lors de mon apprentissage
avec Gamia. Il convient de ne pas se perdre dans trop de fatras ;
il faut, comme elle aimait à dire, savoir se retirer de trop de
savoir, sans quoi l'on devient impuissant. Tel rapace mange certaines
proies, dont il connaît par cœur les voies et les usages ;
il ne se disperse pas au-delà d'un certain seuil qui marque la
limite de son champ de compétences. Je dois faire pareil. Si je
veux englober plus de choses, je dois déléguer, c'est à
dire, trouver des subalternes, ou des complémentaires.
Lamine a reçu des racines et un peu de viande
séchée qu'il est venu partager avec moi, ainsi qu'un massacre
de renne. Cet objet de peu d'utilité, est, pour tout dire, assez
laid, mais son capital symbolique ne doit pas être négligé.
Ça pose son homme, comme les deux plumes à mon bracelet.
Ce sont de ces colifichets qui impressionnent, et ainsi secondent la renommée.À
propos de l'intuition : elle travaille sur des grappes de données
brutes, non triées, mais ces données doivent résider
en amont d'un système de filtres modulables qui ne retiennent que
certaines associations, dont la plupart sont trop peu ou trop souvent
utilisées pour monter à la conscience, et d'ailleurs ce
serait idiot. Comme dit Chevi : « la conscience, ça
consomme et ça prend de la place. »Ainsi d'un filet :
en amont, l'inconnu, l'informe de la rivière, mais dans les rets,
voici du poisson. Curieusement, l'intuition, une fois analysée,
augmente le savoir. Ceci étant, j'ai peine à imaginer ce
qui dépasserait les capacités d'entendement d'un seul homme,
quand il n'est ni médecin ni devin ; ce sont là mes
limitations actuelles.
Table
Septième jour
Mi-chemin. Les enfants commencent à trouver que
cela dure. Ils ne sont pas les seuls. Le voyage est monotone, le paysage
change lentement. Nous avons croisé une troupe de chevaux – animaux
charmants... J'aime à les regarder, au repos, surtout lorsqu'ils
se tiennent à deux, la tête de l'un sur la croupe de l'autre
; il y a là de l'affection rehaussée d'une grande sérénité.À
cause des chiens, nous avons dû passer au large pour ne pas indisposer
les mâles, qui peuvent devenir dangereux. Malgré cette précaution,
le troupeau s'est éloigné au petit trot. Nous écartons
bien des bêtes sur notre passage ; ne restent que les indésirables,
à l'affût.
Sur le savoir et l'histoire : une des mères qui nous accompagnent
a déjà fait le trajet il y a huit ans lors de la précédente
initiation. Elle m'a dit que ce n'est pas sans raison que l'histoire et
la recherche sont dévolues à l'obscurité, car la
nuit les entoure toutes deux ; ainsi le noir de la grotte aide-t-il
le chercheur à rester humble... Ce qui me rappelle une réflexion
du vieux Chevi : « l'être humain avance dans la
vie à la lueur d'une torche ». Il ne s'était
pas expliqué là-dessus, mais je commence à mieux
en saisir le sens.Pour ma part, je ne suis jamais monté à
la Combe, ayant été malade quand ce fut mon tour. Mais cette
réflexion attiserait mon désir de la découvrir, s'il
en était besoin.
Se pose aussi la question du secret : ce qui est enfermé n'est
pas visible, à moins de circonvenir le gardien ou d'être
invité. Si le savoir est enclos, inaccessible au commun, les détenteurs
se trouvent dotés d'un grand pouvoir ; ils ne laissent filtrer
que ceci ou cela, et des questions d'intérêt peuvent surgir.
Ceci irait contre l'usage, qui veut que chaque découverte soit
diffusée, et partagée ; les instances, multipliées,
formant alors abondance de biens.
Mais comment vérifier ? Aussi je me demande si le mensonge
ne pourrait pas se cacher en compagnie des peintures : non pas que
l'on dessine des faussetés, mais, en ne dévoilant que certaines
choses, on occulte partiellement la vérité ; partant, la
représentation qui en est induite est erronée.
Je tais ces pensées, ne tenant pas à perturber
le voyage. Il sera toujours temps d'en discuter sur le chemin du retour,
si l'occasion se présente.
Table
Neuvième jour
Nous arrivons à la rivière. Les montagnes
que nous avons laissées à l'ouest l'alimentent généreusement
d'une eau laiteuse. Comme le gué est submergé, nous suivons
la rive sud. La roche blanche monte peu à peu, percée de
petites cavernes dans lesquelles on s'entasse au bivouac.Maintenant que
nous sommes presque arrivés, les enfants retrouvent de l'allant.
Cette grande randonnée n'est pas mauvaise, qui les endurcit ;
de retour dans leurs familles, ils prendront leur part des fardeaux lors
des migrations derrière les troupeaux.
Beaucoup d'oiseaux dans cette gorge, bien plus que dans celles qui déchirent
les plateaux plus au sud. Les matins, malgré le froid qui monte
en cette fin d'automne, sont salués par un beau vacarme aviaire
qui rebondit sur les falaises. Ils se nourrissent aux larges méandres,
dont les boucles langoureuses se perdent parfois en bras morts, repaires
d'énormes moustiques, de batraciens et de petits poissons.
À mesure que l'on s'élève en progressant vers l'est,
nous perdons des espèces au bénéfice de nouvelles,
plus aériennes. Au gué, nous avons vu des martins-pêcheurs,
et, dans les sapinières, le beau jaseur à la robe saumonée.
Maintenant, ce sont les choucas qui nous accompagnent, tournoyant dans
les précipices sous nos pieds ; de temps à autre, une troupe
gicle soudain du gouffre et nous survole, ébouriffée et
joyeuse. Ceux-là ne dédaignent pas de nous observer, et,
nos repas terminés, viennent fouiller auprès des cendres,
où ils se disputent avec de gros vautours maladroits, d'une espèce
méridionale que je ne pensais pas retrouver si haut dans le nord.
Ceci est à lier à cet autre fait que le jaseur, qui n'aime
pas le chaud, descend de moins en moins loin au sud. D'ailleurs, les générations
qui passent, observant ce phénomène, l'ont tenu pour le
signe d'un réchauffement progressif du pays.De quand date le conservatoire ?
L'endroit est connu depuis toujours. La situation, idéale pour
ce qui est de la nourriture et du ravitaillement en eau, justifie cet
intérêt : c'est un des rares points où le gibier
des plateaux peut descendre jusqu'à la rivière. Sur son
chemin s'offre la plus riche pâture souhaitable, une terre grasse,
lieu d'élection pour la mise bas et les premiers pas des bêtes.
À l'étiage d'été, les troupeaux quittent la
combe et se dispersent dans les terres hautes pour la belle saison. L'automne
venant, ils retraversent la rivière au gué que nous n'avons
pu franchir, et filent vers le sud, fuyant la neige épaisse. Ils
passent l'hiver sur les terres de mon peuple, et s'en reviennent au printemps
se refaire le poil sur l'herbe de la Combe.
Cette boucle n'a jamais été interrompue.Les hommes de la
région campent au printemps sur les flancs du méandre, et
font leur profit des vieux animaux, laissant les autres se reproduire
et élever les petits. Puis ils suivent les troupeaux à l'estive,
et aussi plus tard, à l'hivernage dans le sud où nous les
accueillons pour la fête des pignons.
Cette amitié entre nos deux peuples remonte au-delà de toute
mémoire, ainsi que l'intérêt commun porté à
la Combe et à sa puissance d'attraction : un point de vie,
où se matérialise le passage du nuage dont je parlais aux
enfants.Certains indices laissent à penser que les premiers habitants
à demeurer en permanence à la Combe vivaient dans un monde
radicalement différent du nôtre : beaucoup plus froid,
et peuplé d'animaux faisant aujourd'hui partie de la légende.
La première trace subsistante du conservatoire se trouve sur une
peau très vieille et très fragile, faisant aujourd'hui partie
de la collection de Chevi, dite « Petite peau de la Combe »,
où l'on trouve dessinés de manière assez systématique
les animaux qui y passaient.
Certaines espèces, comme le coq de bruyère en sa parade,
témoignent assez du caractère récent de l'ouvrage,
si on le compare à d'autres peintures : cet oiseau requiert
la présence des arbres, et donc d'une relative chaleur. Ceci étant,
personne n'est en mesure de dater la peau, mais elle circule depuis au
moins trente-deux générations, comme l'indiquent les petits
points qui sont rajoutés à chaque transmission de l'objet.
Or, il se dit que cette peau est infiniment plus jeune que le conservatoire.
Depuis bien avant ce temps-là, en effet, des gens se sont installés
aux flancs du méandre pour y travailler dans la solitude. Peu de
personnes à chaque fois. Auparavant y œuvrait Ikel, accompagnée
de trois apprentis ; avant Ikel, un certain Hebar avec deux assistants.
Au-delà, je ne sais plus.
Aujourd'hui c'est au tour de Claudio, secondé par Simal et deux
autres personnes que je ne connais pas. Peu de monde, donc, l'endroit
ne pouvant accueillir plus de gens tout au long de l'année.
Table
Treizième jour
Demain nous arrivons. La pluie, qui nous a trempés
toute la journée, ne laisse pas d'inquiéter ceux d'entre
les adultes qui connaissent le passage que nous devrons emprunter en fin
de matinée. S'il continue de pleuvoir quand nous aborderons la
roche au-dessus de la rivière, nous risquons de perdre du monde,
malgré la présence des cordes pour l'assurage, au bon état
desquelles veille l'équipe de la Combe. Ce soir, dans l'abri de
falaise, les maîtres-chiens et leurs seconds travaillent à
fabriquer des baudriers pour faire passer les bêtes à dos
d'homme. Les claies sont vérifiées, les arrimages consolidés.Comme
je n'ai rien à faire, je visite la caverne avec Lamine. Du reste,
c'est vite vu : un grand porche et trois terrasses étagées
jusqu'au fond, où s'ouvre un couloir bas menant à une petite
salle ronde, vide et noircie de fumée, d'où suinte un filet
d'eau de pluie. Le sol est recouvert d'une terre rousse sans odeur, qui
teinte longtemps les chevilles.
Jamais d'ours dans ces grottes aériennes, mais, dans l'entrée,
des petits cris provenant d'une fissure, et plus tard dans la nuit, une
sarabande de fourrures qui s'agitent sur nos sacs et obligent les veilleurs
à gesticuler en grognant pour éloigner les pillards.
La nuit est difficile et froide. La pluie, en tombant en rafales, chasse
l'air qui vient rôder auprès des feux, rabattant la fumée
des bois humides sur les dormeurs. Plus tard, au lever de lune, une meute
de loups sur le plateau réveille nos chiens qui aboient enragés.
Il faut alors hurler plus fort qu'eux pour les faire taire ; tout
le monde est réveillé. Dans le silence revenu, on entend
un cri bref et une chute le long de la falaise, ponctuée de rebonds
jusqu'à l'écrasement final dans les fourrés en contrebas.
Difficile de retrouver le sommeil dans ces conditions ; quelques
enfants pleurent de pitié sur la bête qui est tombée.
Il faudrait les consoler mais je ne sais quoi dire. Je ne suis pas Simal.
Un vieux chasseur se lève alors et va s'accroupir auprès
d'un feu, qu'il ranime. Il commence à raconter l'histoire des grottes
et des hommes, la plus ancienne de toutes les histoires. Pour bien la
déployer, il convient de saisir le moment opportun ; et cette
nuit, de l'avis général, se trouve être propice car
elle est froide, sérieuse, tragique et profonde. Les enfants vont
donc découvrir maintenant ce chant des ancêtres lointains,
qu'on ne récite qu'au voyage à la Combe.
« Il y a très longtemps, le monde était
tiède et doux, si doux que les humains allaient nus et que la pluie
était tiède et douce, si douce que personne ne s'en protégeait
parce qu'elle était comme une caresse de maman sur ses petits.
Les plantes étaient énormes, énorme aussi le gibier
qui hantait les bois, et les chiens ne se tenaient pas encore auprès
des hommes mais menaient leur vie au large, indifférents et sans
souci.
C'était le premier monde, celui où les hommes étaient
comme les bêtes, et où les bêtes étaient comme
les hommes. Ainsi, bêtes et hommes s'entendaient et se comprenaient
à merveille. Ils vivaient ensemble dans la même vie ; ils
étaient frères, un même sang coulait dans leurs veines,
une même faim les embrasait et les faisait se battre ou se croiser
sur les voies. C'était le premier monde, et ce fut le dernier pendant
lequel régna la paix. »
« Un jour, une année, une vie d'homme,
l'hiver gonfla, gonfla, gonfla, et il souffla un tout petit peu pour reprendre
haleine ; puis il se remit à gonfler, gonfler, gonfler. Le
printemps fut maigre. L'été ne fut pas chaud. Et l'automne
frileux fut soudain décapité par un froid démoniaque
qui emporta un arbre sur trois...
Et chaque année, chaque vie qui passait, l'hiver gonflait de plus
en plus et se retirait de moins en moins. Cela prit un temps considérable,
mais peu à peu, les vivants eurent vraiment très froid...
Nos arbres s'en allèrent, et avec eux les animaux des forêts
qui mangent les feuilles, les glands et les faînes. Les sapins arrivèrent,
les pieds dans la neige, et les animaux se firent petits et furtifs. Les
gens se cachèrent sous des tentes, et ôtèrent leurs
peaux aux bêtes pour s'en couvrir comme nous faisons aujourd'hui.
Tout le monde avait froid, et l'on ne trouvait plus grand-chose à
manger. Bien des plantes ne sortirent plus jamais de terre, et leurs succulentes
racines manquèrent à tous. À cette époque,
les humains apprirent à ne plus se nourrir que de chair, et ils
devinrent fléau. C'est de cette époque que date la crainte
des bêtes envers nous autres... »
« C'est de cette époque aussi que datent
les premières grandes chasses dans les steppes, où les hommes,
courbés sous le grand vent du nord, avançaient contre les
plus extraordinaires créatures jamais rencontrées, des montagnes
de laine et de chair dont chacune fournissait plus de viande que nécessaire
pour toute une tribu : les mammouths !
C'était le deuxième monde, celui où le peuple du
froid s'installa sur nos terres, et où tous les animaux que nous
connaissions disparurent. Bien des humains partirent à la suite
des bêtes fugitives, et s'en allèrent dans le sud par-delà
les grandes montagnes. Ceux qui avaient décidé de rester
se serrèrent sous les tentes, et disputèrent chaque plante
comestible aux nouveaux arrivants. La guerre s'installa entre tous, et
le froid atroce s'abattit... »
« Le pays devint silencieux et gelé.
Plus jamais d'herbe, plus jamais de fleurs, plus jamais d'insectes...
Mais de la neige, mais des cascades glacées le long des falaises
; et des rennes innombrables, avec, à la suite des rennes, les
loups malvenus. À côté des hommes, au milieu des cercles,
arrivèrent les chiens, qui ne nous ont plus quittés. Le
froid devint terrifiant ; il chassa tout le monde au fond des cavernes,
hommes et chiens !
Mais dans les grottes dormaient les fauves, raclaient les griffes, grondaient
de sombres gorges pleines de colère. Ce fut la guerre contre les
habitants de la roche... Chaque tribu errante, cherchant au soir l'abri
sûr et solide contre la tempête de glace, se heurtait sous
les voûtes aux ours, aux lions. Pour ne pas mourir, les humains,
chaque nuit, tuaient, puis élevaient des barrières ;
ils dormaient dans la crainte, au milieu d'un cercle de feu. Car tout
ce qui vivait voulait se réfugier dans les cavernes... »
« Ce fut le troisième monde, blanc,
gris, et noir, et rouge... Blanc comme le froid et l'hiver infini, gris
comme le ciel et la lumière sous les auvents, noir de cendre et
d'obscurité souterraine ; rouge du sang des carnages sans cesse
renouvelés. De cette époque date l'amour des humains pour
les grottes, et leur goût pour la couleur jaune, la couleur du soleil
qui réchauffe, du feu qui défend. Cette couleur permit à
notre cœur de ne pas devenir irrémédiablement durci
comme la roche qui nous entourait... »
« Ainsi, les hommes ne se transformèrent
pas en pierre, grâce à cette couleur qui leur rappelait les
jours d'avant, et leur montrait la fin de la route, au loin, quand la
chaleur reviendrait... En ce temps-là, certains dessinèrent
leur monde et celui d'antan sur les parois des abris. »Le chant
s'arrête, loin des portes du présent. Car aujourd'hui le
second monde est de retour. L'herbe est visible, les rennes se font rares
et repartent au nord, remplacés par ces grandes bêtes à
cornes dont le mâle porte une barbe : la taure venue du sud, la
taure qui vient avec le soleil. La taure qui, comme les insectes qui vivent
de ses bouses, adore le soleil.
Les enfants calmés se sont rendormis, et les hommes discutent à
voix basse autour des foyers. Je passe les dernières heures de
la nuit à compléter mes sachets de médecine avec
de la terre de grotte ; séchée au feu puis tamisée,
elle devient une fine poudre rouge très utile comme matrice pour
mes préparations. Encore faut-il la recueillir dans les endroits
non souillés ; j'en découvre des coulées au
pied de certaines fissures, sur des balcons perchés d'où
je regarde un maître-chien qui, tout en bas, me gesticule des mises
en garde.
Plus tard, vers le matin...
On décide d'un ordre de marche : d'abord
les sacs, car où les sacs passeront, les enfants pourront suivre ;
ensuite vient la petite classe, puis en dernier les chiens, à dos
d'homme. J'écoute sans intervenir.
D'un tas de fourrures hirsutes sort un puissant ronflement : c'est
Lamine qui dort comme un bienheureux. Paradoxalement, c'est celui d'entre
nous qui interroge le plus l'avenir qui semble s'en soucier le moins.
Le passage tout à l'heure sur la roche mouillée m'inquiète,
comme il inquiète les autres qui ont charge des enfants, des chiens
et du bagage. Mais Lamine dort et ne s'inquiète de rien.
Lui passera quand il voudra, devant tout le monde si ça lui chante.
Il donne l'impression de traverser l'existence comme une graine de pissenlit
au vent d'été. Curieux personnage, dont j'envie parfois
l'apparente insouciance, qui doit cacher une humeur parfaitement égale.
J'y détecte l'influence de son oncle, qui, outre l'enseignement
de la divination, lui aura montré comment se tenir face à
ce qui ne peut être pesé.
Contraste entre l'opinion de Chevi, selon qui l'on ne
vit que dans le présent, qui reste donc la seule chose à
perdre, et les cours qu'il a pu donner, où l'on se projette forcément
soit dans le passé soit dans le futur. C'est que l'homme a ceci
de particulier qu'il veut voir ce qu'il y a au-delà du halo de
sa torche, qui, par ailleurs, est la seule chose qu'il possède
dans le temps.Cette contradiction n'est pas seulement apparente, elle
est totale. En elle résident les tourments du cœur humain.
Que faire de l'avenir en effet ? Ou encore : à quoi bon
le passé, puisque l'on n'y tient plus rien ? Ces deux-là
n'apportent rien que des inquiétudes, qui pourraient aller jusqu'à
occulter la perception du présent, le fameux "seul bien"
de Chevi.
D'après ma propre expérience, forcément incomplète
mais nourrie d'exemples, la clé est dans le retrait. C'est ici
plus une position qu'une attitude, du reste : on se tient en retrait,
mais l'on n'est pas retiré.
Nous partons après un repas frileux. Le vent n'a
pas chassé la pluie, qui bruine et fait luire les cailloux du sentier.
Table
Dernier jour du voyage
Les chiens grondent. Nous sommes suivis, sans encore
savoir par quoi. Quelque chose se cache dans les fourrés, et avance
à distance en prenant soin de ne jamais se découvrir.
Parfois, en arrière sur notre droite, un buisson remue, comme une
menace qui nous pousserait sur les falaises à gauche. Rien d'immédiatement
dangereux mais personne ne s'éloigne ; les petits besoins
attendront.
Nos gardes sont passés sur le flanc droit, et les chiens dominants
sont vigoureusement maintenus au pied de leurs maîtres.
Les regards sont durcis ce matin : cette chose dans
le maquis, la nuit difficile avec la chute d'une bête dans le vide,
le pas glissant qui nous attend tout à l'heure, tout ceci pèse
sur les esprits qui doivent s'ébrouer pour chasser ces fumées,
car pour l'instant, seul importe cet animal dans les bois, et le reste
ne compte plus, ou pas encore...
Alors pourquoi s'en occuper ? Pourquoi ainsi se laisser affaiblir
?Lamine est avec les éclaireurs. Comme ceux-ci avancent lentement
dans cette broussaille où la visibilité est réduite,
il n'a aucune peine à les suivre. Je décide de le rejoindre
et me porte en avant. Bientôt, je me retrouve, pour quelques instants,
seul au milieu de la végétation humide et odorante.
Sensation de liberté, et de fragilité aussi. Je suis sans
défense, et prends soudain conscience que je pourrais me perdre.
Je me concentre alors sur la trace... La terre, entre les roches, est
rousse presque d'une couleur d'écorce ; les pierres, soit
grises soit ocrées. Là-dessus bouillonnent les verts saturés
des buis dont c'est la limite septentrionale. Entre les troncs poussent
quelques herbes à la teinte plus tendre, constellées d'étoiles
déposées par la pluie qui meurt doucement, laissant espérer
la venue d'un bout de ciel bleu ; de ci de là surgit la perfection
scintillante du filet d'une araignée, ouvrage d'un jour tous les
jours recommencé.
J'empoigne la branche d'un chêne rabougri, toute couverte de lichen
en barbe qu'il fait si bon frotter entre ses mains, pour respirer ensuite
l'odeur vivante du monde, qui reprend peu à peu possession de ces
terres auparavant glacées. Les araignées, les herbes, ce
chêne en avant-garde, me parlent de la vie qui ressourd, puissante
et tranquille, sur les gravats abandonnés du troisième monde.
Cette multiplicité des êtres est consolante ; rien ne
semble pouvoir l'abattre : elle s'est retirée un temps, et
la voici qui revient en une vague lente. Me prend l'envie de dire merci.
En même temps, j'entends des voix. Je sors de la brousse. Se découvre
le paysage sous le vent des gorges.
Les nuages défilent, gris effilochés à
basse altitude sous une strate plus élevée et claire dans
laquelle se devinent des fissures annonciatrices de beau temps. Devant
moi s'étend un grand méandre herbeux, abandonné par
la rivière, qui l'ignore et passe tout droit à travers une
arche énorme. Celle-ci enjambe la vallée et va se poser,
de l'autre côté, dans un petit bois au pied des pâtures.
Voici venue l'heure de franchir le pas que tous redoutent.
L'eau rapide, gonflée des pluies sur les monts
occidentaux, roule, grise, et s'engouffre sous la voûte. Elle lèche
le rebord d'une terrasse alluvionnaire qui lui fait comme un talus, la
séparant du méandre asséché ; au plus
fort des crues, m'a-t-on dit, elle s'y répand et abreuve les prairies
qui bordent le lacet.
De l'autre côté monte la forêt, jusqu'aux falaises
du plateau. Une échancrure dans le moutonnement des arbres signale
la combe Claudio. D'étranges constructions la gardent, non pas
pointues comme les tentes d'un campement, mais carrées, avec des
toits plats aux sommets desquels s'élancent des troncs de sapins
ébranchés qui font comme des épines jetées
dans le ciel. J'en compte six, en deux groupes de trois ; des taches
de couleur fasèyent au bout des hampes. Voici l'entrée de
la Combe : d'énormes tours droites, hérissées
de drapeaux, avec des murailles.
Alignés au bord du ressaut, les éclaireurs
et Lamine contemplent le panorama. L'un des hommes tend le bras vers la
gauche et montre du doigt l'épaule par laquelle on descendra jusqu'à
l'arche. Des arbres s'accrochent à la pente, qui ne semble pas
impraticable. C'est, en tout cas, le seul chemin, que même les troupeaux
empruntent lorsque, ayant traversé la rivière à l'étiage,
ils remontent sur les plateaux du nord pour l'estive. Des chiens nous
rejoignent et flairent le vide, puis se retournent et regardent les hommes
avec des yeux ronds, le sourire à la bouche. Voici la troupe enfin,
qui pose ses sacs et regarde. Les enfants n'en reviennent pas, et moi
non plus. Quel endroit ! Le vent sèche les vêtements, emporte
les paroles, sème nos pensées ; voici le domaine du
conservatoire.
Table
L'arrivée
Souvent, sur une mince vire au bord d'un précipice,
quand les voyageurs sont en file de loup, une rencontre sème le
désordre. Ce n'est alors pas un jeu du hasard, mais plutôt
le résultat d'une nécessité : quand on s'aventure
sur des passages aussi ardus, c'est qu'il n'en existe pas d'autres. Aussi
ne faut-il pas s'étonner si tout ce que la région compte
de piétons s'y donne rendez-vous. En l'occurrence, un bouquetin
patient et obstiné, qui fit reculer le premier groupe alors qu'il
s'était engagé sur l'arche. Les enfants muets regardèrent
l'animal passer, plein d'une superbe tranquille. Les chiens, bien sûr,
saluèrent son arrivée sur le plateau.
Hors cet incident, tout s'est passé à merveille ; rien
de tel qu'un bon gros danger pour amener le sérieux dans n'importe
quelle troupe, et chacun est tout étonné d'avoir si facilement
franchi un obstacle dont on se faisait une affaire terrible. Nous sommes
maintenant dans les prairies inondables, et chercherions en vain une des
bêtes qui la peuplent au printemps ; quelques vieilles traces
dans la boue, voilà tout ce qui signale leur passage.
Les postes qui flanquent l'entrée du conservatoire
se dressent au-dessus des herbes, à l'orée de la forêt.
Je n'avais jamais vu d'habitation permanente autre que celle de Gamia ;
c'est, ici déjà, un autre monde. Nous approchons lentement
de ces portes étranges, vaguement menaçantes. Un groupe
part en avant pour préparer l'arrivée et organiser les campements ;
les chiens, par exemple, n'entreront pas dans le domaine, qui est dévoué
au silence, et resteront avec leurs maîtres à l'orée
du bois, sur une terrasse qui domine les prairies. Les chasseurs pensent
s'installer dans la première cour, tandis que les enfants et les
mères monteront plus haut.Plus je me rapproche de ces bâtiments,
plus m'envahit l'impression d'une harmonie, d'une liaison évidente
et intime entre le pays, sa prairie, ses falaises et ses bois, et la tâche
que des humains viennent y accomplir. Les plateaux, les rochers, la rivière
décrivent un paysage hiératique mais aussi accueillant,
d'une puissance qui n'est plus brute mais fertile, car féminine.
Qui franchit ici l'arche se dépouille de ses pensées coutumières.
Le cœur avance nu sur un fil ; le but est là, au fond
de la plaine douce maternellement entourée de deux bras lancés
par la terre.
Ce qui garde l'accès au conservatoire : un
signal, une architecture qui indique une volonté de transformer
la vision des hommes. Ils ne sont plus seulement des animaux parmi d'autres.
Voici, sur les cuirs peints qui claquent au-dessus des têtes, les
enseignes griffant les nuages. Ici l'ours, flanqué du lion et du
loup, là le cerf, la taure, et le bouquetin. On chercherait en
vain l'homme et le chien dans ce bestiaire. Ils n'y ont visiblement plus
leur place.
Nous pénétrons dans la première
cour par des portes de bois décorées d'une frise de poissons
gravés. S'offre au regard une étendue dégagée,
herbue, délimitée sur les flancs par la forêt qui
commence.
Un creux dans le sol abrite une source. Trois des nôtres y discutent
avec un vieillard, peut-être Claudio, qui montre du bras un replat
à l'abri sous des arbres, vers le haut : ce sera le camp des
chasseurs, adossé à une nouvelle muraille de troncs écorcés
qui court sur toute la largeur de l'esplanade, la séparant de l'enclos
suivant, lequel est percé, là encore, d'une porte à
deux battants, derrière laquelle se devinent des tentes sous les
frondaisons.
J'ai peine à imaginer comment seulement quatre personnes peuvent
réussir à entretenir ce domaine. Lamine m'informe :
ici, mon cher, l'on ne reste pas les bras croisés. Les visiteurs
sont requis de participer.
Le vieil homme ouvre les secondes portes, et disparaît dans le sous-bois
avec les guides et le marchand. Celui-ci a déposé ses ballots
à droite du portail ; ses fils et les anciens qui l'accompagnent
dressent un auvent. Quant à nous, nous faisons cercle autour de
la fontaine. Je me sens dépassé, comme tous les nouveaux,
j'imagine.
Table
Simal
J'ai revu mon ancienne amie.
Elle ne savait pas que je venais. Elle porte la livrée des peintres :
un tablier de cuir, retenu par des lanières autour des épaules,
qui lui descend jusqu'aux mollets. Son appartenance à la Combe
est signifiée par un bracelet de pierres rondes, blanches et noires,
enfilées sur un lacet ; enfin, elle chausse des bottes d'excursion,
car son travail lui demande d'être souvent sur les sentiers. Sa
beauté m'étourdit.
J'ai d'abord hésité à me présenter, douché
par une vague de timidité à laquelle je ne m'attendais pas,
et j'ai longtemps rôdé aux abords de la tente sous laquelle
elle recevait les enfants. Puis le regard étonné des autres
adultes m'a fait sentir que je devenais peu à peu ridicule. Alors
j'ai soulevé la portière et me suis avancé, blanchi
de trac mais obstiné, à travers la foule qui entourait Simal.
Elle, son regard m'a balayé, a poursuivi vers une accompagnatrice ;
puis il est revenu sur mon visage, le temps d'un battement de cœur,
et m'a de nouveau quitté pour un jeune garçon turbulent.
Elle répondait à une question, puis à une autre...
Mais ses yeux sont d'eux-mêmes revenus se fixer sur moi : « Où
ai-je déjà vu cette tête ? »... Un
petit sourire s'est formé sur mes lèvres, que j'ai pincées,
regardant au ciel, attitude typique qu'elle m'avait souvent vu prendre
jadis... Son visage s'est illuminé, elle m'a fait un signe de la
main ouverte, tout en disant trois mots à une fillette qui lui
présentait un dessin. J'ai souri à pleines dents, et je
suis sorti. Tout s'était bien passé.
Au soir, quand la petite classe s'est dispersée,
alors que commençait à monter dans les feuillages l'agréable
fumet des viandes braisées, elle m'a rejoint sous un arbre. Ses
yeux luisaient ; avec moi, elle retrouvait toute son enfance.
Plus tard, quand j'ai rejoint Lamine, il m'a reproché ma disparition
; il avait monté la tente tout seul, il avait dîné
froid, et se préparait à dormir sans m'attendre. Nous avons
discuté longtemps autour d'un feu construit à la hâte.
Je lui parlais d'elle et des années envolées. Il m'écouta
poliment, ahuri de sommeil, tandis que je déballais tout mon sac
sans pouvoir m'arrêter.
Table
Les travaux
Bien que médecin, je ne suis pas dispensé
de corvée. On m'a affecté un poste au séchoir. Corvée
pénible dans des odeurs de vase et d'abats : on y prépare
le poisson pour la traversée de l'hiver. C'est, en cette saison,
la seule nourriture carnée que l'on puisse tirer de la région
sans l'épuiser.
De plus, on attend du monde : une troupe du sud-est a dépêché
des messagers pour demander l'hospitalité. Des hommes sont donc
partis avec des panneaux de branchages tressés, qui servent à
rabattre le poisson vers une plage où les enfants les attrapent.
D'autres sont en forêt à ramasser du bois pour les feux ;
il faut aussi dégager les broussailles aux abords du domaine.Je
passe la journée à vider les captures, les séparant
en deux tas. Les gros spécimens sont fendus pour déployer
les filets, et suspendus au fumoir ; les petits vont, avec les foies,
dans un mortier où l'on prépare une pâte herbée
qui fermentera de longs mois. Ainsi, chaque nouvelle troupe de visiteurs
prépare la nourriture de ceux qui viendront après.
Vers le midi, un bras glisse un paquet sous la portière ;
c'est Simal, qui, sans entrer, m'annonce qu'elle m'a préparé
un repas. De la bouillie de racines qu'elle aura mâchées,
et que j'étale en petites galettes sur les braises où elles
gonflent et prennent une teinte dorée. Je tartine là-dessus
un peu de pâte de poisson, et tente avec un succès mitigé
de me convaincre que c'est un repas correct, avant de comprendre que je
me suis trompé de pot ; celle-ci est trop jeune. Je recommence
en puisant dans un vieux récipient. C'est tout de suite meilleur.Je
suis relevé au crépuscule ; les deux aides de Claudio
viennent préparer le feu pour la nuit. Je n'ai pas le courage de
descendre à la fontaine pour me nettoyer, et rentre, tout fumé,
sous la tente. Lamine râle et me jette dehors. Je lui explique que
demain c'est son tour d'aller puer, ce qui lui cloue le bec. Néanmoins,
il reste inflexible, et je dois partir à la fontaine.
Aujourd'hui, Lamine a travaillé avec Claudio à
restaurer une cloche de bois qui frise la limite d'âge : c'est
un tronc évidé et durci au feu, et fendu de haut en bas
pour faire vibrer les flancs lorsqu'on les frappe avec une masse.
Ces instruments, extrêmement rares, sont assez mystérieux :
on se perd en conjectures sur les cérémonies auxquelles
ils apportaient leur concours.
Maintenant, ils servent aux jours de fête. Les enfants reçoivent
instruction de taper là-dessus avec la dernière énergie,
sinon, Claudio dira que « ça ne va pas » ;
généralement, précise Simal, ils s'y mettent avec
entrain, et bastonnent la cloche de si belle manière que nulle
part dans la Combe on ne peut plus tenir une conversation autrement que
par gestes.
D'une manière générale, le domaine
demande plus d'attention que n'en peuvent fournir les quelques personnes
qui y vivent à l'année, et même les visiteurs peinent
à résorber la liste des tâches nécessaires
à l'entretien. Les portes qui donnent sur la seconde cour ont ainsi
un petit air d'abandon, qui leur est apparu il y a cinq ans, sans qu'on
ait jamais trouvé le moment de les déposer pour les remettre
en état. L'étude de la nature et la production des œuvres
passe avant tout. Aussi l'écoute, et, partant, le silence. Les
gens qui passent sont priés de ne bruire que le moins possible ;
cette exigence s'étend jusqu'aux travaux.La combe Claudio, qui
étudie les ouvrages hérités des ancêtres, diffuse
des copies montrant les vies glacées de jadis, et produit les images
du nouveau temps. Elle reste l'unique endroit connu où se développe
l'histoire du troisième monde, avec une profusion de détails
qui justifie l'attention des chercheurs, laquelle n'est pas vaine :
c'est d'ici qu'est sortie l'annonce du recul des neiges, quand rien, dans
le monde extérieur où la vie se déroule au présent,
ne le laissait encore imaginer. Il fallait un regard d'historien pour
déceler le dégel. La Combe tire sa gloire de cette promesse
aujourd'hui tenue.
Table
Dans l'atelier du maître
Claudio vit près de l'entrée de la grotte.
Une cabane juchée sur pilotis, recouverte de peaux ; un foyer
de pierres sous un auvent ; une paillasse. Peu d'objets, mais choisis.
Ce matin, Simal m'a introduit, puis s'est retirée dans l'office
qui est installé sous le porche de la caverne. Je l'entends qui
racle des écorces dans l'ombre.
Mais voici Claudio qui rentre et me salue. L'homme est petit, carré,
chauve, extrêmement ridé, et bronzé comme jamais encore
je n'avais vu quelqu'un l'être ; il porte une toque en permanence
sur la tête, d'où pendouillent, très étirés,
ses lobes d'oreilles qu'il a percés des grès d'un sanglier
miré. En outre, il a fait monter les étonnantes défenses
de cet animal sur un pectoral d'un roux sauvage, qu'il arbore avec fierté ;
« encore ne faut-il y voir que l'enseigne de mon état,
car je fouille la terre, comme celui dont je porte les outils. Et tenez,
voici encore une bête que l'on n'avait point l'habitude de croiser
jusqu'à peu de temps, n'est-ce pas ?... Les animaux remontent... »
J'observe dans un coin des galets peinturlurés de lignes et de
points, alignés sur une planche. Claudio m'explique : « C'est
un calendrier... Cet objet ne quitte pas la Combe ; il passe de main
en main, tandis que les détenteurs se succèdent. À
ce propos, vous a-t-on montré où nous sommes ensevelis ?
Sous l'arche, ou peut s'en faut. On doit attendre l'étiage, bien
sûr. Pour patienter, les corps sont exposés sur une claie
dans la forêt. Ensuite, dans les pierres et les galets, que recouvrira
la rivière qui nous nourrit. Et dites-moi : Gamia, quelles furent
ses funérailles ?
— J'ai brûlé son corps avec la sauge ; en cela,
j'ai suivi sa volonté.
— Et vos parents ?
— Mon père a été emporté par le
lion ; ma mère vit encore, mais elle n'a rien précisé.
De toute façon, mon clan a ses usages. On enterre, en un lieu aimé.
— Toute terre est terre des morts ; de quoi d'autre serait-elle
faite, sinon ? Nous venons d'elle, elle vient de nous. Les animaux,
les arbres, la sauge de Gamia... Qu'avez-vous nourri de ses cendres ?
— Une sauge, justement. Elle aimait cette plante...
— En somme, quelle différence entre ce qui est sous
la terre, et ce qui est dessus ? Nous formons une fratrie, qu'un
cycle de la matière soumet, en ce monde, à sa nécessité...
La mort nous apprend à quoi nous appartenons. Par exemple :
venez par là, approchez-vous... Observez ceci. »
Claudio démaillote une coquille en pierre. « Cet objet
provient d'un banc de calcaire pas très éloigné d'ici.
Rempli d'animaux marins, voyez-vous ; et, parmi eux, il y avait cet
escargot bizarre... Songez à l'immense espace de temps qui nous
sépare de la mer vivante qui recouvrait cette région :
leur chair a dû fondre dans l'eau, elle a nourri les êtres
de cette époque. Ces carapaces, ces coquilles attestent un passage
dans la vie ; et ceux qui les ont sucées, où est passée
leur chair ? Dans quels estomacs ? L'on pourrait établir
une chaîne de transmission qui s'allongerait jusqu'à vous,
médecin, qui mangez aujourd'hui du poisson ou du renne sans vous
demander combien d'escargots, combien d'oursins parmi les multitudes,
ont contribué à fabriquer cette nourriture que vous, assis
au fin bout de la lignée, vous mastiquez en pensant ne manger que
du poisson, que du renne... La mort, ici, nous apprend tout ce que nous
devons aux morts, et, par voie de conséquence, introduit à
l'attentive politesse qu'on doit observer auprès de qui vient à
la naissance.
— Je suis d'accord, dis-je. Respect aux vivants qui nous suivent,
aux enfants à venir, et aussi à ceux qui nous mangeront
pour vivre. Respect aux êtres dont on s'est nourri, et à
leurs proies, aux proies de leurs proies.
— Voilà. Ce que vous avez reçu, cette viande
dans votre cuisse, dont rien, pas la plus infime parcelle ne vous appartient,
vous la transmettrez. Vous remettrez en d'autres mains un dépôt
qui vous a fait vivre, et que vous avez reçu d'innombrables autres
vies. N'est-ce pas consolant ?
— C'est libérateur. Une dette s'efface, ou plutôt :
elle n'a pas lieu d'être. Ceci pose aussi un enseignement :
thésauriser est disgracieux.
— Ce serait insultant. Il faudrait être aveugle, sourd,
et coupé de tout ce qui est la vie, pour ne s'occuper que d'entasser,
puisque ce serait agir aux dépens de qui vous suit, ou vous précède,
ou vous côtoie. Amasser, c'est perturber.
— C'est ici, exprimée en peu de mots, la vision de Chevi.
— Nous avons eu le même professeur... Donc, transmission
de la chair, par la voie des morts. Car, quoi qu'il se passe, mon jeune
ami, on reste, évidemment, dans le sentier qui traverse les âges
et les formes. Bien sûr se pose la question de savoir pourquoi.
Deux questions, plutôt, toujours les mêmes : étant
posé qu'il existe une voie qu'empruntent les êtres d'un horizon
à l'autre du temps, pourquoi cette voie ? Et pourquoi la mort,
cette affreuse perte ? Pourquoi devons-nous supporter sa déchirure,
comme l'irruption d'un drame dans le cours ordinaire d'une existence dont
on ne sent pas bien, au quotidien, le caractère de trajectoire ?
— Nous avons une conscience... Ces questions, les artistes
les posent.
— Oui. Ce n'est pas pour rien que des gens ont peint des choses
dans la roche derrière nous... Vous verrez ça demain...
— L'œuvre d'art ne meurt jamais. Elle change d'âme
au passage, peut-être, mais ne se vide jamais. Elle ne reste pas
muette...
— Elle est comme la vie, elle chuchote, je suis d'accord. Je
vois que vous comprenez, c'est bien, je suis content... Il y a une relation
évidente entre l'acte artistique et le monde vivant : l'un
donne l'image même de l'autre, peu importe le talent, je crois...
Si on se recule, si on oublie la technique, le coup de patte, la manière,
la griffe, il reste quand même le plus important : ceci, qui
a poussé l'artiste à dire quelque chose... Re-création
de la création, car on veut participer, on veut témoigner !
C'est une célébration, ou un remerciement, comme vous voudrez ;
c'est un acte d'amour mais aussi, et surtout, au final, une acte d'acceptation ;
ou alors on peint des révoltes, mais tel n'est pas le cas ici.
— On commémore, aussi. Comme un signal : il s'est passé
ceci.
— Oui, bien sûr, il y a ça aussi. Les deux actes
coexistent. Vous verrez dans la grotte : je vous montrerai demain
quelques témoignages, mais je vous montrerai aussi autre chose1,
qui n'est plus seulement un monument, mais de l'admiration, de la joie,
comme une petite fille qui chante, ou un jeune chien qui aboie en galopant
dans un pré. Avez-vous visité d'autres grottes ?
— Non. Celle-ci est ma toute première. J'ai été
retenu par mes études, et par une maladie qui a empêché
mon initiation à l'Histoire.
— Ah oui, votre maladie... Alors, comment avez-vous trouvé
Simal ? »
On m'avait prévenu : Claudio saute sans
préavis d'un sujet à l'autre, suivant sa propre et secrète
logique. Que dire à propos de Simal, sinon que je l'aimais depuis
toujours sans avoir mis un mot là-dessus jusqu'à présent ?
Faut-il pour autant le dire à cet homme ?
« Pourquoi elle ? Insiste Claudio, qui veut absolument me confesser
— Il y en avait d'autres, mais... c'est la première
à s'inscrire dans mon champ de vision. On a dû insensiblement
s'accorder en grandissant l'un près de l'autre, d'où cette
impression de partager le même sang, avec, pour finir, cette dépendance
pratiquement charnelle... Et la crevasse, quand nos routes ont divergé.
Alors, aujourd'hui, que penser ? Est-ce une sœur, ou était-ce
une sœur ? Elle a bien changé, depuis. Et je ne sais
même plus qui je suis...
— Le regard de ceux que l'on retrouve... n'est jamais à
prendre à la légère, vous allez en faire l'expérience.
Ce que vous ne voyez pas, c'est, d'abord, l'intérieur de ce que
vous êtes, et qui est généralement communiqué
aux autres par l'imprégnation issue d'un long voisinage. Mais des
retrouvailles, après une absence prolongée, révèleront,
de manière flamboyante, les grandes évolutions. Et non seulement
tomberont alors, sous le regard neuf, les voiles dont vous recouvriez
vos déficiences, mais aussi, pour peu que vous sachiez accepter
ce qu'on découvre de vous, voleront en éclat vos propres
illusions, tout en sachant qu'elles auront été analysées,
bien entendu, à travers d'autres filtres d'illusions. C'est à
dire que vous êtes en possession de récolter des informations
neuves non seulement sur les gens que vous retrouvez, mais aussi sur vous.
Vous êtes ici, les uns et les autres, à armes égales.
Pour aller vite : s'ouvre la voie du pardon mutuel, et d'un progrès.
— Je saisis mal...
— C'est donc que je m'explique mal. Je vais réduire
l'éventail de mes dires... Comme je crois peu au pouvoir des masques,
je pense que ce qui est à l'intérieur finit très
rapidement par transparaître au dehors. Les gens vous détectent,
et remettent à jour leurs informations sur vous avant même
que vous n'ayez pris conscience de l'inutilité de votre personnage.
Et la réciproque est vraie, bien entendu. Car voici : l'être
humain existe, en définitive, par ses actes. Je craindrais beaucoup
une vie où les gens ne seraient qu'en train de représenter,
de brasser du vent, de faire semblant. Car il faudrait alors faire
semblant de les croire. »
Il se leva et fourragea dans un sac. Il en ressortit une omoplate. « Demain
soir, on reçoit du monde, comme vous savez. Ce sont de grands voyageurs,
toujours sur les pistes, qui connaissent de sacrées histoires.
L'une, en particulier, que je leur demanderai pour vous : il y est
question de deux chefs, et d'un fjord à traverser. Une aventure,
paraît-il, qui leur est arrivée, spectaculaire, incroyable
même ! Regardez-moi cette omoplate...
— Une petite chose, auparavant, si vous le permettez...
— Allez-y...
— Quelle est la vocation de la Combe ? Ce ne peut être
seulement d'étudier le passé d'après les traces et
les témoignages, fussent-ils ces merveilleux escargots pétrifiés.
— Non, bien sûr.
— Ce n'est pas non plus uniquement d'observer les changements,
car il y en a peu, en tout cas sûrement pas assez pour justifier
toutes ces vies d'observation... Depuis que je me suis mis en route avec
les autres, j'ai beaucoup interrogé ceux qui étaient déjà
venus, et j'en suis arrivé à la conclusion que vous poursuiviez
ici quelque chose d'autre...
— Et vous ne savez pas quoi... Je vais tout vous dire... Les
gens parlent de la Combe comme d'un conservatoire. En un sens,
oui pourquoi pas, c'est juste... C'est juste, puisque l'on y conserve
des documents venus d'un passé des plus reculés... Et l'on
n'y touche pas – du reste, plus personne ne dessine sur les
parois depuis une éternité... En même temps, ces documents
nous donnent des pistes pour dégager les grandes lignes de l'évolution
de la région. Ils nous invitent à observer, pour éventuellement
tirer des conclusions. En ce sens, la Combe est, comme vous l'avez compris,
un observatoire.
— Bien entendu, mais...
— D'ailleurs, la situation s'y prête... Or le travail
d'observation est une occupation extrêmement rare, si l'on veut
bien y réfléchir : la plupart du temps, les humains
meurent après avoir passé tout leur temps à essayer
de vivre le moins mal possible... Qui pourrait avoir le loisir de bayer
aux corneilles, de regarder les nuages passer ? Aussi, des études
lentes, à très grande échelle de temps, sont un luxe
terriblement coûteux que seul un peuple tout entier pourrait se
permettre de soutenir, en la personne de trois ou quatre individus mandatés
pour le faire.
— Ce luxe a semblé vital à ceux qui ont aménagé
l'endroit. Qu'y ont-ils vu, ou entrevu, qui se concrétisa depuis,
au point que la tradition perdure ?
— Au départ, Ils y ont vu les traces laissées
par leurs ancêtres du monde froid. En même temps, il y avait
le réchauffement progressif, déjà sensible, donc
un changement par rapport à ce qui était dessiné
sur les parois... Ils l'ont noté à leur tour sur des peaux,
comme témoignage... Et c'est à cet instant que le projet
de la Combe a pris toute son ampleur, et peut-être aussi qu'il a
dévoilé sa signification : ceux-là ont transformé
une simple grotte ornée en une entreprise de longue haleine. Ils
ont inventé un travail qui courait sur d'innombrables générations,
un grand œuvre dont la patte devait s'abattre au-delà des
futurs visibles : témoigner du changement tout au long de
son déroulement, et, en outre, se payer le plaisir d'observer les
modalités de cette évolution tout en enregistrant chaque
moment important en en symbolisant le type... La conclusion de cette étude
arrive après des siècles.
— Ce que les humains font au quotidien, observer et transmettre
les expériences, de chasse, de botanique, ils l'ont donc entrepris
ici en grand...
— Sur une échelle temporelle disproportionnée,
qui nous dépasse tous, et nous propulse, nous les observateurs,
au-dessus de la vie d'un homme. Quand, dans le porche, je consulte les
copies des documents que nous avons étudiés, je vois la
vie défiler à toute vitesse, je vois se presser en foules
nombreuses tous les berceaux de mes enchantements : les arbres jaillissent
du sol, ils étalent leur couronne et tombent, foudroyés,
transpercés à l'instant même par de nouveaux surgissements
qui font gicler les feuilles jusqu'au ciel ; c'est une frénésie
de vie qui pousse, meurt, repousse, gigote, cinglée soudain par
un millénaire de galopades de rennes, dépouillée
et piétinée d'un seul coup par deux-mille ans de mammouths
pesants et seigneuriaux, puis un temps de repos immédiatement – tout
juste un battement de cœur – pendant lequel la neige recule,
avant l'avalanche de nouveaux grands froids qui s'installent pour quelques
instants de respiration glacée, retenue. Combien de vies d'hommes
pendant cette évocation ? Une nuée, aussi nombreuses
et voltigeantes que les fleurs de neige dans la tempête. Tempête
de vies, encore, et encore, et encore ! Et encore toujours !
Et ça n'arrête jamais ! Étudier ici vous retire,
vous arrache à l'immédiateté des choses, et vous
fait entrevoir des ordres véritablement supérieurs auprès
desquels la vie elle-même semble compter pour peu... ce qui est
sans doute un défaut d'appréciation. Voilà pour les
témoignages, qui, comme vous le constaterez en prenant de l'âge,
ne sont pas sans effet sur la conscience. La Combe introduit à
la métaphysique. Si des rites, aujourd'hui, venaient à se
faire connaître, ce serait ici qu'on les inventerait.
— Et il n'y a pas que cela...
— Il n'y a pas que cela. Car les témoignages portent
deux fruits : l'un est le savoir, l'autre la prédiction. Grâce
à la Combe, nous voyons se déployer le phénomène
climatique ; une respiration d'une lenteur et d'une puissance inimaginables,
qui est en train de prendre fin. Nous pouvons ainsi garantir plus de chaleur
pour les vies à venir, alors que rien ne la laisse franchement
prévoir là-dehors, où l'on grelotte encore. C'est
à dire que, en plus d'avoir une fonction de conservatoire, et une
fonction d'observatoire, la Combe invite à une activité
divinatoire. Nous opérons ici un travail mantique. On peut donc
envisager d'en tirer des conclusions pratiques, c'est la moindre des choses...
— C'est à dire ? Les hommes intervenant dans le
processus ? En tirant parti ?
— Prenez la taure, cet être solaire... La taure semble
bien être l'animal-type de l'époque qui s'annonce. C'est
un mangeur d'herbe, donc les toundras vont reculer au profit des prairies,
sinon les ruminants ne remonteraient pas chez nous peu à peu. On
pourrait se retrouver, d'ici quelques générations, face
à une abondance de nourriture sans précédent :
des multitudes de brouteurs arrivés sur les pas de la prairie.
D'où une vie plus facile ; d'où plus d'humains, qui
vivent plus longtemps. D'où des territoires plus réduits.
On va, au début, se retrouver dans un océan de bêtes,
mais ça ne durera pas. À un moment, les hommes seront tellement
nombreux que se posera la question du partage des terres, et la recherche
d'une nourriture alternative, des graines, peut-être... Ah, vous
souriez ! Vous ne vous voyez pas manger de l'herbe d'un bout à
l'autre de votre journée ?
— Ne plus pouvoir chasser, par la faute d'une abondance de
proies, c'est assez paradoxal. Je saisis le processus, bien entendu. Mais
j'espère ne pas le voir ; devoir cesser de cueillir, et se
mettre à récolter, avec tout ce que cela peut générer
comme frustrations...
— Pour les plus conservateurs d'entre vous, il y aura migration
à la suite des glaciers, derrière les rennes... Bien que
ces événements nous dépassent, ça ne peut
jamais faire de mal de s'y préparer. Voici pour le second fruit.
Quant au premier, qui engendra le second mais qui en découle aussi,
ses implications sont extraordinaires ! Savez-vous que, lorsque les
grands froids se sont abattus sur le monde, ce fut, certaines traditions
l'affirment, une catastrophe rapide, soudaine, et tenue pour imprévisible ?
— Imprévisible parce qu'imprévue ? Alibi
classique... Je le connais bien, puisque c'est la tentation du médecin.
— N'est-ce pas ? Dans tous les cas, combien de victimes,
pour n'avoir pas pu lire et interpréter les avertissements ?
Ceci maintenant n'arriverait plus, j'ose l'espérer. Les hommes,
avec cet observatoire-conservatoire à portée mantique, ne
se laisseront plus avoir par surprise. Voici le plus beau fruit, qui est
aussi la raison principale de notre établissement... J'en reviens
à la soirée de demain, au cours de laquelle vous entendrez
l'histoire des deux chefs : l'un d'eux a été bien attrapé,
faute d'avoir bénéficié des bonnes informations...
»
Il me lança son omoplate, que j'attrapai de justesse.
Elle était gravée de signes noircis... Je l'identifiais
comme une tablette divinatoire (encore une mancie) des peuples forestiers
de l'est lointain. Décidément, la Combe recélait
de grands trésors.
Mais je me trompais ; Claudio me montra un signe : un ours de
profil, au museau très allongé. « Ces bêtes
ne vivent pas dans les bois, mais dans la neige... Voyez-vous, cet objet
a traversé tout le continent, pour échouer ici il y a deux
vies de cela. Il vient de loin, de l'est effectivement, mais bien au-delà
des forêts. Je vais vous dire à quoi il sert, car vous
ne trouveriez pas... Figurez-vous que c'est un tableau d'apprentissage.
Là-dessus, les enfants de ce peuple apprennent à déterminer
quand les chasseurs doivent partir en expédition, quand la glace
qui recouvre la mer va commencer à se disloquer, quand les rivières
se gèlent, quand on peut franchir les eaux, quand on peut naviguer
sans danger, etc. etc... En bref, et pour faire simple, c'est une table
des signes saisonniers, et les périodes de chasse ou de pêche
y sont rangées sous la figure de l'animal qui en est l'enseigne.
Le mode d'emploi nous échappe, bien sûr, mais voici l'important :
cet objet est un outil exact, pratique, complet, et remarquablement léger.
Moi, je n'en sais interpréter que l'aspect calendaire, mais on
m'a bien dit que c'est aussi un manuel de vie pratique... Ces gens, mon
bon monsieur, ont inventé une Combe portative, à leur usage,
pour l'époque présente. Moi je dis : bravo !
— Donc, voilà un outil qui décrit les changements
à l'intérieur d'un cycle probablement annuel, et qui préconise,
aux articulations, des façons de négocier les virages. C'est
très bien, j'en conviens ; mais ce que vous faites ici, ce
sont des observations d'une autre ampleur, tout de même : vous
n'avez, je crois, pas encore trouvé de super-cycle dans lequel
inscrire ce qui nous arrive au fil des années qui passent... Tandis
que les lentes modifications que vous avez détectées n'ont
jamais eu la possibilité d'être restituées sur cette
omoplate.
— Non. Et c'est ce que j'ai dit : c'est une Combe pour
le présent. Vous comprenez maintenant pourquoi notre travail requiert
toutes les vies qui y sont consacrées. Alors, puisque vous semblez
aussi penser que l'on fait, sous ce porche, encore autre chose que du
prédictif, eh bien je vais vous contenter... Je vais vous avouer
ce qui est apparu avec le temps : quelque-chose qu'aucun des inventeurs
de cet endroit n'avait peut-être imaginé, mais qui, à
mon avis, nous rapproche des premiers peintres qui ont investi la grotte. »
Claudio reprit l'omoplate et la rangea.
« Qu'est-ce qui différencie l'être humain de l'animal ?
Vous pensez bien que cette question ne se posait pas jusqu'à peu
de temps. Les humains se sentaient frères de tout le monde, et
l'on n'allait pas plus loin puisqu'on n'avait aucune raison de le faire...
Mais aujourd'hui, on ne peut plus ignorer la différence... Vous
avez entendu chanter les guerres entre l'humanité et le reste des
animaux, à propos de la descente du froid ; à cette
occasion, nous nous sommes délibérément séparés
des bêtes, et c'était une question de survie. Pour la première
fois de mémoire d'homme, nous avons été l'ennemi
de tout le monde, l'Ennemi qui triche avec tous...
— J'ai entendu, dans le sud, des histoires semblables, où
l'on parlait de trahison. Ça nous travaille.
— Trahison et ruse laissent la conscience inquiète.
Plus gros est le préjudice, plus tenace est le sentiment de la
faute... Imaginez, alors, quand tout un peuple, et peut-être tous
les peuples, ont la conscience d'avoir, en un lointain passé, souillé
ce qui nous semble être une harmonie, d'un péché irrémédiable ?
Ces chants où l'on dit que les hommes et les loups, les hommes
et les antilopes, les hommes et tout ce que vous voudrez, vivaient en
bonne intelligence ; ces histoires ne sont pas forcément un
tas d'absurdités. Autant il est certain que nous ne savons plus
comment nos ancêtres vivaient avant le froid, autant nous savons,
par les chants, que cette séparation a été vécue,
et transmise par les rhapsodes, comme une perte douloureuse.
— Sous la contrainte de la survie, répondis-je, j'imagine
effectivement que des inhibitions ont sauté, dont nous n'avons
plus conscience aujourd'hui. Restent les chants, ultimes traces du traumatisme ;
par eux, nous pouvons imaginer, mais nous ne ressentons plus la faute.
— Aujourd'hui non ; mais à l'époque ?
Tout d'un coup, en l'espace de même pas vingt générations,
les animaux vous fuient tous. Vous voici atteint par une malédiction
dont vous êtes totalement responsable, et à laquelle vous
ne vouliez même pas échapper parce qu'en plus vous ne le
pouviez pas. Les générations qui naissent, innocentes de
ce choix, endossent le fardeau.
— En plus, on leur raconte qu'avant tout allait bien...
— L'Âge Vert, oui.
— Bon. Je conçois que cela souligne la différence,
mais elle préexistait...
— Bien entendu, mais le froid fut le grand révélateur...
— Et vous prétendez que demain, nous mangerons de l'herbe
car nous serons trop nombreux après les troupeaux...
— Oui. Ici encore, il y aura un changement radical des habitudes,
des mentalités, de la morale peut-être. Et donc, sûrement,
la seconde apparition d'un sentiment de trahison. Après avoir été
l'ennemi des animaux, l'homme deviendra sans aucun doute son propre ennemi.
— Tout de même, n'exagérez-vous pas un peu ?
— Mais c'est évident ! L'avidité, la peur
de manquer, le vol, les manigances règneront sur nos nuits. Comment
pourriez-vous nourrir toute une population avec des graines si vous ne
vous dévouez pas à leur culture en masse ? Vous imaginez-vous,
courbé sur la terre d'un bout de la vie à l'autre ?
Qui pourrait vous y forcer, sinon la menace de calamités, ou les
perspectives d'entasser de quoi tenir face à n'importe laquelle
de ces calamités ?
— Aujourd'hui, nous vivons fixés derrière les
troupeaux. Demain, fixés aux terres, nous ne bougerions plus...
de quoi rendre n'importe qui maboul. Vous êtes en train de prédire
un basculement qui aura des conséquences jusque dans les mentalités,
l'organisation des clans, l'habitat...
— Jusque dans les mythes, mon ami. Des dieux planteront, sèmeront,
récolteront... Et ça, c'est la Combe qui nous a mis le nez
dessus... Non seulement la Combe a définitivement montré
que ces questions, qui nous intéressent au plus haut point, peuvent
participer à la définition de l'humain (puisque c'est chez
les hommes, et pas chez les loups, que je sache, ni chez les fourmis,
qu'on se les pose) mais encore, les réponses à ces questions
ont des portées éthiques d'une envergure effrayante. Cependant,
voici qu'on les discerne avec précision, et avec l'assurance de
ne pas se tromper. Ce que nous voyons est très grave. Il faut s'y
préparer.
— Le flambeau... La Combe projette une lumière sur ce
qui n'est pas encore là. Les humains découvrent, stupéfaits,
les fruits de leur étude.
— Les humains, oui, car c'est leur trait. Le marchand, là-dehors,
a, paraît-il, interrogé le petit Lamine sur la marche à
suivre. Aucun loup ne fait ça ; aucun chien ne se soucie aussi
profondément du lendemain. Les chiens, les loups, agissent dans
des cadres éprouvés ; ils sont traditionalistes, et
n'envisagent aucunement de se mettre à détecter du futur...
Notre mémoire est grande, plus grande que celle des oiseaux, si
grande qu'elle donne à voir le temps, le temps indépendant
de toute vie humaine ; et donc le passé lointain, l'avenir,
et des questions aussi pénibles que, par exemple, combien d'avenirs
possibles à chaque instant, au milieu desquels un seul est appelé ?
Nous sommes tous acteurs dans ces choix, et combien de mondes qui n'existeront
pas à cause des gestes de chacun, renne, loup, vent qui accroche
une graine ici plutôt qu'un peu plus loin parce qu'un animal a traversé
sa course à ce moment précis ?
— Je sais bien, c'est vertigineux.
— Les humains ont découvert ces abîmes, sans fond,
sans fin, et sans mesure... Les humains, mon jeune ami, les humains et
personne d'autre... La Combe en fut un des révélateurs.
On a mis le nez en plein sur l'immensité du temps : elle est
là, sur les peaux, sur les parois, et aussi dans les parois. Il
y a des fossiles là-dedans, car ce sont des cimetières,
ces grottes ; plus exactement, ce sont des caries creusées
dans les cimetières, à même les corps... La roche ?
des morts en poussières agglutinées. Regardez, par la fenêtre,
la hauteur de cette falaise... Imaginez les multitudes, les milliers de
siècles. Toutes ces vies déposées !
— Chevi semble ne pas trop se soucier de ces choses...
— Ah vous croyez ?
— On le voit qui vit assez tranquillement...
— Détrompez-vous. C'est l'impression qu'il donne, mais
c'est bien tout. Il ne veut pas perdre sa tranquillité, comme vous
dites, à cause de ces abîmes. Disons qu'il tâche de
ne pas être pris de vertige ; il connaît la présence
du vide, il le sonde peut-être à sa façon, mais, quand
il avance, il regarde ses pieds. Vous savez, il a hautement parlé
lorsque l'avenir de la Combe a été remis en question ;
c'était avant votre naissance... Il a défendu la continuation
du projet avec beaucoup de feu. Le connaissez-vous bien ?
— Pas tant que ça... Lamine vit avec lui.
— Oui, Lamine, oui. Mais Lamine va partir... À votre
retour, allez voir Chevi de ma part. Dites-lui que je voudrais qu'il vous
parle, car je vous sens prêt, et vous en tirerez du bénéfice...
Il a une théorie à propos de la différence :
pour lui, les premiers dessins ont été réalisés
pour combler, autant que faire se pouvait, le vide laissé par la
séparation d'avec les bêtes. Je ne sais pas si c'est vrai,
et personne ne pourra jamais le savoir, mais enfin voici son idée.
En gros, l'art, dans la Combe, fut une tentative de refusionner, par l'esprit,
avec la vie idéalisée d'avant. Et ça, voyez-vous,
ce n'est plus simplement du témoignage...
— Alors on pleure sur les parois ?
— Ce n'est pas entièrement juste, car, comme vous le
voyez aujourd'hui, l'art est aussi une célébration. Quant
à la commémoration, elle se réfugie surtout dans
les chants ; je ne l'ai jamais vue ni sur des peaux ni même
à l'état d'ébauche dans aucune grotte, et pourtant
j'en ai visitées. Le témoignage, oui ; la puissance du rêve,
oui. Et sans doute qu'on pleura aussi sur les parois, comme Chevi le pressent.
— Vous savez l'histoire de Simal, qui anima des figures sur
ses bâtons...
— C'était son acte fondateur.
— Quelle relation avec la Combe ?
— Elle sait rêver et observer. Et quand on rêve
bien, on raconte bien. Je suis content qu'elle soit venue ici, même
si je comprends, à la fréquenter, qu'elle ne saurait se
contenter de cette vie uniquement. Tôt ou tard, elle formera un
successeur et prendra le vent. Elle sera ma relève, mais elle se
dégagera dès que possible, pour aller créer en toute
liberté. Elle va de l'avant... Le silence de ces lieux, si
nécessaire à ceux qui sont à l'écoute, ne
la retiendra pas toujours. Elle voudra dire, après, quelque chose
de neuf, certainement en accord avec le temps qui vient... Je n'oublie
pas ses figures qu'elle montra aux enfants, non... Elle n'en a pas fini
avec son public.
— Elle est magnifique.
— Elle est à l'avenir. Elle en sera le héraut.
»
En quittant le vieil homme, j'ai pensé un moment
aller voir mon héraut de l'avenir sous le porche où sa majesté
travaille, et puis un sentier m'a fait signe et je suis monté sur
les crêtes me nourrir de solitude. Gamia aussi avait ses petites
histoires, où les hommes parlaient avec des animaux, et où
chacun jouait des tours à l'autre. Ce sont des histoires pour passer
le temps, on ne saurait s'y arrêter, ne serait-ce que parce qu'on
y prête aux bêtes des capacités humaines, comme celle
de se mettre à la place de l'autre pour découvrir quelle
sera sa décision. Anticiper un mouvement, n'importe quel prédateur
sait le faire, mais créer les conditions qui activent une décision,
ou un réflexe, c'est très humain... Nous manipulons l'idée
du futur.
Un hameçon avec une larve : voici un piège
qui a demandé au pêcheur de s'imaginer à la place
du poisson, après avoir, évidemment, bien étudié
comment il chasse, et quels sont ses plats préférés.
Un autre exemple, dont je ne sais s'il est vrai mais peu importe car sa
valeur n'est pas là : des gens, de l'autre côté
de la mer, attrapent des insectes, qui vivent dans des collines de boue
séchée, en tapotant des cailloux contre le sol pour recréer
le son de la pluie, tel qu'il pourrait être perçu par la
multitude qui vit derrière les parois. Comme ils croient qu'il
pleut, les insectes, craignant l'inondation de leurs galeries, sortent
par milliers et se font ramasser sans difficulté. Ceci pour montrer
que des humains sont capables de se mettre même à la place
des insectes, tandis qu'à ma connaissance, aucun animal ne s'est
jamais mis dans la peau d'un humain. Cette capacité, entre autres,
est vraisemblablement à l'origine de notre éloignement d'avec
le reste du monde.
Donc l'art... L'art des animaux, quand il existe comme pour la décoration
d'une aire nuptiale, suit un but, mais quel est le but de l'art des hommes ?
Encore une différence, car le nôtre ne répond à
aucune question mais ne cesse d'en poser, tandis que la décoration
d'un nid comble un souci, loin de toute énigme autre que celle
de la beauté pressentie comme nécessaire aux jeux nuptiaux.
Art pratique ici, ou art appliqué ; art métaphysique
chez nous.
Je lève la tête vers les nuages qui passent
indifférents, et je me sens humain minuscule, perdu dans une immensité
de mystères ; je marche sur des millions de morts, au milieu
de milliers de vivants. Quelle interrogation, et comment la formuler,
pour sonder les abîmes ?
Lamine ne s'embarrasse pas de telles inquiétudes et s'occupe de
son code, les pieds solidement campés sur la terre ferme :
ainsi, il avance pas à pas, petitement, tandis que les aèdes
prennent le risque d'être emportés par le vent. Lamine ne
s'énerve pas : il reste près de sa torche, et se contente
avec sagesse de la lumière dont il dispose pour étudier
ce qui sort de l'ombre. Moi, médecin des corps, je dois suivre
son exemple et rester à fouiller la matière.
Car à quoi bon vibrer devant ce qui n'a pas de nom ? Autant,
tout de suite, sauter des falaises, dans l'espoir imbécile de découvrir
l'ultime réponse, au risque, évidemment, de n'en pouvoir
profiter qu'un court instant.
Ces pensées gigantesques m'énervent, car
elles sont vaines, et, tout bien considéré, indignes...
En cela, la Combe est dangereuse, car elle ouvre des gouffres sous les
pieds d'un esprit exalté, d'une âme faible qu'une simple
idée pourra, alors, renverser par-dessus bord.
Table
Le bestiaire
Claudio riait en voyant ma figure.
« Alors, qu'en pensez-vous ? Ça vous laisse muet,
cette chose-là, hein ?
— Qu'a donc voulu dire le peintre ? Vous avez une
idée ?
— Aucune ! Cette œuvre est totalement étrangère
aux autres. C'est peut-être la clé, la cheville qui permettrait
de mieux saisir l'intention des artistes qui ont travaillé ici
au début ! Mais, comme elle reste obscure, nous autres modernes
restons un petit peu stupides devant l'ouvrage. »
D'un pis dans la roche montaient en volutes gracieuses
deux jambes féminines encadrant un pubis. Le renflement de la pierre
près du plafond était souligné par deux courbes fessues
dont une, bordée de noir, servait d'épaule à un jeune
bison. La tête de l'animal, de profil, était dans l'axe de
la composition, juste au-dessus du triangle pubien.
« C'était peut-être extrêmement pornographique,
suggérai-je.
— Hah ! Et pourquoi pas ? Il est regrettable qu'on
n'y comprenne rien. C'est le problème avec les symboles. Le vocabulaire
se perd avec le temps... Mais j'ai quand-même observé quelques
petits indices qui, mis bout à bout, laissent à penser qu'on
célébrait ici, vous l'avez deviné, la fécondité
de la vie. Avez-vous vu, en arrivant dans le couloir, les petits sexes
féminins dessinés de part et d'autre ? Ils sont comme
des signaux, nous indiquant qu'on est sur le chemin.
— Oui mais le chemin de quoi ?
— Regardez tous ces animaux. Il n'y en a nulle part autant
qu'ici. Et quelle profusion ! Vous qui êtes médecin,
ne croyez-vous pas que le fin fond de cette grotte est comme un ventre
maternel, d'où sortent toutes ces bêtes pour se répandre
sur la terre ?
— Une célébration ?
— Ou une conjuration, pourquoi pas ! Que surtout le monde
ne s'arrête pas ! Il y avait peut-être des rites bizarres
destinés à soutenir la perpétuation de la vie. Nos
fêtes du printemps ne seraient pas si éloignées d'une
telle cérémonie. Les cavernes ont toujours été
accueillantes aux êtres vivants ; sentez comme on est bien
au chaud ici, alors qu'il fait si moche dehors. Et puis la terre est notre
bonne nourrice, c'est une évidence chez tous les peuples.
— Plus personne n'a dessiné ici, depuis ?
— Non... Si ! Le petit hibou, qui, selon la tradition,
a été déposé par le premier maître à
s'occuper du conservatoire. Le hibou, auquel rien n'échappe grâce
à son étonnante vision panoramique, était l'emblème,
dit-on, choisi par ce monsieur. Il donnait là les grandes lignes
de son action : observer, tout et partout, depuis un perchoir qui
était la Combe...
— Observer et non pas seulement conserver. Car les dessins
se conservent très bien tous seuls...
— Il suffit de ne pas y toucher »... Claudio renifla
dans l'ombre, et éternua.
« Le hibou, reprit-il, est dans la salle juste derrière,
au milieu des cerfs, des rennes et des chevaux. Pour ce qui est des autres
œuvres, moi je ne sais pas trop en combien de fois elles ont été
réalisées. Peut-être deux : des ours ont griffé
des dessins, et des dessins ont recouvert les griffures... Je vais vous
laisser revoir l'ensemble tout seul, depuis la fin jusqu'au début.
Prenez tout le temps qu'il vous faut ». Et il me laissa dans
le silence des bêtes.
Dans la petite salle attenante, je regarde un simple
mammouth sans prétention qui lève sa queue, signe qu'il
n'a peur de personne. La tête bossue indique assez la sénescence :
un vieux mâle de profil, hâtivement dessiné.
« Peu importe le talent » me disait hier Claudio.
Il est vrai qu'aujourd'hui, on fait un peu plus les difficiles. Les quelques
peaux que j'ai pu voir, étendues sous le porche, sont autrement
plus impressionnantes... Non, je suis en train de dire une bêtise.
On ne peut pas comparer... Sa technique impose au dessinateur sur cuir
une retenue que les parois n'exigent pas : là peuvent se déployer
de grands gestes qui soulignent les mouvements, ou le gratouillis du charbon
en traits rapides sur une crinière. La roche douce et lisse, préparée
s'il le faut d'un enduit d'argile, offre une surface adaptée aux
bras de l'artiste, à ses articulations, et lui laisse libre jeu
; alors le talent explose sans contrainte. La technique, ici, passe derrière
le sujet.
Je reviens sur mes pas, et contourne l'angle sur lequel des bisons reposent ;
un gros mâle est tout entier en épaules. Aussi adulte, aussi
dominant que celui du pis, dont la tête repose sur le ventre de
la femme, l'œil écarquillé : celui-là, on le
sent fasciné, en rut ! Quelle sauvagerie confortable...
Et de la salle sortent en troupes pressées des
félins, des bisons, des rhinocéros noirs, et encore deux
lions moustachus qui sont une splendeur. Cette paroi est d'ailleurs pleine
de grosses bêtes dangereuses, les plus fauves, aux esprits les plus
rougeoyants qu'on puisse trouver. Des tueurs, pour la plupart, et voici
ce que je remarque : ce sont tous des animaux de temps plus chauds.
Car ça fait belle lurette qu'aucun humain n'a plus vu un lion par
ici, et celui qui a tué mon père chassait loin dans le sud,
vers chez Gamia.
Tous ces êtres ont disparu, poursuivant le soleil,
ou sont extrêmement rares... Et les hommes de cette époque
vivaient sous terre ? Aujourd'hui, alors qu'il fait visiblement plus
froid qu'aux temps de ces premiers dessins, nous logeons sous les tentes.
Le troisième monde nous a dressés à la dure. Je transpirerais
là où ces artistes grelottaient.
Je retourne voir le mammouth derrière les trois
bisons. Voici l'emblème du grand hiver, la bête des gels
féroces, celui qui ne craint pas les tempêtes. Sa venue,
finalement, était une mauvaise nouvelle. Il est arrivé,
avant-garde du gel, et les hommes se sont réfugiés dans
les grottes. Si je suis Claudio dans ses interprétations, ils auront
alors tenté à leur manière de conjurer le dépeuplement
de la Terre en créant ici un source d'êtres vivants, comme
une parole lancée contre les glaces.
Non. Tout ce que je peux dire de cette salle, c'est qu'elle manifeste
une célébration, et que, peut-être involontairement,
elle porte aussi témoignage d'un monde enfui, quand la vie grelottante
se rétractait dans les cavernes.
La procession des animaux sort de la salle et se répand
dans la grotte, où elle croise quelques bêtes isolées.
Je crois découvrir que les groupes se dirigent vers la sortie,
tandis que les individus ou les paires sont dessinés dans n'importe
quel sens. Le peuple des animaux a un but ; irait-il se mélanger
à des êtres déjà présents sur les parois,
ou va-t-il directement dehors ?
Est-on en présence du rêve d'une Arche ?
Je me réserve de revenir contempler les autres
salles, et ressors à grandes enjambées assister à
l'exposé de Simal devant les enfants, à l'entrée
de la grotte. Les couloirs sont parsemés d'antiques cadavres d'ours
morts durant leur hibernation. L'antre était rempli de fauves,
sur les murs comme sur le sol ; pas étonnant que personne
n'ait songé à se loger ici. La salle magnifique du fond
est longtemps restée inconnue, oubliée jusqu'au jour où
un maître grava son hibou comme pour réouvrir la caverne
aux humains. Me voici dehors, aveuglé. Il neige. Qu'ai-je bien
pu comprendre à ces galeries ornées ?
Claudio m'avait attendu.
« Vous vous posez des questions auxquelles on ne peut plus
répondre ; si vous tenez absolument à faire des commentaires,
vous direz des bêtises, aussi, je vous en prie, ne dites rien. Du
reste, il y a mieux à faire. Nos ancêtres étaient
plus pragmatiques : sans chercher longtemps à comprendre le
pourquoi de tout ceci, ils se sont mis à leur tour à dessiner
les bêtes qu'ils voyaient dehors. Ils avaient des modèles
stylistiques à l'intérieur, qu'ils ont bien observés,
et ont peu à peu inventé leur propre genre. Ils ont tranquillement
laissé féconder leur esprit par la grotte, et se sont mis
au travail. Regardez les enfants : ils n'en perdent pas une miette.
Faites comme eux : laissez-vous porter.
— Iront-ils dans les galeries ?
— Regardez ici : le plafond menace de s'écrouler.
Ce jour-là, tout sera perdu, et je ne voudrais pas y laisser de
jeunes vies. Que pensez-vous des ours ?
— Je n'ai jamais vu autant de bauges. Que de générations
entassées ici !
— Mais je vous parle des dessins, moi ! Les ours rouges, sur
les parois ?
— Ah, ceux-là... Ils sont vraiment beaux... L'estompage
rend bien la douceur de leur fourrure. On a envie d'y plonger le nez.
— C'est peu conseillé, paraît-il. Oui, ces artistes
savaient leur affaire. Vous avez vu que les mammouths sont, en général,
travaillés par de simples traits ; que les rhinocéros
obéissent à un code de représentation qui ne varie
pas ; tandis que les lions de montagne, les chevaux, et, surtout,
les ours, sont des sujets sur lesquels les peintres se sont autorisés
le plus de liberté. On a envie de plonger le nez, comme vous dites,
dans le poil des ours ; de caresser la crinière des chevaux,
de tirer les moustaches des lions... Et pourquoi ? Parce que ce n'est
plus seulement du témoignage, et que ce n'est pas seulement de
l'art utilitaire, soumis à une symbolique : c'est de l'art
jubilatoire ! L'auteur en est fier, et puis aussi soulagé
; pensez, il est allé jusqu'au bout de son plaisir... Cette grotte
est aussi belle, aussi puissante, aussi signifiante que le ciel étoilé.
— L'artiste a célébré une bête...
Il est de Simal, ce panneau tendu ?
— Exact... après toutes ces années, vous reconnaissez
sa patte ?
— Elle aimait bien dessiner les animaux de face. Les gens lui
disaient que ce n'était pas comme ça qu'il fallait procéder,
mais elle s'obstinait.
— Oui. Elle veut montrer les visages, comme s'ils nous regardaient.
Je la laisse faire... Je ne vois pas pourquoi on s'interdirait telle ou
telle liberté, du moment qu'on respecte son travail et son sujet.
La peinture sur peau enferme déjà suffisamment l'artiste ;
s'il fallait en plus que les gens s'en mêlent et empêchent
d'innover, où irait-on ?
— Pourquoi ne dessinez-vous plus dans la grotte, vous qui déplorez
la contrainte du support et des outils ? Pour ne pas tout embrouiller ?
— Mais évidemment, voyons ! Sinon, imaginez depuis
le temps, quel pataquès ce serait là-dedans. Personne ne
profiterait plus de rien... Et puis, avec ces dalles qui peuvent tomber
à tout moment, à quoi bon... De plus, notre ouvrage doit
être diffusé, il n'est plus fait pour le silence d'un lieu
clos et unique. Voyez cet endroit comme une fleur, dont le vent disperse
aujourd'hui les graines. Bientôt, la chambre se refermera.
Du reste, de nos jours, et c'est bon signe, il y a plus à apprendre
dehors que dedans. »
Table
Le soir de la représentation théâtrale
« Est-il toujours aussi enflammé avec
les inconnus ?
— Tu n'es pas un inconnu, il aime ton travail, il aime transmettre,
et je lui avais beaucoup parlé de toi. Maintenant, chut...
— Silence, là-derrière, ça va commencer
! »
Un mufle percé de deux naseaux, une chevelure
crépue couronnée de deux cornes épaisses, des yeux
ronds comme des galets, écarquillés sous un grand soleil
écarlate, lambinent puis se mettent à danser sur le son
grêle d'une flûte. Je fais remarquer à Simal qu'eux
aussi dessinent les animaux de face, et personne n'y trouve à redire ;
elle me répond que oui, et chut, écoute, on s'en fiche,
écoute l'histoire qui vient de loin. Les flammes qui tournoient
de part et d'autre de l'aire éclairent les cornes, et accrochent
aux yeux des reflets d'escarboucles. De l'ombre surgit en ondulant un
serpent écailleux et noir, strié d'algues, porté
par deux danseurs tout de vert habillés ; on dirait qu'ils
sortent d'un marais.
Le récitant : « C'est la Mer...
C'est la Mer qui a faim et qui veut plus de place ; et la Terre et
ses animaux, la Terre toute transie encore, ne comprend pas, et recule,
et frémit »... La nuit s'étire, magnifique, cependant
que le rhapsode nous transporte au grand large de la Combe.
C'est l'histoire de Iacco le fou, qui défia les
puissances et sauta par-dessus un gouffre, alors que l'eau allait séparer
le monde en deux. Il sauva son clan, et ses poursuivants périrent.
Je l'ai bien écoutée, et un jour, moi aussi je la raconterai.
A.E. Berger
Rennes, mai 2010
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